Avraham de Mariaupoul :  » J’ai enterrĂ© un homme de mes propres mains parce qu’il n’y avait personne pour m’aider »

« Si je n’Ă©tais pas juive, je serais morte », a fondu en larmes Jana Butenko, 82 ans, les larmes coulant de ses yeux sans arrĂŞt. Quelques minutes plus tĂ´t nous sommes entrĂ©s dans la ruelle oĂą elle habite. La maison de son voisin a Ă©tĂ© complètement dĂ©truite, un vĂ©hicule blindĂ© de transfert d’argent a Ă©tĂ© dĂ©truit par un obus tombĂ© dans la rue et le portail vert Ă  l’entrĂ©e de l’enceinte est complètement criblĂ© de balles.

Nous Ă©tions dans ce qui Ă©tait autrefois l’arrière-boutique de sa maison dans la ville de Bucha. Maintenant, il est presque complètement dĂ©truit par de longues journĂ©es d’Ă©changes de tirs intenses entre les forces ukrainiennes et russes, car sa maison se trouve juste en première ligne.

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Selon Butenko, une femme âgĂ©e qui n’a que des chats et des chiens qu’elle a ramassĂ©s dans la rue pour compagnie, et dont elle perçoit une pension mensuelle Ă©quivalente Ă  100 dollars, elle n’a survĂ©cu Ă  la dernière annĂ©e cauchemardesque que grâce Ă  l’aide humanitaire qu’elle reçoit de la communautĂ© juive.

Ă€ l’occasion du premier anniversaire de l’invasion russe, qui devait durer quelques jours et s’est en fait transformĂ©e en une guerre d’usure, j’ai entrepris un voyage Ă  travers le pays gĂ©ant, qui est 29 fois plus grand qu’IsraĂ«l. J’ai Ă©tĂ© rejoint par l’Ukrainien Valentin, qui Ă©tait assis au volant, et Roy Shattov, un IsraĂ©lien diplĂ´mĂ© de l’unitĂ© d’infanterie et de l’unitĂ© de sĂ©curitĂ© personnelle en IsraĂ«l, et qui est actuellement responsable de la sĂ©curitĂ© de la communautĂ© juive de la ville de Dnipro. Nous avons passĂ© des dizaines de postes de contrĂ´le, rencontrĂ© d’innombrables combattants armĂ©s, et nous avons rĂ©ussi malgrĂ© la guerre.

Avant le dĂ©clenchement des combats, selon diverses estimations, entre 200 et 400 000 Juifs vivaient en Ukraine. L’annĂ©e dernière, au moins 30 000 d’entre eux sont partis – la moitiĂ© d’entre eux vers IsraĂ«l et le reste vers les pays europĂ©ens. Et tandis que les autoritĂ©s ukrainiennes peinent Ă  prendre soin des citoyens, les Ă©missaires Habad viennent souvent Ă  la rescousse pour combler le manque d’approvisionnement rĂ©gulier en vivres, gĂ©nĂ©rateurs, matĂ©riel humanitaire – ainsi qu’un soutien spirituel important comme la fĂ©dĂ©ration juive d’Ukraine, une organisation faĂ®tière qui rĂ©unit les diffĂ©rentes communautĂ©s du pays.

Tard dans la nuit, j’ai atterri Ă  l’aĂ©roport de Chisinau, la capitale de la Moldavie. C’est un pays arriĂ©rĂ©, qui est devenu du jour au lendemain l’une des principales stations pour les rĂ©fugiĂ©s d’Ukraine. Aujourd’hui encore, en l’absence d’aĂ©roports en Ukraine, la Moldavie sert de point d’entrĂ©e et de sortie pour les habitants de son voisinage.

« Dès que la guerre a commencĂ©, nous avons rĂ©alisĂ© qu’elle nous tomberait aussi dessus », dĂ©clare le rabbin Menachem Mendel Axelrod, alors que nous sommes assis au deuxième Ă©tage de la synagogue Ă  l’intĂ©rieur de l’enceinte de Beit Chabad Ă  Chisinau.

« DĂ©jĂ  le premier Shabbat, plusieurs dizaines de rĂ©fugiĂ©s juifs sont arrivĂ©s, puis beaucoup plus. C’est difficile Ă  dĂ©crire avec des mots : un flot incessant dans les bus. Des centaines et des milliers de personnes qui sont arrivĂ©es dĂ©munies, après avoir fui dans la panique jour et nuit. Il y avait une Ă©norme pĂ©nurie de places d’hĂ©bergement dans la ville, il n’y avait pas de lit libre, alors nous leur avons louĂ© des places Ă  l’extĂ©rieur de la ville. Nous avons montĂ© un centre d’aide avec du matĂ©riel de base, des brosses Ă  dents, des jeux pour les enfants. Les rĂ©fugiĂ©s juifs sont restĂ©s en Moldavie pendant environ une semaine, puis ont continuĂ©, la plupart d’entre eux en IsraĂ«l. »

Nous entrons en Ukraine par le passage frontalier près de la ville de Mohilev-Podilskyi. Le combattant ukrainien nous interroge longuement. Je prends mon portable pour prendre une photo, et le chauffeur de taxi moldave me le fait tomber des mains. « Pas de photo », gronde-t-il. Les Ukrainiens mĂ©fiants pourraient nous empĂŞcher de traverser. Enfin, la porte jaune s’ouvre et nous entrons dans le pays de la guerre.

Roy avance mon visage enveloppĂ© d’un gros manteau Ă©pais. Il mesure 1,90 m, ses cheveux sont longs et une grosse boucle d’oreille en forme d’engrenage est collĂ©e Ă  son oreille. L’amour est venu en Ukraine. Il a rencontrĂ© sa femme Ă  Bat Yam, oĂą il est nĂ©. Depuis 12 ans, les deux vivent Ă  Dnipro, au sein de la grande communautĂ© juive de la ville. Il est, comme mentionnĂ©, responsable de la sĂ©curitĂ© de la communautĂ©, qui comprend « Menora », un centre communautaire et la plus grande maison Habad du monde.

N’est-ce pas effrayant de vivre ici maintenant ?

Roy rĂ©pond avec sĂ©rĂ©nitĂ© : « Nous, les IsraĂ©liens, nous y sommes dĂ©jĂ  habituĂ©s. Mais c’est vrai que c’est dangereux ici. Un missile est tombĂ© Ă  300 mètres de chez moi. Il fallait mettre immĂ©diatement les enfants dans la salle de bain, car il n’y a pas de fenĂŞtres, comme le mamad ».

Dnipro, situĂ©e dans l’est de l’Ukraine, est une cible de guerre importante pour les Russes. Ă€ la mi-janvier, ils ont bombardĂ© un immeuble rĂ©sidentiel de neuf Ă©tages, situĂ© Ă  environ un kilomètre et demi de la maison de Roy. Des dizaines de civils ont Ă©tĂ© tuĂ©s, certains de leurs corps n’ont pas Ă©tĂ© retrouvĂ©s, « parce qu’ils ont Ă©tĂ© complètement brĂ»lĂ©s ».

Notre première destination est Vinita. C’est une « petite » ville en termes ukrainiens, seulement environ 350 000 habitants. Avant la guerre, elle Ă©tait dĂ©finie comme la ville avec la meilleure qualitĂ© de vie de tout le pays, mais l’honneur est douteux : les grands immeubles semblent n’avoir pas Ă©tĂ© rĂ©novĂ©s depuis l’Ă©poque soviĂ©tique, et le train Ă©lectrique aurait Ă©tĂ© construit en les annĂ©es 1950. « Il n’y a pas de climatiseurs dans les bus et le train, et les tarifs sont perçus par les grands-mères qui s’assoient dans chaque wagon », explique Roi.

Nous sommes accueillis par une grande barrière. « Prenez des photos en secret, pas ouvertement », m’ordonne Roy. Les points de contrĂ´le en Ukraine sont constituĂ©s de sacs de sable blanc, d’obstacles antichars et de tas de pneus. L’idĂ©e est de brĂ»ler les pneus en cas d’urgence, crĂ©ant ainsi un Ă©cran de fumĂ©e qui rendra difficile la lutte des envahisseurs russes.

Nous arrivons dans une banlieue relativement aisĂ©e, et Ă  l’intĂ©rieur se trouve l’Ă©cole « Or Avner ». De grands murs blancs et deux portes noires avec le symbole de la lampe au centre. Le complexe lui-mĂŞme semble abandonnĂ© : une aire de jeux submergĂ©e par la neige, un tracteur jouet oubliĂ© depuis longtemps, des murs qui s’effondrent. Le bâtiment est sombre, Ă  l’exception d’une pièce, celle du gĂ©rant. Quatre y sont assis pour un entretien : le directeur de l’Ă©cole, Yevgeni, et trois rĂ©fugiĂ©s juifs – Moshe Baruch de Kharkiv, Yitzhak Reifman de Bardiansk et Aharon Zhegilo de Harson.

Depuis le dĂ©but de la guerre, l’Ă©cole a Ă©tĂ© utilisĂ©e Ă  la fois pour l’enseignement et pour l’hĂ©bergement des rĂ©fugiĂ©s. A cĂ´tĂ© d’un vieux scooter allongĂ© dans l’un des couloirs, on aperçoit des dizaines de cartons de farine, riz, pâtes et autres produits de base. Ă€ l’extĂ©rieur du bâtiment est placĂ© un grand et nouveau gĂ©nĂ©rateur, qui a Ă©tĂ© fourni par la FĂ©dĂ©ration juive pour surmonter les coupures de courant gĂ©nĂ©ralisĂ©es dans le pays – oĂą en hiver les tempĂ©ratures chutent Ă  moins de 15 degrĂ©s. Les communautĂ©s juives se sont prĂ©cipitĂ©es pour organiser des gĂ©nĂ©rateurs qui fournissaient de l’Ă©lectricitĂ© aux Juifs dans le besoin.

« Depuis le dĂ©but de l’invasion, des rĂ©fugiĂ©s de Kiev, Marioupol, Harson, partout sont venus Ă  l’Ă©cole », explique Yevgeni, et Aaron ajoute qu’au plus fort, 128 rĂ©fugiĂ©s vivaient ici ensemble ».

La ville de rĂ©sidence d’Aharon, Harson, a Ă©tĂ© occupĂ©e pendant les premiers jours de la guerre. « Lorsque les Russes sont arrivĂ©s, ils ont tout changĂ©. Il n’y avait pas de police et la criminalitĂ© a augmentĂ© partout. Ils ont tirĂ© près de chez moi, sur des voitures civiles. De nombreux habitants ont tentĂ© de s’Ă©chapper et ont Ă©chouĂ©. » Selon lui, seulement après un mois, il a rĂ©ussi Ă  s’Ă©chapper de la ville et a sauvĂ© sa mère en dĂ©cembre dernier. Maintenant, elle reste en Allemagne, mais lui-mĂŞme n’est pas autorisĂ© Ă  quitter le pays, car les hommes ukrainiens âgĂ©s de 20 Ă  60 ans sont obligĂ©s de s’enrĂ´ler dans l’armĂ©e.

« Ma ville a Ă©galement Ă©tĂ© bombardĂ©e, ils ont tirĂ© juste Ă  cĂ´tĂ© de ma maison », raconte Moshe de Harkiv. « C’est difficile de dĂ©crire les sentiments. Le sol tombe sous vos pieds. Peur de la mort. Toutes les dix secondes, un obus ou un missile tombe, une situation inimaginable. Vous pensez juste comment vous sauver. »

Le soleil commence Ă  se coucher alors que nous reprenons notre chemin. Les routes sont complètement sombres, principalement pour des raisons d’Ă©conomie, et les nids de poule ne sont pas visibles Ă  l’Ĺ“il – mais bien ressentis. Nous roulons vers l’ouest, avec les feux d’une voiture de police clignotant devant nous de temps en temps, suivis par des dizaines de vĂ©hicules militaires – camions, porte-chars et APC – dans un interminable convoi vers l’est, en direction des combats. Ils se dĂ©placent dans l’obscuritĂ©, car conduire pendant la journĂ©e pourrait se terminer par une attaque russe depuis les airs.

Les panneaux de signalisation ici ne sont qu’une recommandation et notre vĂ©hicule accĂ©lère dans l’obscuritĂ©. Tout Ă  coup, Valentin s’arrĂŞta. De l’obscuritĂ©, une barrière apparaĂ®t devant nous, et un homme armĂ© nous surveille d’un regard sĂ©vère. Valentin Ă©teint les phares et allume une lumière Ă  l’intĂ©rieur de la voiture. Un moment de tension passe, jusqu’Ă  ce que le tireur nous fasse signe de continuer.

Dans un modeste quartier rĂ©sidentiel de la ville de Khmelnitsky se trouve une maison ‘Habad. On fait attention de ne pas glisser sur la glace qui recouvre la route, et d’entrer dans l’enceinte. Yossi Teitelbaum, un Ă©missaire ‘Habad de la place, âgĂ© de 28 ans, a Ă©tĂ© vivre ici pendant cinq ans. Il s’agit d’une communautĂ© d’environ 350 Juifs dans la ville, et de 250 autres dans tout le district, aux cĂ´tĂ©s de nombreux autres Juifs qui n’entretiennent pas de contacts rĂ©guliers avec la communautĂ©. Dès le dĂ©but de la guerre, Yossi a quittĂ© l’Ukraine, mais y est retournĂ© avec sa famille trois mois plus tard.

« Il y a une certaine similitude entre la manière dont les missiles sont expĂ©rimentĂ©s en IsraĂ«l et ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine », dit-il. Selon lui, les Ukrainiens ont Ă©galement une application qui montre oĂą une alarme est activĂ©e et quel est le niveau de risque. Quelques instants avant notre visite Ă  Khmelnitsky, une telle alarme a Ă©tĂ© dĂ©clenchĂ©e, après qu’un MiG russe a dĂ©collĂ© de BiĂ©lorussie et traversĂ© le ciel de l’Ukraine.

Le vendredi prĂ©cĂ©dent, dit Yossi, un missile est tombĂ© Ă  une courte distance de sa maison. « Nous nous cachons des bombardements dans un couloir intĂ©rieur, et le jardin d’enfants que nous gĂ©rons ici a un petit abri. Cependant, nous croyons tous que les messagers de la Mitzvah ne sont pas blessĂ©s. »

De l’autre cĂ´tĂ© de la table se trouve Vitaly Labskir. Il a 50 ans, est journaliste pour le site Internet israĂ©lien Channel 7 en russe et dans d’autres mĂ©dias. Il est nĂ© et a vĂ©cu Ă  Kharkiv, mais sa vie a Ă©galement basculĂ© lorsque les Russes ont lancĂ© une attaque contre la ville il y a un an.

« Je me suis rĂ©veillĂ© Ă  5 heures du matin au son des roquettes qui explosaient. Je suis immĂ©diatement allĂ© travailler au studio de tĂ©lĂ©vision, mais ensuite la municipalitĂ© nous a ordonnĂ© d’Ă©vacuer, car ils allaient nous bombarder. Après que je sois rentrĂ© chez moi, ils l’ont fait. Le bruit Ă©tait terrible. Les avions ont larguĂ© des bombes tout autour. J’ai vu des horreurs, j’ai rencontrĂ© deux cadavres Ă  cĂ´tĂ© de moi. Je savais qu’il y avait un danger que je meure moi-mĂŞme Ă  tout moment.

Vitaly s’est rendu compte qu’il devait s’Ă©chapper, mais ce n’Ă©tait pas facile, car les Russes contrĂ´laient la rĂ©gion. Son frère, qui vit en IsraĂ«l, dans la localitĂ© de Ma’ale Lavona, a contactĂ© les autoritĂ©s israĂ©liennes – et elles ont envoyĂ© une Ă©quipe pour le secourir avec les membres de sa famille et d’autres Juifs de la rĂ©gion.

« Quand nous avons quittĂ© le bâtiment, des roquettes sont tombĂ©es, nous avons Ă©tĂ© secourus sous le feu. Le chauffeur du bus qui nous conduisait a manĹ“uvrĂ© calmement entre les adresses des Juifs. Des avions russes ont tournĂ© au-dessus de nous, et soudain une Ă©norme explosion s’est fait entendre. Ils ont bombardĂ© une sorte de centre sportif. Le 7 mars, deux jours après notre Ă©vasion, nous avons fĂŞtĂ© mes 50 ans sur des matelas, comme des rĂ©fugiĂ©s en route.

La femme et la fille de Vitali ont immigrĂ© en IsraĂ«l entre-temps. Lui-mĂŞme est arrivĂ© dans un centre de recrutement en Ukraine, mais a Ă©tĂ© informĂ© que ses services n’Ă©taient pas nĂ©cessaires pour le moment. « Je leur ai dit que je voulais me battre, me venger de ceux qui ont dĂ©truit ma maison, mais ils n’avaient pas encore besoin de personnes de mon âge. »

Depuis qu’il s’est Ă©chappĂ© de Kharkiv, il vit dans une chambre Ă  Khmelnitsky. Il n’a vu sa fille et sa femme que deux fois depuis lors. Sa maison Ă  Kharkiv n’est plus habitable, après avoir Ă©tĂ© endommagĂ©e par une bombe. « Un missile est tombĂ© devant l’immeuble, et un de mes voisins a Ă©tĂ© grièvement blessĂ©. il a subi de très gros dĂ©gâts et il a besoin d’ĂŞtre rĂ©novĂ©. »

Nous sommes en route pour Berdichev, l’une des villes juives les plus importantes avant l’Holocauste, qui jusqu’au dĂ©but de 2022 Ă©tait considĂ©rĂ©e comme une destination importante parmi les touristes juifs. Le tĂ©lĂ©phone de Roy sonne et il rapporte que des alarmes se dĂ©clenchent maintenant dans toute l’Ukraine.

Soudain, Valentin ralentit brusquement et pointe vers la gauche. « Il y avait un poste de police ici », il pointe du doigt un bâtiment détruit. Sur le bord de la route, vers le nord, direction générale de la Biélorussie, des tranchées sont creusées pour une journée de commandement.

Nous traversons un petit village. Trois camions se tiennent sur le bord de la route et leurs chauffeurs se tiennent debout et se frottent les mains pour se rĂ©chauffer dans le froid glacial. Ă€ proximitĂ©, un ancien bus est bloquĂ© et ses passagers se demandent quoi faire. De la fumĂ©e s’en dĂ©gage, et Roy explique qu’il ne s’agit pas d’un dysfonctionnement, mais d’un moyen de chauffer l’intĂ©rieur du vĂ©hicule, avec un feu brĂ»lant. Les maisons du quartier ont connu des jours meilleurs. Les murs sont Ă  moitiĂ© blanchis Ă  la chaux, des bandes de bĂ©ton apparent poussent de tous cĂ´tĂ©s. Seul un Ă©norme drapeau jaune-bleu est le seul nouveau spectacle dans la rĂ©gion.

Le sens du patriotisme ukrainien est en effet Ă  son apogĂ©e, mais la vĂ©ritĂ© n’est pas toujours agrĂ©able. Sur les rĂ©seaux sociaux, vous pouvez voir des vidĂ©os dures qui documentent des soldats frappant des hommes dans la rue et les entraĂ®nant Ă  s’enrĂ´ler, malgrĂ© leur opposition. Dans certains cas, les conscrits sont tenus d’acheter eux-mĂŞmes du matĂ©riel militaire, des chaussures ou du matĂ©riel militaire, ce qui n’est pas un coup facile pour le moral gĂ©nĂ©ral.

A l’entrĂ©e de la maison Chabad de Berdichev, Mandi Taler nous rencontre, 19 ans, et depuis un an, il est le seul Ă©missaire Chabad de la ville, oĂą vivent 400 Juifs, dont la grande majoritĂ© sont adultes. Pendant l’invasion des Russes, il est restĂ© en IsraĂ«l, et après leur retrait, il est retournĂ© avec son corps Ă  MĂ©dine, tandis que les membres de sa famille sont restĂ©s en IsraĂ«l. Quelques jours après notre visite, l’un des anciens de la communautĂ© est dĂ©cĂ©dĂ© et Mendi a organisĂ© ses funĂ©railles et a enterrĂ© le corps lui-mĂŞme.

Le rabbin Levi Its’hak de Berdichev, l’un des rabbins les plus importants du monde hassidique, est enterrĂ© dans la ville. Ma’andi Ă©tait responsable du cimetière juif et de la structure de la tombe, qui a Ă©tĂ© Ă©rigĂ©e Ă  cĂ´tĂ© de milliers de pierres tombales tordues et ruinĂ©es par la nĂ©gligence et le sol boueux qui les a emportĂ©es. « Cinq-six bus remplis de touristes israĂ©liens venaient ici chaque jour, soit environ 100 000 personnes par an », dit-il. « Une grande partie de nos revenus provenait du tourisme et des dons, et tout cela a disparu. »

La FĂ©dĂ©ration juive d’Ukraine aide actuellement Mendi avec de la nourriture et de l’argent, afin qu’il puisse continuer Ă  faire fonctionner la maison Habad lĂ -bas. « Nous fournissons de la nourriture aux gens ici. La plupart des membres de la communautĂ© sont des adultes qui sortent Ă  peine de chez eux. Un camion vient Ă  nous et dĂ©charge des cartons avec tout ce dont nous avons besoin. Berdichev est une petite communautĂ© qui a toujours eu du mal Ă  se financer, et les rares qui contribuaient encore se sont enfuis. »

Les touristes israéliens ont-ils complètement cessé de venir ?

« De temps en temps, un Hasidim breslev se présente. Il faut être un peu fou pour venir en Ukraine à un moment comme celui-ci. »

Nous visitons une synagogue vieille de 150 ans, que la FĂ©dĂ©ration rĂ©nove actuellement de fond en comble, profitant de l’abondance d’ouvriers et de matĂ©riaux de construction, afin de restaurer correctement la vie juive dans la ville hassidique. Devant la synagogue se dresse un impressionnant bâtiment aux murs roses. Il s’agit de l’ancienne synagogue « Le ChĹ“ur », qui comptait 1 000 places et fonctionnait avant la Shoah. Aujourd’hui, le lieu est utilisĂ© par une usine ukrainienne privĂ©e.

« Il y a des pilleurs de tombes qui recherchent l’or des dents de dizaines de milliers de Juifs qui ont Ă©tĂ© assassinĂ©s par les nazis dans les fosses de la mort Ă  l’extĂ©rieur de la ville », explique Mendi. « J’y suis arrivĂ© une fois et j’ai vu le crâne nu d’un bĂ©bĂ©. C’Ă©tait l’un des spectacles les plus durs de ma vie. Une sensation de coup de poing dans l’estomac. Aujourd’hui, l’endroit est recouvert de bĂ©ton, donc il y a moins de voleurs. »

A l’entrĂ©e de la maison ‘Habad, Moisha Wenschelboim, 95 ans, un natif de Berdichev qui a survĂ©cu Ă  la tuerie, nous attend. « Je suis allĂ© avec mon père, se souvient-il. Ils nous ont mis dans une fosse, et dès qu’ils ont commencĂ© Ă  tirer, j’ai sautĂ© et me suis cachĂ© sous une moissonneuse-batteuse Ă  proximitĂ©. Un fermier ukrainien m’a cachĂ© dans son village pendant un an. Puis j’ai Ă©tĂ© de nouveau attrapĂ© par les nazis et envoyĂ© dans des camps de travail. Ă€ la fin de la Première Guerre mondiale, j’ai travaillĂ© pendant des dĂ©cennies dans les minoteries de la rĂ©gion. »

Moisha nous demande un don et dit qu’il va Ă  la Sion de Rabbi Levi Its’hak. « Je prie pour que la guerre se termine et qu’il n’y ait plus de guerre », soupire-t-il.

Avec Sasha, nous nous sommes installĂ©s Ă  la pĂ©riphĂ©rie de Kiev. La FĂ©dĂ©ration juive fait don de beaucoup de matĂ©riel humanitaire Ă  l’armĂ©e ukrainienne, y compris des soldats non juifs, et c’est pourquoi l’armĂ©e a organisĂ© pour nous une rencontre rare avec des soldats. Sasha (26 ans), en uniforme, descend d’un vĂ©hicule civil, Ă©change des mots avec Roy et ValĂ©rie – et nous demande de le suivre.

Nous traversons des points de contrôle armés en sortant de la capitale ukrainienne. Sur les côtés des routes se trouvent des dizaines de champs de mines, une station-service détruite, un bâtiment qui a été touché par un missile et complètement détruit, même un réservoir incendié. A seulement quelques dizaines de kilomètres de la Biélorussie, le sentiment de danger est ici très palpable.

Soudain, le vĂ©hicule dans lequel Sasha conduit tourne Ă  droite, sur une route secondaire dans la forĂŞt. Nous roulons sur une collection de nids de poule et de particules d’asphalte, dans les profondeurs de la forĂŞt, et tombons soudain sur un panneau « stop » rouge et un poste de contrĂ´le tenu par des soldats – qui ouvrent la porte et nous invitent Ă  l’intĂ©rieur. Un bâtiment qui a Ă©tĂ© touchĂ© par un missile se dresse sur son extrĂ©mitĂ© du cĂ´tĂ© droit du poste de contrĂ´le. « Marchons un peu, je vais te montrer quelque chose », dit Sasha.

Nous marchons au cĹ“ur de la forĂŞt, sur la neige et la glace qui recouvrent le chemin de boue, et ce n’est qu’alors que nous commençons Ă  saisir les dimensions de la destruction. Des fragments d’arbres gisent partout, et le sol est trouĂ©. Sur le bord de la route, il y a une Ă©norme fosse de 15 mètres de profondeur. Yaroslav, l’un des combattants, y est entrĂ©, Ă©clipsĂ© par la destruction laissĂ©e par un missile russe pesant des centaines de kilogrammes.

Sasha reste silencieuse pendant un long moment et commence Ă  raconter: « Cet endroit Ă©tait une base d’entraĂ®nement situĂ©e dans une belle forĂŞt. Bâtiments standard d’une base arrière, pas de combattants, uniquement de la gestion, de la liaison, etc. »

Deux semaines après l’invasion, lorsque les Russes ont capturĂ© Bocha et Irpin, leur attaque contre la base a commencĂ©. « Cela a commencĂ© par un bombardement massif. Le sol a tremblĂ©. Environ 500 combattants russes, accompagnĂ©s d’artillerie lourde, de chars et de combattants d’une unitĂ© d’Ă©lite, ont commencĂ© Ă  attaquer l’endroit, oĂą se trouvaient environ 70 soldats ukrainiens armĂ©s de fusils, de pistolets et de grenades. , retranchĂ©s dans des bunkers et des tranchĂ©es. Ils ont essayĂ© de pĂ©nĂ©trer, mais nous avons ripostĂ©, et ils se sont retournĂ©s et ont couru.

Yaroslav rĂ©cupère une partie d’un missile antichar qui a Ă©tĂ© tirĂ© sur eux ce jour-lĂ  de la bataille. « Nous nous sommes battus pour nos vies », explique-t-il.

Sasha : « Nous Ă©tions 15 soldats dans le bunker, et les Russes nous ont attaquĂ©s de quatre directions, nous ont encerclĂ©s avec des forces Ă©normes. Dix soldats ont Ă©tĂ© tuĂ©s dans cette attaque, les autres ont Ă©tĂ© capturĂ©s. Vers minuit, ils nous ont mis sur des camions et nous ont emmenĂ©s Ă  BiĂ©lorussie – et de lĂ  en Russie. Ils nous ont interrogĂ©s. Je ne veux pas entrer dans les dĂ©tails, afin de ne pas effrayer les Ukrainiens qui tomberont entre les mains des Russes Ă  l’avenir. Il est difficile de dĂ©crire les choses terribles que nous avons vĂ©cues. Disons simplement que j’ai perdu 15 kilogrammes de mon poids au cours de mes 294 jours de captivitĂ©.

Le mois dernier, Sasha et ses amis ont Ă©tĂ© renvoyĂ©s de Russie, dans le cadre d’un Ă©change de prisonniers. Ils ont Ă©tĂ© rĂ©intĂ©grĂ©s dans l’armĂ©e et placĂ©s dans la mĂŞme base qu’ils dĂ©fendaient et oĂą leurs camarades ont Ă©tĂ© tuĂ©s.

Au moment oĂą nous parlons, un bruit assourdissant se fait entendre dans le ciel. Un avion de chasse ukrainien Ă©merge au-dessus de nous Ă  une vitesse vertigineuse, et Roy rapporte que « les alarmes se dĂ©clenchent vraiment Ă  Kiev en ce moment ». Soudain, il y a eu une forte explosion – et une traĂ®nĂ©e de fumĂ©e s’est enroulĂ©e dans l’air. Il s’avère que l’avion a interceptĂ© avec succès un objet russe non identifiĂ©, juste au-dessus de nos tĂŞtes.

Yevgeni, un commandant de peloton, arrive dans une jeep militaire. « C’Ă©tait une bataille de bravoure, pas de force », souligne-t-il. « C’est l’une des dernières bases avant Kiev, et grâce aux soldats qui Ă©taient lĂ , et qui ont rĂ©ussi Ă  retarder les envahisseurs, l’armĂ©e russe n’a pas atteint Kiev. Alors que nos soldats ont arrĂŞtĂ© les Russes, l’armĂ©e ukrainienne a rĂ©ussi Ă  envoyer le nĂ©cessaire de renforts dans la rĂ©gion.

Vous sentez-vous comme des héros ?

Sasha: « Non. Nous avons fait notre travail, dĂ©fendu notre pays. Si nous n’Ă©tions pas lĂ , Kiev aurait fini comme bocha, peut-ĂŞtre mĂŞme pire. »

N’ĂŞtes-vous pas prĂ©occupĂ© par les menaces de Poutine d’une nouvelle invasion ?

« En aucun cas. Cette fois, nous sommes prĂŞts Ă  nous battre encore plus fort. Si Poutine essaie de revenir ici, de nombreuses surprises attendront son armĂ©e en chemin. Nous n’avons pas d’autre choix que la victoire. Salva Ukraine ! (Gloire Ă  l’Ukraine).  »

Le trajet de Kiev Ă  la banlieue, Bucha et Irpin, prend exactement 34 minutes. Un immense centre commercial endommagĂ© se dresse sur la route principale, près du pont qui a explosĂ© et est devenu l’un des symboles de la guerre, et Ă  ce jour n’a pas Ă©tĂ© restaurĂ©. Dans les jours sombres de fĂ©vrier et mars 2022, des corps ont Ă©tĂ© Ă©parpillĂ©s ici dans tous les coins, des enfants, des personnes âgĂ©es, des hommes et des femmes, et des rĂ©fugiĂ©s choquĂ©s se sont cachĂ©s sous ses ruines dans une tentative dĂ©sespĂ©rĂ©e de survivre aux bombardements russes.

Bocha et Irpin sont devenus les reprĂ©sentants de l’inimaginable cruautĂ© de l’occupation russe, avec des fosses communes qui y ont Ă©tĂ© dĂ©couvertes, des corps mutilĂ©s qui ont Ă©tĂ© exposĂ©s dans des cellules de torture au sous-sol et des dizaines de civils qui gisaient morts dans la rue, certains avec les mains et les pieds liĂ©s.

Nous nous arrĂŞtons devant un centre commercial dĂ©truit dans un quartier rĂ©sidentiel autrefois considĂ©rĂ© comme prestigieux. Les maisons privĂ©es sont complètement incendiĂ©es et il y a encore des voitures de luxe orphelines dans les parkings. Au sol, j’aperçois trois sièges enfants (rehausseurs) qui ont survĂ©cu tant bien que mal Ă  l’incendie. Le corps frissonne Ă  la pensĂ©e de ce qui est arrivĂ© aux bĂ©bĂ©s qui y Ă©taient assis avant la guerre.

Le quartier voisin subit d’intenses travaux de rĂ©novation, et deux ouvriers dĂ©vorent des sandwichs sur les poutres qui deviendront Ă  l’avenir le toit d’une maison rĂ©novĂ©e. Selon les estimations de la Banque mondiale, le coĂ»t de la reconstruction de l’Ă©conomie ukrainienne s’Ă©lève dĂ©sormais Ă  600 millions d’euros, et en se promenant Ă  Irpin, on comprend clairement pourquoi.

Nous nous arrĂŞtons devant un centre communautaire Ă  moitiĂ© dĂ©truit et regardons un quartier rĂ©sidentiel. Après une minute, nous rĂ©alisons pourquoi il est si facile de regarder les bâtiments Ă  l’intĂ©rieur de la place : un immeuble rĂ©sidentiel entier, oĂą vivaient des dizaines de personnes, a Ă©tĂ© renversĂ© et complètement dĂ©truit, et il ne peut plus cacher la vue Ă  l’intĂ©rieur.

Tous les Ă©tages supĂ©rieurs du complexe sont perforĂ©s. Roy, qui a combattu Ă  JĂ©nine en 2002 dans le cadre de l’opĂ©ration Mur de protection, estime qu’un des trous a Ă©tĂ© causĂ© par un tir direct d’un missile antichar. Je m’approche de la petite aire de jeux qui est miraculeusement restĂ©e indemne. Il n’y a pas d’enfants en vue, et seul un gros chien portant un collier autour du cou nous regarde Sur le trottoir d’en face court un homme portant des vĂŞtements Ă©pais, un chapeau et des gants, prouvant que la vie continue mĂŞme au cĹ“ur du chaos.

A l’un des carrefours nous rencontrons le conducteur d’une Jeep Lexus. Il s’agit du vĂ©hicule de RaphaĂ«l, l’un des hauts responsables de la FĂ©dĂ©ration juive, et le chauffeur se dirige vers l’un des quartiers les plus touchĂ©s par la bataille qui a eu lieu dans la ville, pour livrer des biens de première nĂ©cessitĂ© et du matĂ©riel humanitaire Ă  Jana Butenko, la femme âgĂ©e juive qui vit dans le quartier.

Les vues sur le chemin de Jana sont difficiles. Il n’y a plus une seule maison debout ici, les vĂ©hicules dĂ©truits sont Ă©parpillĂ©s comme une pierre qu’on ne peut retourner, les chantiers et les entrepĂ´ts sont devenus des ruines. Nous dĂ©chargeons le matĂ©riel devant le portail vert de sa maison – et entrons Ă  l’intĂ©rieur.

« J’habite ici depuis six ans. Il n’y a pas si longtemps, j’ai fait une rĂ©novation, puis la guerre a commencĂ© », raconte Jana. Son mari est dĂ©cĂ©dĂ© il y a environ un an et demi et elle survit avec une pension mensuelle de 3 500 hryvnias (la monnaie ukrainienne), soit environ 96 dollars. Pendant les premiers jours des combats, dit-elle, un mĂ©decin militaire vivait dans sa maison, et elle-mĂŞme prĂ©parait la nourriture pour les combattants et leur permettait de dormir avec elle comme ils le souhaitaient. Lorsque la bataille de Bocha a commencĂ©, Jana s’est retrouvĂ©e dans un cauchemar : les Russes d’un cĂ´tĂ© de la maison, les Ukrainiens de l’autre, et sa maison est devenue la façade.

« J’Ă©tais en plein milieu, certains tiraient d’ici et d’autres de lĂ . Parfois je me suis assis au sous-sol et parfois je me suis allongĂ© par terre, pour ne pas ĂŞtre tuĂ©. Tout a Ă©tĂ© bombardĂ©, il y avait des Ă©clats d’obus partout. La maison Ă  cĂ´tĂ© de moi a Ă©tĂ© touchĂ© directement et mon voisin a Ă©tĂ© blessĂ© Ă  la jambe. Ils l’ont emmenĂ© en Allemagne pour se faire soigner, mais il y est mort. Je fuyais constamment de la maison vers la cour, selon l’emplacement des chutes, avec seulement de l’eau et du papier toilette dans les mains. Je n’avais nulle part oĂą fuir, je n’ai pas de famille, je n’ai personne au monde, je suis complètement seul.

Les gens de la FĂ©dĂ©ration juive ont organisĂ© un don pour Jana, afin qu’elle puisse rĂ©nover un peu sa maison, et ils s’assurent de lui fournir une alimentation de base. « Mon père n’Ă©tait pas juif, et il avait l’habitude de me taquiner, ma mère et moi, parce que nous Ă©tions juifs. Aujourd’hui, je suis très heureux d’ĂŞtre juif, grâce Ă  cela je suis en vie. »

Meir Stambler, prĂ©sident de la FĂ©dĂ©ration juive, explique que les dons des philanthropes permettent Ă  son peuple de continuer Ă  fonctionner, et Ă  plus grande Ă©chelle qu’auparavant. Cela a commencĂ© par le sauvetage de 40 000 personnes du pays et se traduit aujourd’hui par le transfert d’Ă©normes quantitĂ©s de nourriture et de mĂ©dicaments via un immense centre logistique et par une aide financière aux communautĂ©s.

« Personne ne nous a formĂ©s Ă  ces choses. Nous sommes des Ă©tudiants de yeshiva qui se sont soudainement occupĂ©s de se coordonner avec l’armĂ©e ukrainienne, d’obtenir des pommes de terre et de prendre la dĂ©cision de sauver des gens qui, si nous n’y parvenons pas, pourraient mourir. Malheureusement, il y a Il y a eu des moments oĂą nous n’avons pas rĂ©ussi. Nos gens sont arrivĂ©s sur le terrain et ont dĂ©couvert que nous n’Ă©tions plus lĂ . Il n’y a plus personne Ă  sauver.

DĂ©jĂ  avant la guerre, Ă  cause du virus corona, la FĂ©dĂ©ration juive a créé une base de donnĂ©es pour les Juifs d’Ukraine, et cette liste a aidĂ© Ă  les atteindre après l’invasion et Ă  les aider. « Nous fournissons des produits de base Ă  des dizaines de milliers d’adresses et nous avons dĂ©jĂ  distribuĂ© sept tournĂ©es jusqu’Ă  prĂ©sent », dĂ©clare Stembler.

« Maintenant, en raison de la poursuite de la guerre, le budget commence Ă  diminuer. Mais nous exploitons des entrepĂ´ts et fournissons beaucoup de matĂ©riel humanitaire qui aide Ă  sauver des vies. En ce qui nous concerne, chaque Juif fait partie de notre famille, et c’est ce que nous continuerons Ă  faire. »

De retour Ă  Kiev, il y a un trou dans le pare-brise de la voiture de la taille de la tĂŞte d’une personne. A Kiev, les gens marchent dans la rue avec des fleurs pour la Saint-Valentin. Apparemment, le monde est comme d’habitude, mais tout n’est pas normal. Le soir les rues sont assombries, et les restaurants dĂ©corĂ©s ferment Ă  21h30, en raison du couvre-feu imposĂ© Ă  la ville Ă  partir de 23h00.

La cĂ©lèbre place Maidan est vide et sombre, et des barrières de fer contre les chars sont placĂ©es partout. Les quelques touristes qui viennent sur place posent pour un selfie Ă  cĂ´tĂ© d’un grand panneau lumineux qui dit : « J’aime Kiev ». Ă€ la lumière du jour, vous pouvez voir des rangĂ©es de petits drapeaux ukrainiens plantĂ©s dans le sol sous le signe, Ă  la mĂ©moire des combattants tuĂ©s au combat. Des fleurs ont Ă©tĂ© placĂ©es Ă  cĂ´tĂ© de l’un des drapeaux, avec une photo d’un homme mort Ă  cĂ´tĂ©. Un amour qui ne s’est pas terminĂ© mĂŞme après la mort.

Je rencontre l’ambassadeur d’IsraĂ«l en Ukraine, Michael Brodsky, dans le hall d’un hĂ´tel voisin. Depuis mai dernier, l’ambassade ne fonctionne que partiellement, mais rĂ©cemment, il a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© de revenir Ă  son fonctionnement au format complet. Brodsky est retournĂ© vivre Ă  Kiev, par solidaritĂ©.

Brodsky explique que malgrĂ© la guerre, il y a encore des milliers d’IsraĂ©liens en Ukraine, certains d’entre eux hommes d’affaires ou touristes, et certains ayant la double nationalitĂ©, israĂ©lienne et ukrainienne, qui ne peuvent pas quitter les frontières du pays, de peur d’ĂŞtre obligĂ©s de s’enrĂ´ler dans l’armĂ©e. .

Le prĂ©sident de l’Ukraine, Volodymyr Zelensky, exige depuis de nombreux mois qu’IsraĂ«l fournisse des armes Ă  son armĂ©e. L’ambassadeur Brodsky refuse poliment de commenter la question, expliquant seulement : « Nous avons de bonnes rĂ©ponses pour les Ukrainiens, mais il n’est pas juste d’en parler dans la sphère publique.

En attendant, il est engagĂ© dans le transfert de nombreux Ă©quipements humanitaires vers l’Ukraine. « Ce n’est un secret pour personne qu’il y a une certaine dĂ©ception qu’IsraĂ«l ne fournisse pas d’armes, mais toutes les parties reconnaissent les intĂ©rĂŞts et les sensibilitĂ©s. Nous devons tirer parti des domaines dans lesquels nous pouvons agir. Nous le faisons dĂ©jĂ , mais nous pouvons faire encore plus. »

Quant Ă  la communautĂ© juive, Brodsky dit : « La plupart des Juifs sont restĂ©s, soit par choix, soit parce qu’ils ne peuvent pas partir. C’est une situation très difficile. Il y a aussi pas mal de Juifs qui se sont enrĂ´lĂ©s dans l’armĂ©e, et malheureusement Il y a eu plusieurs cas de morts juifs et israĂ©liens au front, dont nous avons dĂ» nous occuper en transfĂ©rant leurs corps en IsraĂ«l. »

Sur une grande place devant la cathĂ©drale Sainte-Sophie, dans une zone oĂą se trouvent de nombreuses ambassades et bureaux gouvernementaux, ainsi que la maison du prĂ©sident de l’Ukraine lui-mĂŞme, nous rencontrons un spectacle difficile : entre les magnifiques Ă©glises et les dĂ´mes se dresse une ligne de chars et de vĂ©hicules blindĂ©s qui ont subi des blessures mortelles – et ont Ă©tĂ© complètement brĂ»lĂ©s. L’une des voitures blindĂ©es a un trou d’entrĂ©e d’un missile antichar, et un char Ă  proximitĂ© est dĂ©chirĂ© en deux. Sur le cĂ´tĂ© se dresse un vĂ©hicule vert criblĂ© de balles avec un trou de la taille d’une tĂŞte humaine. Un parapluie cassĂ© est jetĂ© sur son siège avant.

« Bien qu’un an se soit Ă©coulĂ© depuis l’invasion, nous sommes en guerre depuis de nombreuses annĂ©es », explique Oleksandr Tkachenko, ministre ukrainien de la Culture et de la Religion. Comme le prĂ©sident Zelensky, il porte Ă©galement des vĂŞtements de travail et non un costume. « Nous travaillons sur deux fronts – de la guerre et du travail et de la paix. Il y a pas mal de similitudes avec ce qui se passe en IsraĂ«l, et la confrontation avec les Iraniens est Ă©galement partagĂ©e par nous.

« Je pense que la coopĂ©ration entre l’Ukraine et IsraĂ«l est extrĂŞmement importante. Nous voulons apprendre de votre expĂ©rience en matière de sĂ©curitĂ© et de technologie. Il existe diffĂ©rentes manières de coopĂ©rer et de prouver que les pays peuvent s’unir contre le terrorisme.

« Pendant la guerre, plus de 1 500 bâtiments culturels historiques ont Ă©tĂ© dĂ©truits ou dĂ©truits jusqu’Ă  prĂ©sent, dont environ 600 sites patrimoniaux. Il y a pas mal de synagogues vides en Ukraine, et je suis intĂ©ressĂ© Ă  reprendre l’activitĂ© dans certains de ces magnifiques bâtiments et Ă  sauver eux. »

Au cĹ“ur d’un quartier rĂ©sidentiel Ă  l’est de Kiev, dans un bâtiment rĂ©novĂ© et rĂ©novĂ© oĂą fonctionne une Ă©cole juive, nous rencontrons le rabbin Mordechai Lavanhartz et son Ă©pouse Deborah, qui ont Ă©tĂ© Ă©missaires Habad dans la ville pendant 20 ans. Au dĂ©but de la guerre, avec une Ă©quipe qui comprenait sept familles d’Ă©missaires, ils gĂ©raient une communautĂ© de milliers d’amis et une Ă©cole d’environ 400 Ă©lèves. Aujourd’hui, ils sont les seuls messagers restants dans la petite communautĂ© juive restĂ©e dans la rĂ©gion. Leur plus jeune fils, Dobi (11 ans), Ă©tudie avec un seul autre enfant juif dans la classe.

« Le jour de l’invasion, on a entendu des chars, des gens se faisaient tirer dessus ici dans les rues », se souvient le rabbin Lebenhartz. « Nous avons rĂ©uni environ 100 personnes le jour du Shabbat et nous nous sommes assis au sous-sol. Il y avait une pression Ă©norme de la part d’IsraĂ«l et de Chabad pour quitter l’Ukraine. De temps en temps, je montais du sous-sol, fondais en larmes, puis redescendais et fortifiais tout le monde. »

Après quelques jours, le couple Lebenhartz a quittĂ© l’Ukraine avec leurs enfants et est arrivĂ© en IsraĂ«l. Quelques mois plus tard, ils sont revenus, sans la plupart de leurs enfants, sachant qu’ils sont un point d’ancrage pour la communautĂ© restante. « Nous sommes bien conscients de la menace », dĂ©clare Deborah. « La dernière attaque russe a eu lieu il y a environ une semaine. Nous avons dĂ©jĂ  une mĂ©thode pour identifier : si vous entendez un boom, c’est une interception, mais si le sol tremble, c’est la chute d’un missile.

« Chaque Shabbat, nous dormons ici, au bureau, avec nos passeports et une petite valise prĂŞte. Il est clair que la peur existe, et nous ne nous enfouissons pas la tĂŞte dans le sable. Chaque jour, nous distribuons 60 portions de nourriture aux soldats – juifs ou non juifs, peu importe. C’est important pour nous d’aider tout le monde. » .

Avraham Chernousov est assis au bout de la table et regarde les pages devant lui. Au cours des longs mois qui se sont Ă©coulĂ©s depuis sa fuite de Marioupol, l’une des villes les plus endommagĂ©es de la guerre, il a suivi les rĂ©fugiĂ©s venant de la rĂ©gion, pour leur apporter son soutien. Ses yeux lancent et il est Ă©vident qu’il n’est pas le sien. Les Lebenhart disent qu’il souffre apparemment d’un trouble de stress post-traumatique. Il admet lui-mĂŞme que c’est difficile pour lui psychologiquement.

« J’ai vĂ©cu deux mois sous l’occupation russe Ă  Marioupol. La zone de combat Ă©tait Ă  l’intĂ©rieur des maisons, Ă  cĂ´tĂ© de moi. J’ai vu des gens morts, j’en ai enterrĂ© des dizaines de mes propres mains », se souvient-il.

Avant l’invasion, Avraham Ă©tait superviseur casher dans deux synagogues de la ville et a continuĂ© son travail mĂŞme après. « Les rebelles pro-russes Ă©taient toujours d’accord avec les TchĂ©tchènes, qui sont des animaux humains », dit-il. « Un jour, j’ai marchĂ© jusqu’Ă  la maison de ma mère, et tout Ă  coup ils ont commencĂ© Ă  me crier dessus, ils voulaient juste se battre. Ils ont enfoncĂ© le canon de leur arme dans mon ventre et ont exigĂ© mon passeport. Quand je l’ai demandĂ©, l’un d’eux a frappĂ© moi au visage quatre fois. C’est arrivĂ© le jour de mon anniversaire. C’est comme ça que j’ai fĂŞtĂ© 53 ans.

« J’ai enterrĂ© pas mal de gens de mes propres mains, parce qu’il n’y avait personne d’autre pour s’occuper d’eux et les aider. Si je n’avais pas enterrĂ© les corps, ils auraient pourri sur le bord de la route. Un jour, j’ai vu un matelas brĂ»lĂ© avec un corps dessus qui avait perdu son image humaine. Complètement carbonisĂ©. Quand je l’ai touchĂ©, il s’est dĂ©sintĂ©grĂ©. Je l’ai enterrĂ© moi-mĂŞme. C’Ă©tait un cauchemar.

« J’ai quittĂ© Marioupol lorsque les synagogues de la ville ont cessĂ© de fonctionner, mais ma femme et ma fille y sont restĂ©es. Je crains pour leur sort, mais ma femme ne veut pas quitter la ville, car elle a peur de renoncer Ă  certains appartements qui lui appartenaient.  C’est pourquoi il m’est difficile d’ĂŞtre Ă  Kiev maintenant et je ne suis pas stable. Mon Ă©tat mental me rend la tâche très difficile.

En fin de soirĂ©e nous partons pour Oman. Valentin conduit Ă  une vitesse vertigineuse pour se rendre en ville avant le couvre-feu. Nous passons la nuit Ă  Ouman, et le lendemain nous arrivons sur la tombe du rabbin Nachman, rue Pouchkine, qui regorge de panneaux publicitaires en hĂ©breu et en yiddish – un spectacle qui rappelle Bnei Brak. Pas mal d’IsraĂ©liens et de Juifs y vivent encore, ou viennent de temps en temps Ă  Sion.

N’est-ce pas effrayant ici? Je demande, et ils rĂ©pondent : « Ce n’est qu’Ă  partir des nouvelles que vous pouvez comprendre qu’il y a une guerre. Certes, c’Ă©tait effrayant au dĂ©but, Ă  cause de l’incertitude, mais en pratique, rien ne se passe ici. Nous voyons les images dans les journaux et sur Internet, et nous n’ignorons pas la guerre, mais on ne peut pas vivre tout le temps avec un sentiment d’anxiĂ©té ».

Je vais vers la frontière avec la Moldavie et je rencontre un dĂ©fi lĂ -bas. Du jour au lendemain il a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© d’interdire le passage de la frontière Ă  pied, je me fais donc conduire par une connaissance du chauffeur de taxi qui m’attend de l’autre cĂ´tĂ© de la frontière. Soudain, une jeune femme parlant hĂ©breu se tourne vers moi depuis la banquette arrière d’un taxi. Elle s’appelle Ruth, Ă©tudiante Ă  la maĂ®trise en sciences mĂ©dicales Ă  l’UniversitĂ© de Tel-Aviv, qui a immigrĂ© il y a six ans d’Odessa, en Ukraine.

C’est la troisième fois que Shrut revient en Ukraine depuis l’invasion. Cette fois, dit-elle, elle Ă©tait plus calme. « Lorsque j’Ă©tais Ă  Odessa en septembre dernier, des dizaines de drones russes attaquaient la ville chaque jour. Les fenĂŞtres de la maison tremblaient et c’Ă©tait effrayant. Cette fois, seuls quelques drones ont pĂ©nĂ©trĂ© dans la ville. »

Ses parents sont des retraitĂ©s dont l’appartement surplombe le cĂ©lèbre port d’Odessa. Quand je lui demande si elle les convainc d’immigrer en IsraĂ«l, elle soupire : « Je n’essaie plus. »

Nous sommes silencieux. Du cĂ´tĂ© de la Moldavie, nos chemins se sĂ©parent, jusqu’au vol de retour vers IsraĂ«l. Mon parcours journalistique est terminĂ©, mais derrière, en Ukraine, la guerre est encore très loin d’ĂŞtre terminĂ©e.

Le journaliste est Hanan Greenwood de Israel Hayom.

Toutes les photos sont visibles sur le site de l’auteurÂ