Pour la première fois depuis le début de la guerre civile au Yémen, des journalistes ont obtenu un accès exceptionnel à des centres de détention jusque-là inaccessibles, exploités par les Émirats arabes unis et leurs alliés locaux. Cette ouverture intervient sur fond de tensions croissantes entre Abou Dhabi et Arabie saoudite, deux piliers historiques de la coalition engagée contre les rebelles houthis. Les témoignages recueillis dressent un tableau accablant : détentions arbitraires, tortures systématiques et disparitions forcées.
Selon une enquête menée par la BBC, d’anciens détenus décrivent des conditions de détention inhumaines dans des bases militaires abandonnées du sud du Yémen. Dans certains sites, des conteneurs maritimes peints en noir, mal ventilés, servaient de cellules. Des inscriptions sur les parois indiquent des dates et des durées d’incarcération, certaines remontant à décembre 2025. Ailleurs, des cellules d’isolement d’à peine un mètre carré, hautes de deux mètres, étaient utilisées pour briser psychologiquement les prisonniers.
Des ex-détenus affirment que jusqu’à soixante hommes pouvaient être entassés dans un seul conteneur, les yeux bandés, les poignets entravés, contraints de rester assis jour et nuit. « Il n’y avait pas la place de s’allonger. Quand quelqu’un s’effondrait, les autres devaient le soutenir », raconte l’un d’eux. Plusieurs témoignages font état de passages à tabac quotidiens, de privations de nourriture, d’humiliations et d’actes de torture lors des interrogatoires.
L’un des anciens prisonniers explique avoir été battu pendant trois jours afin de lui arracher des aveux d’appartenance à Al-Qaïda. « Ils me menaçaient de m’envoyer à Guantánamo si je n’avouais pas. Je ne savais même pas ce que c’était jusqu’à ce que je voie leur prison », confie-t-il. Il affirme avoir été détenu un an et demi, soumis à des sévices constants et privé d’accès régulier aux toilettes : « Parfois, le désespoir était tel que je faisais mes besoins sur moi. » Il évoque également des violences sexuelles et la présence d’un interrogateur surnommé « le docteur », qui ordonnait aux gardiens yéménites de frapper les détenus. « J’ai tenté de me suicider à plusieurs reprises pour que cela cesse », ajoute-t-il.
Les récits de familles sont tout aussi bouleversants. Une mère raconte que son fils, arrêté alors qu’il était adolescent, a passé neuf ans dans une prison contrôlée par les Émirats. « Il était sportif, revenait d’une compétition à l’étranger. Il est allé à la salle de sport et n’est jamais rentré », dit-elle. Après sept mois sans nouvelles, elle n’a pu le voir que dix minutes : « J’ai vu les cicatrices de la torture. Il a été électrocuté, plongé dans de l’eau glacée et agressé sexuellement à plusieurs reprises. » Selon elle, les aveux enregistrés de son fils ont été extorqués sous la contrainte : « On l’entend se faire frapper en arrière-plan et on lui dicte quoi dire. Ils lui ont volé les meilleures années de sa vie. »
Ces révélations surgissent dans un contexte politique tendu. Jusqu’à récemment, le gouvernement yéménite soutenu par Riyad combattait aux côtés d’Abou Dhabi contre les Houthis. Mais fin décembre, l’alliance s’est fissurée après des frappes saoudiennes sur le port d’Al-Moukalla, visant selon Riyad des livraisons d’armes destinées au Conseil de transition du Sud (STC), un mouvement séparatiste longtemps intégré à la coalition. Début janvier, les forces émiraties se sont retirées du Yémen, permettant au gouvernement et à ses alliés de reprendre plusieurs zones du sud, dont Al-Moukalla, où les journalistes ont été acheminés à bord d’un avion militaire saoudien.
Depuis des années, des ONG comme Human Rights Watch dénoncent l’existence de prisons secrètes au Yémen, évoquant des détentions sans inculpation ni contrôle judiciaire, accompagnées de tortures, d’électrocutions et de mauvais traitements. En 2017 déjà, l’organisation affirmait avoir recueilli des preuves solides de tels abus. Les Émirats ont toujours nié ces accusations.
Face aux révélations récentes, les autorités yéménites affirment découvrir l’ampleur du phénomène. Le ministre de l’Information, Moammar al-Eryani, assure que l’accès à ces sites était impossible tant qu’ils étaient sous contrôle émirati. « Lorsque nous les avons libérés, nous avons découvert ces prisons. De nombreuses victimes nous en avaient parlé, mais nous n’y croyions pas », déclare-t-il. Le 12 janvier, le président du Conseil de leadership présidentiel, Rashad al-Alimi, a ordonné la fermeture de tous les centres de détention « illégaux » du sud du pays et la libération immédiate des personnes détenues hors du cadre légal. Aucune donnée précise n’a toutefois été communiquée sur le nombre de prisonniers retrouvés.
Ces révélations jettent une lumière crue sur une guerre qui dure depuis près de dix ans et rappellent que, derrière les jeux d’alliances régionales, des milliers de civils yéménites ont payé — et continuent de payer — un prix humain considérable.
Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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