Le passage à la phase 2 dans la bande de Gaza est généralement perçu comme une étape destinée à déterminer l’avenir de l’enclave. Mais selon le chercheur et analyste du monde arabe Pinhas Inbari, sa portée dépasse largement les frontières de Gaza. Dans un entretien accordé au quotidien Davar, il explique qu’en toile de fond de cette démarche se joue une bataille régionale bien plus vaste, portant sur les routes commerciales et sur le rapport de force entre les camps sunnites modérés et radicaux. Selon lui, cette lutte s’accompagne d’une érosion progressive de la capacité d’Israël à déterminer seul ce qui se passe à l’intérieur même de ses frontières.
S’agissant de la signification de ce passage à la phase 2, Inbari affirme qu’il s’agit d’un nouvel exemple du fait qu’Israël ne décide pas seul de ce qui se passe à Gaza. Il établit un parallèle avec l’attitude américaine envers le Hezbollah sous l’administration précédente, estimant que le message de prudence adressé alors à Nasrallah viserait aujourd’hui Netanyahou, d’abord à Beyrouth, puis à Gaza, et bientôt en Judée-Samarie selon lui.
Selon Inbari, cette dynamique intervient après que le directeur général du Conseil de la paix, Nikolai Mladenov, a publiquement mis en cause Israël sur les réseaux sociaux au sujet d’une intensification des frappes, qu’il juge menaçante pour les efforts déployés par les différents pays impliqués. Le chercheur estime que cela transparaît jusque dans la rédaction même des articles du document de décision publié par le Conseil de la paix au nom des États membres, de la Turquie aux Émirats arabes unis. Selon lui, ce document instaure une forme de symétrie entre Israël et le Hamas, chacun étant appelé à cesser le feu et à respecter le comité technocratique, ce qu’il juge particulièrement problématique dans la mesure où Israël y est perçu comme celui qui viole l’accord, tandis que le Hamas apparaît comme coopératif en invitant le gouvernement technocratique à entrer à Gaza.
Selon Inbari, l’élément le plus significatif de ce passage à la phase 2 réside dans le premier article même de la déclaration, qui indique qu’Israël aurait donné son accord à l’ouverture d’une voie politique crédible menant à l’autodétermination et à la création d’un État. Il estime que le gouvernement israélien actuel ne souhaite manifestement pas avancer dans cette direction, mais que des pressions s’exercent aujourd’hui pour l’y contraindre.
Le chercheur relie par ailleurs l’urgence de cette démarche à la question du détroit d’Ormuz. Selon lui, le monde, et en particulier les pays du Golfe, comprend qu’il n’est plus possible de compter sur la libre circulation dans ce détroit et qu’il devient nécessaire de mettre en place des alternatives. Il explique qu’établir une voie commerciale et énergétique passant par Israël vers la Méditerranée nécessite une normalisation, et que l’Arabie saoudite a besoin, pour faire avancer cette normalisation, d’une forme de validation d’Israël concernant une progression vers un État palestinien.
Selon Inbari, l’Arabie saoudite souhaite avant tout se présenter comme favorisant un horizon vers un État palestinien, raison pour laquelle elle aurait soutenu l’initiative franco-saoudienne ainsi que d’autres démarches de reconnaissance d’un État palestinien, l’Autorité palestinienne étant invitée en tant qu’observatrice. Il rappelle que, par le passé, l’Arabie saoudite conditionnait la normalisation à la création effective d’un État palestinien, une logique aujourd’hui inversée selon lui, où il suffirait d’amorcer une déclaration de principe pour que la normalisation devienne l’objectif central.
Concernant les déclarations du Hamas affirmant son refus de remettre l’intégralité de son armement et sa volonté de poursuivre la « résistance », Inbari estime que ce discours provient essentiellement du Qatar et de la Turquie, jugeant que le mouvement islamiste se trouve aujourd’hui dans une logique de survie plutôt que de puissance. Selon lui, le Hamas serait conscient que la population de Gaza lui est hostile, et qu’accepter de transférer le pouvoir à un gouvernement technocratique constituerait aujourd’hui, à ses yeux, la meilleure manière de survivre face à la colère de cette population.
Enfin, s’agissant du rôle du Qatar et de la Turquie, tous deux membres centraux du Conseil de la paix, Inbari estime que malgré leur opposition au désarmement du Hamas, ces deux pays ont un intérêt réel à voir le plan progresser, la Turquie cherchant notamment à obtenir un port à Gaza, ce qu’elle ne pourrait obtenir tant que le Hamas contrôle l’enclave. Il évoque à ce titre l’adhésion du Maroc à la force arabe, qu’il relie à la rivalité entre Rabat et Ankara en Afrique du Nord. Interrogé sur le fait que l’Arabie saoudite développe pour l’instant des voies commerciales avec la Turquie plutôt qu’avec Israël, Inbari estime que si la politique israélienne actuelle se poursuit après les élections, les Saoudiens pourraient se voir contraints de construire ce corridor commercial avec la Turquie, laissant Israël encore plus isolé.






