Pendant longtemps, l’idée d’une prise de contrôle américaine du Groenland relevait de la boutade diplomatique, d’une sortie provocatrice destinée à faire réagir. Aujourd’hui, sur la plus grande île du monde, le ton a radicalement changé. Les 57 000 habitants du Groenland ont le sentiment que le sol gelé sous leurs pieds vacille réellement — non sous l’effet du réchauffement climatique, mais sous celui de la géopolitique mondiale et des ambitions assumées de Washington.
À Nuuk, la capitale, l’angoisse n’est plus abstraite. « Les gens se réveillent la nuit après des cauchemars dans lesquels des soldats américains prennent le contrôle de l’aéroport », confie Nahaya Raben, enseignante et militante locale. Dans un mélange d’ironie et d’inquiétude, les habitants surnomment désormais leur ville « Nuuk-York ». Derrière l’humour, une peur très réelle : celle de perdre le contrôle de leur territoire, de leur identité et de leur avenir.
Le Groenland, territoire autonome rattaché au royaume du Danemark, occupe une position stratégique clé dans l’Arctique. Cette région, longtemps perçue comme marginale, est devenue un axe central de la rivalité entre grandes puissances. Fonte des glaces, nouvelles routes maritimes, ressources minières, position militaire : tout concourt à transformer l’île en pièce maîtresse d’un échiquier mondial de plus en plus tendu.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les propos sur le Groenland ont cessé d’être ambigus. Là où, par le passé, ses déclarations sur un éventuel « achat » de l’île avaient été accueillies avec sarcasme, elles sont désormais perçues comme le prélude à une stratégie plus large, plus agressive. À Washington, le discours sur la « sécurité nationale » et la nécessité de contrer la Russie et la Chine dans l’Arctique sert de justification à une présence américaine accrue.
Sur le terrain, cette évolution se ressent déjà. Les États-Unis disposent depuis longtemps de la base aérienne de Thulé, rebaptisée Pituffik Space Base, un site clé pour la défense antimissile et la surveillance spatiale. Mais pour de nombreux Groenlandais, ce n’est qu’un début. « Tout le monde comprend qu’aucune force locale ne pourrait empêcher, si cela devait arriver, le remplacement des drapeaux rouge et blanc par le drapeau étoilé », confie un fonctionnaire local sous couvert d’anonymat.
À Copenhague, la réaction est empreinte de colère et d’amertume. Des responsables politiques danois accusent ouvertement Donald Trump de trahison envers les alliés historiques des États-Unis. « Des dizaines de soldats danois, dont des Groenlandais, sont morts en Irak et en Afghanistan aux côtés des Américains », rappelle Joachim Olsen, ancien député et figure influente du débat public. « Comment leurs familles sont censées se sentir aujourd’hui, alors que notre intégrité territoriale est ouvertement remise en cause ? »
Le sentiment de trahison est d’autant plus fort que le Danemark a toujours été un allié fidèle de Washington, participant à des opérations militaires coûteuses et controversées au prix de lourds sacrifices humains. Pour beaucoup, l’idée que ce même allié puisse désormais considérer un territoire danois comme un simple actif stratégique à récupérer est perçue comme une rupture morale profonde.
Au Groenland même, le débat dépasse largement la question militaire. Il touche à l’essence même de l’autonomie et du long combat pour l’émancipation politique. Depuis des décennies, les Groenlandais cherchent à réduire leur dépendance économique vis-à-vis de Copenhague, tout en préservant leur culture inuite et leur mode de vie. Une présence américaine renforcée, voire une prise de contrôle directe, serait vécue par beaucoup comme un retour à une forme de colonialisme, cette fois sous un autre drapeau.
« Nous ne voulons pas passer d’une tutelle à une autre », explique Nahaya Raben. « Notre lutte a toujours été de décider nous-mêmes de notre avenir. Aujourd’hui, on a l’impression que les grandes puissances discutent de notre île comme si elle était vide. Mais nous sommes là. »
La peur est également sociale et environnementale. Une militarisation accrue pourrait bouleverser des équilibres déjà fragiles, dans un territoire où les infrastructures sont limitées et où la population vit souvent dans des conditions difficiles. Les habitants redoutent une arrivée massive de personnels étrangers, une pression sur le logement, une transformation rapide de leur capitale et une marginalisation accrue des communautés locales.
Sur le plan international, la question groenlandaise révèle un basculement plus large. L’Arctique, autrefois zone de coopération scientifique et environnementale, devient un théâtre de confrontation directe entre puissances. La Russie renforce sa présence militaire au nord, la Chine se présente comme une « puissance quasi-arctique », et les États-Unis entendent bien ne pas laisser leurs rivaux prendre l’avantage. Dans ce contexte, le Groenland apparaît comme un verrou stratégique incontournable.
Mais pour les habitants de l’île, ces considérations géopolitiques pèsent peu face à la réalité quotidienne de la peur et de l’incertitude. « Ce n’est plus une blague, ce n’est plus une phrase choc dans un discours », résume un étudiant de Nuuk. « C’est notre avenir qui est discuté sans nous. »
À mesure que les tensions montent, une chose devient claire : le Groenland n’est plus une périphérie oubliée. Il est désormais au cœur d’un affrontement mondial, où se croisent ambitions militaires, intérêts économiques et héritages coloniaux non résolus. Et sur cette île de glace, beaucoup redoutent que le prochain tremblement ne soit pas symbolique, mais politique — et irréversible.
Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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