La Turquie est en train de découvrir que le plus grand danger pour son avenir n’est peut-être ni le terrorisme, ni les rivalités régionales, mais la chute rapide de sa natalité. Selon les données officielles, le taux de fécondité total est tombé à environ 1,51 enfant par femme en 2023, bien en dessous du seuil de renouvellement des générations fixé à 2,1.(Wikipédia) Pour un pays qui se voyait il y a encore quinze ans comme une puissance montante portée par une jeunesse nombreuse, le choc est considérable. Recep Tayyip Erdogan, qui appelait autrefois les familles turques à avoir « au moins trois enfants », parle désormais ouvertement d’une « menace existentielle » pesant sur la nation.(AP News)
Cette alerte démographique n’arrive pas dans le vide. Elle survient au moment où l’économie turque est frappée par des années de déséquilibres : l’inflation a dépassé les 70 % début 2024, malgré les efforts tardifs de resserrement monétaire après des années de taux d’intérêt maintenus artificiellement bas.(AP News) La livre turque s’est effondrée, les salaires réels ont été laminés et les loyers, en particulier à Istanbul, ont explosé. Dans la métropole, les loyers ont bondi de plusieurs centaines de pour cent en quelques années, mettant même la classe moyenne sous pression permanente.(Le Monde.fr) Dans ce contexte, l’appel présidentiel à multiplier les naissances se heurte à la réalité du portefeuille : pour un jeune couple, chaque enfant supplémentaire signifie un loyer plus élevé, une crèche difficile à payer, des dépenses scolaires en hausse et souvent l’obligation de travailler tous les deux sans véritable soutien.
Erdogan a proclamé une « Année de la famille et de la population » afin de promouvoir les valeurs familiales traditionnelles et d’encourager les naissances par des aides ciblées, des incitations au mariage et une rhétorique qui glorifie la maternité.(AP News) Mais nombre de Turcs y voient un décalage entre le discours et la pratique. Les politiques familiales restent jugées insuffisantes face au coût de la vie : les aides ponctuelles ne compensent ni l’absence de véritable politique de logement abordable, ni la faiblesse des structures publiques de garde d’enfants. Les femmes, plus éduquées et davantage présentes sur le marché du travail qu’il y a vingt ans, hésitent à sacrifier leurs perspectives professionnelles dans un système qui continue à leur faire porter l’essentiel de la charge familiale.
Le contraste est d’autant plus frappant que la Turquie s’était longtemps présentée comme une réussite démographique : une population jeune, un « dividende » censé soutenir la croissance, et une image de pays dynamique au croisement de l’Europe et du Moyen-Orient. Aujourd’hui, la tendance s’est inversée : la part des personnes âgées augmente, certaines régions anatoliennes se vident, et les écoles primaires de demain comptent déjà moins d’inscrits que celles d’hier. Le scénario que redoutent les économistes est celui d’un « vieillissement avant l’enrichissement », où un pays encore loin du niveau de vie européen se retrouve confronté aux coûts d’une population plus âgée avec une base d’actifs réduite.
Les tensions sociales liées à la crise économique aggravent encore cette dynamique. Dans les quartiers populaires d’Istanbul ou d’Ankara, des reportages montrent des familles qui peinent à nourrir correctement leurs enfants, tandis qu’une proportion importante d’enfants vit déjà dans la pauvreté.(AP News) Dans ces conditions, beaucoup de jeunes Turcs déclarent vouloir « au maximum un enfant », voire aucun, préférant investir dans leur survie économique plutôt que dans une famille nombreuse. Ceux qui le peuvent envisagent l’émigration vers l’Europe ou le Golfe, ce qui contribue à la fuite des cerveaux et réduit encore le nombre de jeunes ménages susceptibles d’avoir plusieurs enfants en Turquie même.
Politiquement, le pouvoir tente de transformer la démographie en enjeu identitaire : Erdogan présente la baisse de la natalité comme une menace pour la « nation turque » face à l’Occident et aux voisins de la région, et accuse parfois des « modèles de vie importés » ou l’individualisme moderne. Mais derrière cette rhétorique, la responsabilité des choix économiques du gouvernement est de plus en plus pointée du doigt. Les années de politique monétaire non orthodoxe, la centralisation du pouvoir et le manque de confiance des investisseurs ont affaibli la monnaie, alimenté l’inflation et rendu le futur très incertain pour les jeunes générations.(AP News) Dans ce contexte, l’idée de fonder une grande famille apparaît à beaucoup comme un luxe inaccessible.
La crise démographique turque n’est pas unique : elle rappelle les trajectoires de pays comme la Corée du Sud ou l’Italie, où le taux de fécondité s’est effondré. Mais en Turquie, elle se combine à un autoritarisme croissant et à une crise économique durable, ce qui rend la réponse politique encore plus délicate. Sans réformes profondes – système de protection sociale plus généreux, logements accessibles, garde d’enfants de qualité, amélioration des droits des femmes au travail – les slogans sur la « survie de la nation » risquent de rester lettre morte. Erdogan peut insister sur l’« existential threat » que représente la chute des naissances ; tant que les jeunes couples ne verront pas comment ils peuvent élever des enfants dans la dignité, ils continueront à voter avec leurs ventres – en choisissant de ne pas agrandir la famille.
Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
© 2025 – Tous droits réservés





