AIMER A PERDRE SA HAINE – Par Rony Akrich

Dans les milles façons de s’exprimer, de raconter l’unitĂ©, il y a celle qui hasarde le jeu de la diffĂ©rence et qui dĂ©cide que dans cette totalitĂ©, tout sert Ă  l’unitĂ©, rien ne peut ĂŞtre en dehors d’elle. Elle est la voix qui dit d’ouvrir les bras et le cĹ“ur et de prendre tout en soi, de prendre tout, celle de l’acceptation. Le Oui intĂ©gral Ă  la Vie, Ă  la vie qui est prĂ©cisĂ©ment le jeu de l’unitĂ© dans la multiplicitĂ©. Ce que nous avons besoin de redĂ©couvrir encore et encore, ce n’est pas tant de reconnaĂ®tre par la pensĂ©e que l’autre est autre et tout autre, que d’aller trouver l’autre en soi-mĂŞme. Visitez les demeures des autres qui sont en vous, allez rencontrer les autres qui sont en vous.  Faites l’exercice de retrouver en vous – par le sentiment le plus profond – la prĂ©sence de l’autre.

Toute autre est la haine gratuite. Rabbi Naphtali Tzvi Yehouda Berlin estime que la haine gratuite est l’excrétion de personnes différentes de soi ou appartenant à un autre courant de pensée que le sien.

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A l’Ă©poque du Second Temple, cette haine, injustement cristallisĂ©e par des hommes de loi et de foi, Ă©tait au nom de cette loi et de cette foi. Dès que l’on se rĂ©clame d’une quelconque cause, on fait tout pour la justifier et la travestir d’une reconnaissance Ă©minente. « L’enfer est pavĂ© de bonnes intentions », dit le proverbe. Cette haine avait donc des fondements idĂ©alistes, Il y avait bel et bien des Justes et des sages mais, ceux lĂ , n’avaient nul Ă©gard envers autrui.

Le sentiment religieux, la foi des individus et des groupes humains rĂ©vèlent toujours des aspirations Ă©thiques et sociales plus ou moins universelles : non-violence, sĂ©curitĂ©, bonheur, salut post-mortem, soumission Ă  un ordre juste, autonomie etc… Or ces espoirs ne sont pas fatalement conciliables et cette incompatibilitĂ© vĂ©cue exige toujours rĂ©flexion, compromis et implique conflit et dialogue avec soi et les autres. Toute religion, comme machine de pouvoir, doit donc s’adapter Ă  l’Ă©volution des sociĂ©tĂ©s pour en contrĂ´ler le cours et ce afin de prĂ©server son savoir auprès des consciences.

Elle doit pour ce faire interprĂ©ter et ouvrir le contenu sacrĂ© qui la fonde idĂ©ologiquement Ă  la discussion rationnelle Ă  un effort de rĂ©interprĂ©tation en son sein. Le fanatisme est pour elle Ă  terme un danger mortel. Si donc tout fanatisme est religieux, y compris les fanatismes prĂ©tendument athĂ©es dès lors qu’ils se rĂ©clament de dogmes salvateurs irrationnels indiscutables, toute religion n’est pas toujours fanatique, mais elle a tendance Ă  le devenir dans un contexte oĂą son autoritĂ© est compromise et/ou elle ne peut rĂ©pondre aux Ă©volutions culturelles et Ă©conomiques des sociĂ©tĂ©s sur lesquelles elle prĂ©tend exercer son autoritĂ© spirituelle. Le recul du fanatisme religieux signifie soit le recul du religieux dans la vie politique et sociale et sa mise Ă  l’Ă©cart dans la vie privĂ©e (situation actuelle), soit sa capacitĂ© Ă  prendre en main le changement qui s’annonce en se corrigeant dans un sens favorable aux aspirations nouvelles qu’il met en Ĺ“uvre.

Mais une religion de la libertĂ© de pensĂ©e sans rivage transcendant, ni contrĂ´le des consciences est logiquement absurde. Donc toute religion est travaillĂ©e de l’intĂ©rieur entre l’exigence de soumission Ă  l’autoritĂ© divine et clĂ©ricale et la nĂ©cessitĂ© d’une Ă©volution libĂ©ratrice. Refuser cette contradiction est donc objectivement pour elle un signe de faiblesse mortelle ; elle cherche alors, dans le pire des cas, Ă  le refouler dans l’extrĂŞme violence paranoĂŻaque compensatrice et narcissiquement enivrante contre la rĂ©alitĂ© humaine et les aspirations des sociĂ©tĂ©s au changement et des individus Ă  une plus grande autonomie.

A notre Ă©poque, nous semblons avoir fait de très net progrès en matière d’histoire gĂ©nĂ©rale : Dieu soit louĂ©, il n’existe pas de guerre civile entre Juifs, mĂŞme si de sĂ©rieuses diffĂ©rences d’opinion continuent de partager notre sociĂ©tĂ©.

On classe ainsi trois mouvements primordiaux au sein du peuple juif : les religieux, les nationalistes et les sĂ©culiers. Le mouvement religieux reste soucieux de la seule Ă©tude de la Torah utilitaire. Le mouvement nationaliste s’assure d’un sĂ©rieux essentiel Ă  restituer la souverainetĂ© juive sur cette terre. Quant au courant humaniste ou laĂŻque, il cède la primautĂ© aux valeurs humaines, ainsi qu’aux idĂ©aux de la culture et de la moralitĂ©, sans tenir compte des prĂ©ceptes religieux, ni mĂŞme parfois du nationalisme juif. Ces trois courants possèdent tous une portion de vĂ©ritĂ©, mais chacun d’eux croit dĂ©tenir l’authenticitĂ© unique. Chaque mouvement tente donc parfois prestement, de persuader l’autre du bien-fondĂ© de ses opinions au lieu de s’imprĂ©gner des principes positifs de l’autre.

Malheureusement, des relents de cette inimitiĂ© arbitraire envers ceux qui sont diffĂ©rents de nous subsistent encore. Nul n’est parfait, nous avons tout un chacun la responsabilitĂ© d’examiner les tares qui sont en nous, de les fustiger et d’y remĂ©dier, tout en rĂ©vĂ©lant et en apprĂ©hendons les qualitĂ©s que possèdent autrui. C’est le cas au niveau individuel et Ă©galement sur le plan collectif : les nationalistes doivent comprendre le rĂ´le essentiel des lois Toraniques et les religieux doivent admettre l’importance de l’État.

Le Rav Kook estimait qu’aucune collectivitĂ© Ă  l’intĂ©rieur du peuple juif ne pouvait ĂŞtre parfaite, c’est pourquoi il ne se rĂ©clamait d’aucun courant spĂ©cifique. Il appartenait Ă  tous les courants et tendances du peuple juif. Nous aussi, nous devrions pouvoir nous reconnaĂ®tre au travers tout ce qui est positif dans tout mouvement, quel qu’il soit, au sein de notre sociĂ©tĂ©. Ce qui fut dĂ©truit par haine gratuite ne sera reconstruit que par un amour gratuit.

Erich Fromm en était convaincu : « L’amour n’est pas un sentiment à la portée de n’importe qui ». Rompant avec la vision romantique des philosophes du XIXe siècle – qui concevaient l’amour comme un affect passif, au sens où il s’emparait du sujet sans prévenir et prenait possession de lui –, le psychanalyste estimait que l’amour était une « activité ». Il était « un “prendre part à” et non un “se laisser prendre », écrivait-il. Quiconque aspirait à connaître l’amour se devait dès lors de le considérer comme un art. Plus question de s’en remettre au hasard en espérant être touché par les flèches de Cupidon. Il fallait au contraire, en adoptant une démarche volontariste, apprendre à aimer. Le désarroi face à l’amour est resté le même. Loin de prétendre donner des recettes miracles, il entendait plutôt signaler les écueils à éviter et suggérer des voies pour accéder à une forme d’union épanouissante, harmonieuse et durable. Pour passer maître dans l’art d’aimer, il faut « procéder de la même manière que pour apprendre n’importe quel autre art, à savoir la musique, la peinture, la charpenterie ou l’art de la médecine ». C’est-à-dire commencer par acquérir un ensemble de connaissances théoriques, puis s’attacher avec assiduité à les mettre en pratique.

Ce n’est qu’après, dans la connaissance de l’autre, que l’on peut accéder à l’amour, « qui consiste essentiellement à donner, non à recevoir ». Fromm insiste à juste titre sur l’importance de surmonter notre narcissisme et notre besoin de dépendance pour accéder à un véritable échange. L’une des clés du succès en Amour est incontestablement d’admettre que l’être idéal (le « bon objet ») n’existe pas, d’apprendre à composer avec ses imperfections et à travailler sur les nôtres. « Se tenir » en amour, c’est faire inlassablement ce travail.