Le divorce entre Ankara et Jérusalem semble consommé. Après avoir interdit aux navires israéliens d’accoster dans ses ports, la Turquie a annoncé vendredi qu’elle fermait également son espace aérien aux vols israéliens. Le ministre des Affaires étrangères turc, Hakan Fidan, a présenté cette décision comme une sanction politique contre Israël, accusé par Ankara de « génocide à Gaza ». Une mesure spectaculaire, mais dont la portée réelle reste entourée de zones d’ombre.
Selon l’agence Reuters, un diplomate turc a précisé par la suite que la restriction ne concernait que les vols officiels israéliens et ceux transportant des armes, pas les vols commerciaux. Depuis 2023 déjà, les liaisons aériennes directes entre Israël et la Turquie étaient suspendues. Mais les avions israéliens continuaient de survoler l’espace aérien turc pour leurs correspondances vers l’Asie centrale, la Russie ou le Caucase. Un blocage complet obligerait les compagnies à de longs détours, rallongeant certains trajets de deux à cinq heures.
Le secteur aérien en Israël relativise néanmoins. « C’est une menace difficilement applicable, car elle contredirait les conventions internationales, notamment la convention de Chicago », a indiqué un expert. Mais si elle devait se matérialiser, les lignes vers la Géorgie ou l’Azerbaïdjan seraient les plus affectées. Les vols Tel-Aviv–Tbilissi, par exemple, passeraient de deux heures à plus de cinq.
Sur le plan maritime, la compagnie israélienne ZIM a confirmé avoir reçu le 22 août une notification officielle de l’autorité portuaire turque lui interdisant l’accès aux terminaux du pays. En parallèle, Ankara a aussi décidé d’interdire l’accostage en Israël aux navires battant pavillon turc. « Cette décision frappera d’abord les clients turcs de ZIM », analyse le capitaine Yigal Maor, ex-directeur de l’Autorité des ports israéliens, qui estime que d’autres armateurs comme MSC ou Maersk pourraient profiter du retrait de ZIM pour imposer des tarifs plus élevés aux importateurs turcs.
Reste l’épineuse question de l’énergie. Une grande partie du pétrole azéri destiné à Israël transite depuis Bakou par l’oléoduc Bakou–Tbilissi–Ceyhan, débouchant sur le port turc de Ceyhan. Jusqu’à présent, Ankara avait fermé les yeux sur ce commerce, y voyant un levier diplomatique vis-à-vis à la fois d’Israël et de Bakou. Si cette filière venait à être bloquée, c’est l’équilibre des relations tripartites Turquie–Azerbaïdjan–Israël qui serait directement menacé【Wikipédia : Relations Israël-Turquie】.
Les échanges commerciaux entre Israël et la Turquie étaient déjà réduits à néant depuis la décision d’Ankara, l’an dernier, de stopper ses exportations vers l’État hébreu. Selon des sources du secteur, les importations en provenance de Turquie ont chuté de 99 % sur les sept premiers mois de 2025. Certains produits continuaient toutefois d’arriver en Israël via des détours — notamment en passant par la Jordanie ou en déclarant faussement leur destination. Désormais, même ces filières parallèles semblent menacées.
Pour Recep Tayyip Erdoğan, affaibli sur la scène intérieure et soucieux de se repositionner dans le monde arabe, la rupture avec Israël est devenue un instrument de politique intérieure autant que régionale. À l’heure où plusieurs États arabes normalisent ou consolident leurs liens avec Israël à travers les Accords d’Abraham, la Turquie fait le choix inverse, en s’alignant sur un discours de confrontation.
Pour Israël, cette rupture a surtout une valeur symbolique. L’économie nationale est peu dépendante du commerce turc, et des alternatives maritimes et aériennes existent. Mais l’épisode illustre la recomposition rapide des alliances au Moyen-Orient, où chaque crise à Gaza sert de catalyseur à des repositionnements stratégiques. Une fois encore, Israël démontre qu’il peut compter sur des partenariats solides ailleurs — mais doit désormais intégrer la Turquie dans le camp des adversaires déclarés.
.