À quelques semaines de l’expiration officielle de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA), une nouvelle confrontation s’ouvre entre Téhéran et les capitales européennes. Londres, Paris et Berlin (le groupe dit E3) ont annoncé jeudi qu’elles enclenchaient le mécanisme de rétablissement automatique des sanctions, dit Snapback, prévu par la résolution 2231 du Conseil de sécurité de l’ONU. Ce mécanisme, qui doit être formellement notifié aux Nations unies, ouvre une période de 30 jours au terme de laquelle toutes les sanctions onusiennes levées en 2015 pourraient être rétablies si aucun compromis n’est trouvé.
Dans une déclaration conjointe, les trois puissances européennes affirment que « l’Iran viole de façon flagrante et continue ses obligations », en pointant un stock d’uranium enrichi neuf fois supérieur aux limites fixées et des sites nucléaires non déclarés échappant aux inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Pour elles, le programme iranien constitue « une menace claire pour la paix et la sécurité internationales ».
La riposte iranienne ne s’est pas fait attendre. Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi a dénoncé une démarche « injuste, illégale et dépourvue de tout fondement juridique ». Selon lui, les Européens, en ne respectant pas leurs propres engagements — notamment en matière d’allègement économique après le retrait américain de 2018 — auraient perdu toute légitimité pour invoquer le Snapback. « Ce n’est pas l’Iran mais bien les États-Unis qui ont violé l’accord en s’en retirant unilatéralement, et ce sont les Européens qui n’ont pas compensé l’impact de cette trahison », a martelé le chef de la diplomatie.
Téhéran menace désormais de mesures radicales, allant jusqu’à une possible sortie du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP). Le Tehran Times a cité ce week-end un haut responsable avertissant que « l’économie iranienne ne s’effondrera pas, mais les négociations s’effondreront » si les sanctions de l’ONU sont réactivées. L’Assemblée nationale iranienne examine déjà un projet de loi visant à mettre fin à la coopération avec l’AIEA.
La Chine a apporté son soutien verbal à l’Iran, estimant que « la réimposition de sanctions au Conseil de sécurité n’est pas une voie constructive ». Moscou partage cette ligne, accusant l’Europe de « double standard ». À l’inverse, Israël a salué la décision de l’E3. L’ancien Premier ministre Naftali Bennett a applaudi un « pas important » et exhorté à ne pas céder aux « tactiques dilatoires » de Téhéran : « Dans 30 jours, ce doit être soit la fin complète du programme nucléaire et balistique iranien, soit le retour intégral des sanctions », a-t-il déclaré.
Le président iranien Massoud Pezeshkian a tenté de nuancer, insistant sur l’importance de renforcer les relations régionales pour contourner les sanctions. « Si nous développons nos partenariats avec les pays voisins, les sanctions deviennent inutiles », a-t-il affirmé devant le Parlement, évoquant la doctrine de « l’économie de résistance ». Mais le ministre du Pétrole a confirmé que Téhéran se préparait à des scénarios d’urgence, tout en assurant que « les exportations de brut se poursuivent normalement ».
Au-delà du bras de fer juridique, c’est la crédibilité du régime international de non-prolifération qui se joue. Si le mécanisme du Snapback est mis en œuvre malgré l’opposition de Téhéran, il marquera un tournant décisif : l’échec définitif du JCPOA, déjà vidé de sa substance depuis le retrait américain de 2018【Wikipédia : Accord de Vienne sur le nucléaire iranien】.
Pour Israël et ses alliés du Golfe, une telle décision serait le signal attendu : l’Occident reconnaît enfin que l’Iran a franchi les lignes rouges. Mais pour l’Europe, le pari est risqué : il s’agit de contraindre l’Iran sans le pousser définitivement vers une militarisation de son programme, sous le parapluie protecteur de la Russie et de la Chine. Dans les 30 jours qui viennent, c’est l’équilibre fragile entre diplomatie et confrontation qui sera mis à l’épreuve.
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