Cette semaine, soixante-dix-huit ans après sa fondation, l’État d’Israël a découvert les laïcs. Il s’avère qu’ils étaient là depuis toujours — ils payaient leurs impôts, faisaient leurs réserves, inventaient le bouton qui commande un taxi, élevaient des licornes à Herzliya, faisaient tourner les feux de circulation, les universités et les salles d’urgence. Et puis quelqu’un a remarqué des valises près de la porte, et depuis cet instant, plus rien n’arrête les démonstrations d’affection. Du jour au lendemain, on est passé du statut de « gauchistes déconnectés » à celui de « chers frères », une fraternité au tarif d’urgence. Gévalt, les laïcs partent.
Jusqu’à récemment, le « yored » — celui qui émigre d’Israël — était une plaisanterie nationale. Parti à Berlin pour le Milky, dorloté, détaché. On l’appelait yored, sans jugement bien sûr, un simple mot en hébreu qui n’est en réalité que jugement. Puis les chiffres ont été publiés — plus d’un quart de million en trois ans — et la plaisanterie s’est figée.
Le peuple d’Israël, un seul corps, s’est-on soudain souvenu, nous sommes tous membres les uns des autres. Et si un seul corps, alors un seul cerveau, et le cerveau, comme chacun sait, a deux hémisphères. Le droit est chargé de la vision, de la foi et de la grande image. Le gauche, que l’on appelle chez nous « gauchiste », a hérité des restes : la langue, le calcul, la logique, les petites lignes. Entre les deux fait le lien le corps calleux, deux cents millions de fibres de coordination. En Israël, il est en travaux depuis 2023. Et puis, un matin, l’hémisphère gauche dépose une demande de passeport portugais, et le crâne s’agite comme un chaudron. Dans l’hémisphère droit, la proposition habituelle refait déjà surface : qu’il parte, celui qui en a besoin, ablation de l’hémisphère.
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Cinquante-cinquante, mais avec exclusion des femmes
Au lieu de l’ablation, on pose désormais sur la table un accord d’une générosité extrême. Vous, vous apporterez les impôts, les réserves, la médecine et les exits ; nous, nous apporterons la vision et la rédemption. Cinquante-cinquante, mais avec exclusion des femmes. Et si l’hémisphère gauche ose demander à partager la vision, une Cour suprême indépendante, un service militaire pour tous, les transports en commun ou simplement, à Dieu ne plaise, un café le Shabbat, on lui expliquera patiemment, avec condescendance, qu’elle ne comprend pas la structure psychique en jeu. La neurologie connaît bien cette structure : lors d’une lésion de l’hémisphère droit, le patient cesse de voir son côté gauche, mange la moitié de son assiette, dessine la moitié d’une horloge, et est convaincu qu’il ne manque rien. L’égalité dans le fardeau sera discutée en commission, la commission sera créée après les fêtes, et cette année les fêtes durent un an entier. Quant aux harédim et aux Arabes, inutile de les chercher dans les colonnes de la panique, ils se cachent là-bas sous le nom de code « démographie ».
Un quart de million de personnes sous la pluie pour un article de loi fondamentale
Et vide ou pas, pendant une année entière ce simple citoyen a rempli les places publiques chaque samedi soir autour d’une idée abstraite, l’État de droit. Sans rabbin, sans promesse de monde à venir, un quart de million de personnes sous la pluie pour un article de loi fondamentale. Dans le procès-verbal, l’événement sera classé sous « politique identitaire », et deux pages plus loin on écrira que ce public n’a pas de récit. Il en a pourtant un, ancien, écrit, avec un numéro de catalogue dans les archives de l’État, portant les signatures des membres du Conseil du peuple. Il fut un temps où un juif proposa de renoncer à de l’immobilier en échange de la paix. Mais dans la grammaire locale, renoncer est un verbe à sens unique. Ce qui a été conquis ne sera pas libéré, et ce qui est mis en vente est enregistré au nom de l’hémisphère gauche.
Et pour celui qui étouffe ici, on propose désormais un nouveau remède : faire aimer. Notez la construction, la voix active. L’hébreu la réserve aux situations où l’on fait quelque chose à quelqu’un : faire manger, faire dormir, humilier, forcer, faire aimer. On créera un état-major, on déclarera une mission nationale, on imprimera des recueils de chants. Les institutions s’effondrent, et la réponse opérationnelle est une soirée de chants populaires, où la vieille chanson qui se demande s’il reste encore quelque chose à donner est chantée aux oreilles du décile qui a le plus donné, et on lui demande encore de se joindre au refrain. Et si le chant ne suffit pas, on activera l’arme du jour du jugement, les proportions. Votre arrière-grand-père n’aurait pas osé rêver d’un embouteillage sur l’Ayalon. C’est vrai. Mais celui qui fait sa valise ne se compare pas au shtetl de son arrière-grand-père. Il compare une garderie à Toronto 2026, et le résultat, disons-le, n’est pas flatteur. Orwell avait un jour dessiné un ministère qui s’occupe précisément de cela, et en effet, à la dernière page, Winston aime. Le ministère de l’Amour lui a fait aimer le Grand Frère.
Les sages, comme toujours, avaient devancé tout le monde. Un amour qui dépend d’une chose, cette chose disparue, l’amour disparaît. Ce grand amour dépend d’une valise. Dès que la valise sera ouverte et les chemises remises dans l’armoire, l’amour s’évaporera, et l’hémisphère gauche redeviendra déconnecté — cette fois, même cliniquement —, haïssant Israël, berlinois en attente. C’est pourquoi, chers laïcs, j’ai un seul conseil pour vous : restez. Vraiment, restez, ce pays a besoin de vous plus qu’il n’est prêt à l’admettre. Mais ne défaites pas la valise. Laissez-la dans le salon, faite, bien visible, face aux invités. Depuis que vous l’avez faite, vous n’avez jamais été autant aimés.






