Des arabistes remplacés par un appareil technologique : une révélation troublante sur la défaillance du renseignement avant le massacre

« Nous n’avons pas rĂ©ussi Ă  comprendre que nous ne comprenions pas le Hamas. » La phrase, prononcĂ©e ce week-end par le gĂ©nĂ©ral de rĂ©serve Roni Numa, rĂ©sume Ă  elle seule le vertige d’un Ă©chec dont IsraĂ«l n’a pas fini de mesurer les racines. NommĂ© par le chef d’Ă©tat-major, le gĂ©nĂ©ral Eyal Zamir, pour diriger l’Ă©quipe chargĂ©e d’examiner le document « Mur de JĂ©richo » — le plan d’attaque du Hamas qui se trouvait entre les mains de l’appareil de dĂ©fense depuis des annĂ©es —, Numa a livrĂ© une rĂ©flexion qui va bien au-delĂ  du simple constat. Selon lui, l’essentiel de l’examen ne porte pas seulement sur ce qui s’est produit, mais surtout sur les raisons de cette dĂ©faillance et sur les leçons Ă  transmettre aux gĂ©nĂ©rations futures.

Le mot revient comme un fil rouge dans son propos : le renseignement. Ce renseignement qui disposait, noir sur blanc, des intentions de l’ennemi, et qui n’a pourtant pas su les lire. « Moi, pour la plupart de mes pĂ©chĂ©s, j’enquĂŞte aujourd’hui pour le chef d’Ă©tat-major sur les raisons pour lesquelles nous n’avons pas rĂ©ussi Ă  comprendre les plans du Hamas pendant près d’une dĂ©cennie — des plans qui Ă©taient posĂ©s devant notre porte », a-t-il dĂ©clarĂ©. Il y a dans cette formule une part d’auto-accusation collective, la reconnaissance d’un aveuglement qui n’a rien d’accidentel. « Nous essayons d’enquĂŞter en profondeur sur ce qui est arrivĂ©, sur pourquoi c’est arrivĂ©, nous commençons Ă  comprendre — mais surtout quelles sont les leçons pour les gĂ©nĂ©rations Ă  venir. »

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Quand la machine prĂ©tend remplacer l’homme

C’est sur ce point que Numa a Ă©tĂ© le plus tranchant. Le gĂ©nĂ©ral a dirigĂ© sa critique contre une conception qui s’Ă©tait installĂ©e dans les esprits : celle d’une confiance dĂ©mesurĂ©e placĂ©e dans la technologie, au dĂ©triment de l’expertise humaine. Et il ne s’agit pas d’une abstraction thĂ©orique. « J’ai Ă©tĂ© assez stupĂ©fait de constater que dans certaines unitĂ©s, le 7 octobre, il y avait des gens très sĂ©rieux qui pensaient qu’on pouvait remplacer les opĂ©rateurs radio par un dispositif technologique appelĂ© STT — Speech to Text — qui convertit la parole en texte. » L’image est brutale dans sa simplicitĂ© : Ă  la place d’un arabiste, quelqu’un qui comprend la langue, qui comprend la culture, qui sait interprĂ©ter ce qu’il entend, on avait cru pouvoir installer une machine chargĂ©e de traduire les mots.

Derrière cette anecdote se cache une question de fond, celle qui, aux yeux de Numa, dĂ©passe largement le cadre d’une enquĂŞte technique. « La vraie histoire, c’est notre capacitĂ© Ă  comprendre oĂą nous vivons et ce qu’il faut faire pour continuer Ă  ĂŞtre ici et garantir l’avenir de nos enfants, de nos petits-enfants et de nos arrière-petits-enfants. Je mets en doute cette thèse. » Le gĂ©nĂ©ral renvoie ainsi dos Ă  dos la fascination technologique et l’exigence d’une intelligence des situations que nul algorithme ne saurait produire Ă  la place d’un ĂŞtre humain formĂ©, aguerri, immergĂ© dans la connaissance de l’adversaire.

Faire revenir un peu de l’esprit du Palmah

L’examen menĂ© par Numa ne se limite pas Ă  recenser les failles. Il interroge aussi la manière mĂŞme de penser au sein du système. « Nous examinons comment faire davantage avec ce dont on dispose, comment comprendre les choses en profondeur et comment, parfois, il faut aussi savoir improviser », a-t-il expliquĂ©. De lĂ  cette formule qui claque et qui, sous une apparence nostalgique, porte une vĂ©ritable exigence opĂ©rationnelle : « Il serait bon de ramener un peu de l’esprit du Palmah dans Tsahal — non pas au sens romantique, mais au sens de la rĂ©flexion, de l’initiative et de la crĂ©ativitĂ©. »

Ces propos, le gĂ©nĂ©ral les a tenus dans un lieu chargĂ© de symboles, la Maison du Palmah, Ă  l’occasion d’un Ă©vĂ©nement organisĂ© pour la sortie du livre de Yaron Bachar, « Davar la’almonim » (Un mot aux anonymes). Le dĂ©cor n’Ă©tait pas neutre : c’est prĂ©cisĂ©ment dans ce berceau d’une doctrine fondĂ©e sur la dĂ©brouillardise, l’audace et le jugement humain que Numa a choisi de plaider pour un retour aux fondamentaux, Ă  l’heure oĂą IsraĂ«l continue de dissĂ©quer les mĂ©canismes d’un dĂ©sastre annoncĂ© et ignorĂ©.

Pour approfondir le sujet, retrouvez sur notre site notre article consacrĂ© aux cartes et instructions retrouvĂ©es sur les terroristes du 7 octobre, qui rĂ©vèlent l’ampleur des plans du Hamas, ainsi que notre enquĂŞte sur la manière dont le Hamas a maintenu le secret absolu autour de la prĂ©paration de l’attaque.