Le voile a Ă©tĂ© levĂ© samedi soir sur lâune des affaires les plus sensibles et les plus troublantes de ces derniĂšres annĂ©es au sein de lâappareil sĂ©curitaire israĂ©lien. La prĂ©sidente de la Cour militaire dâappel a autorisĂ© la publication du nom de lâofficier du renseignement dĂ©cĂ©dĂ© en dĂ©tention en 2021 : le capitaine Tomer Aiges, membre de lâunitĂ© 8200, incarcĂ©rĂ© pour de graves soupçons dâatteinte Ă la sĂ©curitĂ© de lâĂtat. Pendant plus de quatre ans, son identitĂ© Ă©tait restĂ©e sous un strict embargo judiciaire.
Cette dĂ©cision intervient Ă la veille de la diffusion dâune enquĂȘte approfondie dans lâĂ©mission « ŚŚŚŚ ŚŚŚ Â» sur ŚŚŚ 11, rĂ©alisĂ©e par le journaliste ŚąŚŚšŚ ŚŚĄŚ ŚŚŚŚ, et publiĂ©e en parallĂšle dans le quotidien Hayom. Le tribunal a justifiĂ© lâallĂšgement du secret par le temps Ă©coulĂ©, lâĂ©volution de la position de la famille et lâabsence dâopposition de la part de lâaccusation, tout en maintenant le silence sur dâautres Ă©lĂ©ments classifiĂ©s du dossier.
Tomer Aiges, fils de Ronit et Ron, frĂšre de deux sĆurs, Ă©tait considĂ©rĂ© comme un jeune homme brillant. EnrĂŽlĂ© en mars 2016 dans le renseignement militaire, il servait dans une unitĂ© technologique de haut niveau. En aoĂ»t 2020, sans signe avant-coureur public, il est arrĂȘtĂ©. Les soupçons initiaux, extrĂȘmement lourds â espionnage et trahison â seront ensuite partiellement attĂ©nuĂ©s : lâenquĂȘte Ă©tablira quâil nâavait pas Ă©tĂ© manipulĂ© par une puissance Ă©trangĂšre.
MalgrĂ© cela, en septembre 2020, un acte dâaccusation sĂ©vĂšre est dĂ©posĂ© contre lui pour des infractions sĂ©curitaires, et un ordre de censure totale est imposĂ©. Il est placĂ© en dĂ©tention jusquâĂ la fin de la procĂ©dure. Contrairement Ă ce que lâon pourrait imaginer dans un dossier aussi sensible, Aiges nâest pas incarcĂ©rĂ© sous une identitĂ© dâemprunt. Il partage une cellule avec dâautres dĂ©tenus, mange au rĂ©fectoire commun et conserve un contact rĂ©gulier avec sa famille, sous certaines restrictions.
LâenquĂȘte rĂ©vĂšle toutefois une sĂ©rie dâanomalies prĂ©occupantes. Peu aprĂšs son incarcĂ©ration, un officier de sĂ©curitĂ© de lâinformation dâAMAN effectue un contrĂŽle Ă la prison militaire n°6 et dĂ©couvre des Ă©carts aux consignes de dĂ©tention : sorties de cellule non autorisĂ©es, et mĂȘme, selon des tĂ©moignages ultĂ©rieurs, lâutilisation ponctuelle dâun tĂ©lĂ©phone portable lors de dĂ©placements judiciaires. Ces entorses aux rĂšgles ne conduisent pourtant pas Ă une rĂ©vision des conditions de dĂ©tention.
Ă partir de mars 2021, lâĂ©tat de santĂ© de Tomer Aiges se dĂ©grade de façon alarmante. Il sâeffondre Ă plusieurs reprises. Le premier incident grave survient dans la nuit du 20 mars, lorsquâun codĂ©tenu entend un bruit sourd et le dĂ©couvre au sol, tremblant, confus. Aiges explique sâĂȘtre effondrĂ© aprĂšs avoir ingĂ©rĂ© simultanĂ©ment trois mĂ©dicaments psychiatriques prescrits, quâil nâavait pas pris plus tĂŽt dans la journĂ©e. Pendant une consultation tĂ©lĂ©phonique avec le mĂ©decin de la prison, il perd de nouveau connaissance et se cogne la tĂȘte.
TransportĂ© Ă lâhĂŽpital Rambam, les mĂ©decins Ă©voquent un possible trouble du sommeil et recommandent une modification du traitement mĂ©dicamenteux. Mais ces recommandations ne sont ni transmises correctement, ni consignĂ©es comme il se doit. Le psychiatre traitant nâen est pas informĂ©, et les prescriptions ne sont pas ajustĂ©es.
Au fil des mois, Tomer Aiges est suivi par un psychiatre dâAMAN, officier de rĂ©serve au grade de major, pour des troubles anxieux et des insomnies. Les consultations ont lieu environ une fois par mois, en dehors de la prison, afin de prĂ©server le secret dĂ©fense. Or, ce psychiatre nâavait jamais traitĂ© de dĂ©tenu auparavant et ne sâest jamais rendu sur le lieu de dĂ©tention, ignorant les conditions concrĂštes dans lesquelles vivait son patient. Les prescriptions deviennent complexes, alternant plusieurs mĂ©dicaments et dosages. Dans la prison, ces instructions sont mal comprises.
Le systĂšme de distribution et de contrĂŽle des mĂ©dicaments sâeffondre. Aiges parvient Ă accumuler des dizaines de comprimĂ©s, stockĂ©s parmi ses affaires personnelles. Lors de son transfert Ă la prison de Neve Tzedek, aucune fouille approfondie nâest rĂ©alisĂ©e pendant des semaines. Les surveillants Ă©voqueront plus tard une pĂ©riode « dâadaptation ». RĂ©sultat : lâaccumulation de mĂ©dicaments se poursuit.
Une seconde chute survient en avril 2021, cette fois dans les sanitaires de la prison de Neve Tzedek. Lâincident, filmĂ© par les camĂ©ras de sĂ©curitĂ©, ne sera dĂ©couvert quâaprĂšs sa mort. On y voit Aiges tenter de se lever, tomber, lutter de longues minutes, puis ramper pĂ©niblement hors des toilettes pour appeler Ă lâaide. Lâofficier de service minimise lâĂ©vĂ©nement. Aucun rapport officiel nâest Ă©tabli. Aucun mĂ©decin ne lâexamine.
Le 16 mai 2021, lâirrĂ©parable se produit. Tomer Aiges sâeffondre une troisiĂšme fois, victime de convulsions sĂ©vĂšres. Lâintervention du personnel est tardive, dĂ©sorganisĂ©e. Les infirmiĂšres de garde sont absentes, sous la douche, alors que lâune dâelles aurait dĂ» ĂȘtre en alerte permanente. Lorsque Aiges est enfin transportĂ© Ă lâinfirmerie, il est dĂ©jĂ cyanosĂ©, sans respiration efficace. Aucune rĂ©animation nâest initiĂ©e par les soignantes. Ce sont dâautres membres du personnel, non qualifiĂ©s, qui tentent un massage cardiaque. Lâambulance du Magen David Adom arrive avec un retard considĂ©rable. Ă 1h00 du matin, Ă lâhĂŽpital Laniado, son dĂ©cĂšs est prononcĂ©.
AprĂšs sa mort, environ 70 comprimĂ©s de mĂ©dicaments psychiatriques et somnifĂšres sont retrouvĂ©s dans ses effets personnels. Une analyse sanguine effectuĂ©e aux Ătats-Unis nâindique pas de surdosage massif. LâenquĂȘte exclut le suicide et lâassassinat, mais ne parvient pas Ă dĂ©terminer une cause mĂ©dicale claire.
Le rapport final de la justice militaire dresse un tableau accablant : une succession de dĂ©faillances, de nĂ©gligences, de dĂ©fauts de supervision et dâindiffĂ©rence. Pourtant, aucune poursuite pĂ©nale nâest engagĂ©e. Seules des sanctions disciplinaires et commandementales sont prononcĂ©es. Ă ce jour, la mort du capitaine Tomer Aiges demeure officiellement inexpliquĂ©e.





