Lorsque le ministère israélien de la Défense a lancé en grande pompe, en septembre dernier, la carte baptisée “Fighter”, l’intention affichée était claire : offrir une reconnaissance concrète aux réservistes mobilisés, sous la forme d’un crédit de 5 000 shekels, destiné à améliorer leur bien-être après de longues périodes de service. Mais très vite, sur le terrain, les limites du dispositif ont suscité frustrations, incompréhensions… et une créativité inattendue.
Dès son lancement, la carte “Fighter” a été strictement encadrée. Son utilisation a été autorisée uniquement dans des secteurs précis : restauration, alimentation, loisirs, attractions, habillement et produits de première nécessité. En revanche, toute une catégorie de commerces a été exclue du dispositif, notamment les magasins d’électronique et d’électroménager. Impossible, en théorie, d’acheter un ordinateur, une télévision ou un smartphone avec cette aide gouvernementale.
Pour de nombreux réservistes, cette restriction est apparue déconnectée de leur réalité. Après des mois passés sur les lignes de front, loin de chez eux, certains espéraient utiliser cette somme pour remplacer un téléphone cassé, obsolète ou indispensable à leur reprise d’une vie normale. Officiellement, cela leur était interdit.
C’est là qu’est née ce que certains ont commencé à appeler, non sans ironie, “l’opération secrète de l’iPhone”.
Le point de départ se trouve dans une particularité bien connue du marché israélien : l’expansion fulgurante des plateformes de livraison, et en particulier Wolt. Initialement conçue pour la livraison de repas, la plateforme s’est progressivement transformée en un véritable supermarché numérique, proposant non seulement des plats préparés, mais aussi des produits d’épicerie, des articles de dépannage… et, chez certains partenaires, des produits électroniques.
Or, dans la classification du ministère de la Défense, Wolt est enregistrée comme un service relevant du secteur alimentaire. Résultat : la carte “Fighter” fonctionne parfaitement sur l’application.
Des réservistes ont alors découvert qu’en passant commande via Wolt auprès de commerces partenaires proposant également des smartphones, écouteurs ou petits appareils électroniques, il était possible d’utiliser le crédit gouvernemental pour acheter des produits qui, en magasin physique, auraient été refusés.
La manœuvre est restée, du moins au départ, discrète. Pas de piratage, pas de fraude technique, pas de falsification : simplement une utilisation intelligente d’une faille de catégorisation. Le système autorisait la transaction, la plateforme était agréée, et le paiement passait sans encombre.
Rapidement, l’information a circulé entre réservistes, notamment sur les bases militaires et dans les groupes de discussion informels. Certains y ont vu une simple astuce, d’autres une forme de rééquilibrage face à des règles jugées trop rigides. « On ne vole rien à personne », résumait un réserviste cité dans des échanges privés. « On utilise l’outil tel qu’il fonctionne. »
Face à la multiplication de ces usages détournés, le ministère de la Défense a fini par réagir. Interrogé sur le sujet, il a confirmé être au courant du phénomène, tout en rejetant l’idée d’un “contournement” illégal. Dans sa réponse officielle, le ministère insiste sur le fait que des ajustements ont été réalisés afin de recentrer l’utilisation de la carte sur les objectifs initiaux : le bien-être, les loisirs et la détente.
« La carte a été conçue pour des usages liés au temps libre et au bien-être des combattants », a précisé le ministère. « C’est pour cela qu’elle a été définie ainsi. »
Aucune annonce n’a toutefois été faite concernant des sanctions contre les réservistes ayant utilisé la carte de cette manière, ni sur un éventuel remboursement exigé. En pratique, l’État reconnaît implicitement que la faille ne résulte pas d’un acte frauduleux, mais d’un écart entre l’intention politique et la réalité des usages numériques.
Cette affaire met en lumière un phénomène plus large : la difficulté des institutions à anticiper les mutations rapides de la consommation. Les plateformes comme Wolt ne sont plus de simples services de livraison de repas, mais des intermédiaires commerciaux hybrides, difficiles à enfermer dans une seule catégorie administrative.
Elle révèle aussi le fossé entre la vision bureaucratique de la “récompense” et les besoins concrets des soldats démobilisés. Pour beaucoup, un smartphone n’est ni un luxe ni un caprice, mais un outil central pour le travail, la famille, la santé mentale et la réintégration dans la vie civile.
L’“opération iPhone” n’est donc pas seulement une anecdote numérique. Elle est le symptôme d’un système pensé avec de bonnes intentions, mais confronté à l’ingéniosité de ceux qui savent naviguer entre ses lignes. Une ingéniosité forgée, peut-être, dans des mois de service où l’adaptation rapide n’était pas une option, mais une condition de survie.
Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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