Les ArmĂ©niens attendent ce jour depuis des dĂ©cennies. Ils ont exhortĂ© Ă plusieurs reprises les prĂ©sidents amĂ©ricains Ă reconnaĂ®tre la destruction de leur peuple sur le sol turc. Il y a 2 500 ans ou plus, l’Empire ottoman a dĂ©truit ou expulsĂ© toute la population armĂ©nienne.
Les prĂ©sidents amĂ©ricains ont exprimĂ© Ă plusieurs reprises des sentiments de chaleur envers les ArmĂ©niens et ont montrĂ© qu’ils comprenaient leur demande. Mais les relations avec la Turquie au siècle dernier ont toujours Ă©tĂ© plus importantes que de rendre justice aux ArmĂ©niens.
La Turquie, sous divers gouvernements laĂŻques ou religieux, avait l’habitude d’avertir les États-Unis que la reconnaissance de l’extermination armĂ©nienne nuirait aux relations bilatĂ©rales. La Turquie est membre de l’alliance de l’OTAN et possède la deuxième plus grande armĂ©e de l’alliance post-amĂ©ricaine lors de la seconde Guerre mondiale, en particulier quand l’armĂ©e de l’air amĂ©ricaine, fut autorisĂ©e Ă exister sur le sol turc.
La relation est marquĂ©e par un froid depuis près de 20 ans, depuis l’arrivĂ©e au pouvoir des nĂ©o-islamistes en 2002. La Turquie a resserrĂ© ses liens militaires avec la Russie, contre la volontĂ© de ses alliĂ©s de l’OTAN. Elle opère dans d’autres rĂ©gions du Moyen-Orient contre les intĂ©rĂŞts amĂ©ricains, ou du moins les ignore.
Les ArmĂ©niens commĂ©morent les victimes une fois par an, le 24 avril. Cette date est devenue un point central du lobbying armĂ©nien, et au fil des ans, des tentatives rĂ©pĂ©tĂ©es ont Ă©tĂ© faites pour la marquer officiellement Ă Washington. Mais ce n’est qu’aujourd’hui que le mot «gĂ©nocide» est sorti de la bouche du prĂ©sident amĂ©ricain.
« Chaque annĂ©e, ce jour-lĂ , nous commĂ©morons la mĂ©moire de ceux qui sont morts dans le gĂ©nocide armĂ©nien de la pĂ©riode ottomane, et nous nous engageons Ă plusieurs reprises Ă empĂŞcher que de telles atrocitĂ©s ne se reproduisent Ă l’avenir », a dĂ©clarĂ© Biden dans un communiquĂ©. « Nous ne faisons pas cela pour blâmer, mais pour nous assurer que ce qui s’est passĂ© ne se reproduira plus. »
Le ministre turc des Affaires Ă©trangères, Mevloth Chavosuolo, s’est empressĂ© de rejeter la dĂ©claration. « Personne ne peut nous apprendre quoi que ce soit sur notre passé », a-t-il tweetĂ©. « L’opportunisme politique est la plus grande trahison de la paix et de la justice. » Il a ajoutĂ© : « Nous rejetons en principe cette dĂ©claration, qui est basĂ©e uniquement sur le populisme. »
Un million et demi d’ArmĂ©niens ont Ă©tĂ© assassinĂ©s
La reconnaissance de l’extermination du peuple armĂ©nien est devenue une prĂ©occupation pour les relations amĂ©ricano-turques depuis la fin des annĂ©es 1980. Ă€ cette Ă©poque, les gouvernements laĂŻques dirigeaient la Turquie. Les islamistes Ă©taient emprisonnĂ©s, interdits ou considĂ©rĂ©s comme complètement marginalisĂ©s.
Mais aux yeux de la Turquie moderne, celle qui a surgi après la Première Guerre mondiale, l’utilisation du terme «gĂ©nocide», ou «gĂ©nocide» en anglais, revenait Ă remettre en cause la lĂ©gitimitĂ© mĂŞme de son existence.
C’est une question quelque peu Ă©trange, Ă©tant donnĂ© que le blâme du gĂ©nocide repose sur un rĂ©gime qui a cessĂ© d’exister en 1918 ; Un rĂ©gime dont la Turquie a fait tout ce qui Ă©tait en son pouvoir pour se dĂ©barrasser de son hĂ©ritage dans presque tous les sens possibles, au moins jusqu’Ă la montĂ©e en puissance de Taipei Erdogan. Mais chaque mention des ArmĂ©niens a produit des spasmes nerveux, parfois bruyants, parfois irrationnels. Ces spasmes se sont intensifiĂ©s dans les annĂ©es 1970 et 1980, lorsque les extrĂ©mistes armĂ©niens ont menĂ© une campagne de terreur meurtrière contre des diplomates turcs Ă l’Ă©tranger.
Les IsraĂ©liens connaissaient bien la sensibilitĂ© turque. Le gouvernement d’Ankara avait l’habitude de rĂ©agir avec colère et menaces lorsqu’il entendait des IsraĂ©liens, mĂŞme officieux, parler de gĂ©nocide. Les gouvernements de gauche et de droite du pays imploraient les mĂ©dias de s’abstenir de l’utiliser. Plus d’une fois, les interviews tĂ©lĂ©visĂ©es et radiophoniques ont Ă©tĂ© censurĂ©es. Une confĂ©rence sur le gĂ©nocide Ă JĂ©rusalem, en 1982, a Ă©tĂ© contrainte d’annuler un atelier sur les ArmĂ©niens sous la pression du gouvernement turc. Son principal porte-parole devait ĂŞtre Eli Wiesel, mais il a succombĂ© aux appels des Juifs de Turquie.
En 1989, une proposition a Ă©tĂ© soumise au SĂ©nat amĂ©ricain pour dĂ©clarer une journĂ©e de commĂ©moration du gĂ©nocide armĂ©nien. La proposition a Ă©tĂ© soumise par un sĂ©nateur très haut placĂ©, Bob Doll, un rĂ©publicain, plus tard candidat de son parti Ă la prĂ©sidence. Le chef de la communautĂ© juive turque a envoyĂ© un fax Ă tous les membres du Congrès condamnant les ArmĂ©niens. Le personnel de l’ambassade d’IsraĂ«l Ă Washington, y compris l’Ambassadeur Moshe Arad, a fait campagne contre cette proposition, qui a Ă©tĂ© retirĂ©e de l’ordre du jour Ă la demande du prĂ©sident d’alors George W. Bush.
Les Ă©vĂ©nements de 1915 dans l’Empire ottoman se sont dĂ©roulĂ©s au milieu de la Première Guerre mondiale. Les Turcs soutiennent qu’ils doivent ĂŞtre compris dans le contexte d’une guerre totale, et les ArmĂ©niens ont combattu aux cĂ´tĂ©s des ennemis de la Turquie. C’est un peu vrai. Les armĂ©es russes ont envahi la Turquie et les ArmĂ©niens les ont soutenues.
Mais l’expulsion complète de toute la population armĂ©nienne vers le dĂ©sert syrien relève de la catĂ©gorie du gĂ©nocide en droit international, mĂŞme si cette catĂ©gorie en elle-mĂŞme n’existait pas il y a 106 ans.
Ils vivaient en Asie Mineure, ou Anatolie, 1 500 ans avant l’arrivĂ©e des Turcs d’Asie du Nord-Est. Un puissant royaume armĂ©nien s’Ă©tendait de la mer Caspienne Ă la MĂ©diterranĂ©e, atteignant son apogĂ©e d’expansion au premier siècle avant notre ère. Il avait mĂŞme une frontière commune avec le royaume hasmonĂ©en. Un État armĂ©nien beaucoup plus petit existait au Moyen Ă‚ge en Cilicie, le coin sud-est de la cĂ´te mĂ©diterranĂ©enne, près de la frontière moderne avec la Syrie.
Au moment de la dĂ©portation de 1915, les ArmĂ©niens Ă©taient une minoritĂ© dans leur pays. Les Kurdes et les Turcs ethniques Ă©taient majoritaires. Mais l’empreinte des ArmĂ©niens Ă©tait imprimĂ©e sur la gĂ©ographie et l’architecture de l’est de la Turquie. Selon les estimations, le nombre d’ArmĂ©niens Ă©liminĂ©s les annĂ©es suivantes Ă un million et demi.
L’ambassadeur juif amĂ©ricain en Turquie, Henry Morgenthau (Morgenthau), a Ă©tĂ© l’un des premiers Ă interpeller l’opinion publique mondiale face Ă la persĂ©cution des ArmĂ©niens. Mais les sentiments de sĂ©grĂ©gation aux États-Unis l’emportaient sur tout engagement moral.
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Le gĂ©nocide de 1915 a créé une diaspora armĂ©nienne considĂ©rable dans les pays occidentaux. Les deux plus grandes communautĂ©s se sont formĂ©es aux États-Unis et en France, et les ArmĂ©niens ont commencĂ© Ă jouer un rĂ´le de premier plan dans la vie commerciale et politique de ces pays. La France n’a pas tardĂ© Ă reconnaĂ®tre le gĂ©nocide, et mĂŞme Ă punir les historiens qui le niaient, Ă©minent historien juif du Moyen-Orient, Bernard Lewis.
Aux Etats-Unis, l’influence armĂ©nienne est particulièrement prononcĂ©e en Californie : en 1982, un ArmĂ©no-ArmĂ©nien est Ă©lu gouverneur du pays, George Dokmajian.
Les prĂ©sidents amĂ©ricains avaient l’habitude de faire un discours du bout des lèvres Ă la mĂ©moire du gĂ©nocide lorsqu’ils se prĂ©sentaient Ă la prĂ©sidence. Mais la «vraie politique», c’est-Ă -dire les besoins pratiques de la diplomatie et de la politique, les a conduits Ă se soustraire Ă l’accomplissement des promesses. La sensibilitĂ© de la Turquie a fait pencher la balance, en particulier Ă l’Ă©poque oĂą les relations amĂ©ricano-turques Ă©taient bonnes ou raisonnables.
Estime que les dommages à la relation seront limités
Le refroidissement progressif de la relation permet bien sĂ»r au prĂ©sident Biden de prendre une position publique qu’aucun de ses prĂ©dĂ©cesseurs n’a osĂ© adopter. Mais elle seule ne peut pas expliquer l’annonce du prĂ©sident.
Les Turcs le dĂ©crivent comme du «populisme». Le prĂ©sident Biden fait un clin d’Ĺ“il Ă la communautĂ© armĂ©nienne. Cette explication est fournie, Ă©tant donnĂ© le nombre assez restreint d’ArmĂ©niens en AmĂ©rique. Une estimation acceptĂ©e les place Ă un demi-million, bien que les ArmĂ©niens amĂ©ricains revendiquent des nombres plus Ă©levĂ©s, peut-ĂŞtre un million. Leurs plus fortes concentrations se trouvent dans le sud et le centre de la Californie. Mais la Californie n’est pas un champ de bataille. Elle vote Ă maintes reprises en faveur des dĂ©mocrates Ă une très large majoritĂ©.
Peut-être que les Turcs font allusion à des sentiments anti-musulmans ou à des sentiments de solidarité des chrétiens américains avec les Arméniens. Dans les prochains jours, nous entendrons plus correctement la définition de «populisme».
De mĂŞme, il y a aussi des spĂ©culations sur les motivations de Biden. La raison la plus importante a peut-ĂŞtre Ă voir avec l’Ă©norme effort de son administration pour se dĂ©barrasser non seulement des politiques de son prĂ©dĂ©cesseur, mais surtout de l’image internationale qui s’accrochait Ă l’AmĂ©rique sous Donald Trump : d’Ă©goĂŻsme, de cynisme et d’indiffĂ©rence aux droits de l’homme.
Apparemment, l’administration a Ă©galement conclu que les dommages aux relations avec la Turquie seraient limitĂ©s. La faiblesse Ă©conomique et stratĂ©gique de la Turquie limitera probablement ses rĂ©actions nĂ©gatives.
Mais le «populisme», dont le ministre des Affaires Ă©trangères a traitĂ© Biden, est un principe d’action qui guide en fait le prĂ©sident Erdogan. La tentation de dĂ©tourner l’attention du public turc d’une crise mĂ©dicale, Ă©conomique et politique peut ĂŞtre insupportable. Erdogan l’a dĂ©jĂ fait tant de fois, au profit de ses actions politiques, mais au dĂ©triment de la rĂ©putation internationale de son pays.





