Deux poids, deux mesures ? Quand Ankara exige la reddition totale des Kurdes mais ménage le Hamas

Dans un entretien accordé récemment, et diffusé à quelques minutes d’intervalle, le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan a tenu deux discours qui, mis côte à côte, révèlent une contradiction politique frappante. D’un côté, il affirme que le Hamas ne peut être désarmé que sous certaines conditions, avec des garanties sécuritaires et politiques. De l’autre, il insiste sur le fait que les forces kurdes en Syrie doivent déposer les armes sans condition préalable, ni cadre de négociation. Ces propos, livrés dans le même entretien, éclairent d’un jour cru la doctrine régionale d’Ankara et sa logique de « deux poids, deux mesures ».

Sur le Hamas, organisation islamiste qui contrôle la bande de Gaza et que de nombreux pays occidentaux considèrent comme terroriste, Hakan Fidan adopte un ton mesuré. Il explique que le désarmement du Hamas ne peut être envisagé qu’à travers un processus politique global, assorti de garanties internationales et d’un cadre sécuritaire qui répondrait aux revendications palestiniennes. En filigrane, Ankara présente le Hamas comme un acteur politique enraciné dans une réalité locale, dont l’élimination ou le désarmement forcé risquerait, selon cette lecture, d’aggraver l’instabilité régionale.

À peine quelques minutes plus tard, le même ministre change radicalement de registre lorsqu’il évoque les forces kurdes en Syrie, en particulier les structures armées liées aux YPG et aux Forces démocratiques syriennes (FDS). Là, aucune condition, aucune garantie, aucune transition politique n’est évoquée. Le message est limpide : ces forces doivent déposer les armes, point final. Pour Ankara, il ne s’agit pas d’un problème politique complexe, mais d’une exigence sécuritaire immédiate.

Cette dissymétrie n’est pas un accident de langage. Elle reflète une ligne stratégique assumée par la Turquie depuis des années. Le Hamas, malgré son idéologie islamiste et son recours à la violence, est perçu par Ankara comme un acteur palestinien légitime, voire comme un levier d’influence dans le monde arabe et musulman. Les Kurdes syriens, en revanche, sont systématiquement assimilés par les autorités turques à une extension du PKK, organisation considérée comme terroriste par Ankara et engagée depuis des décennies dans un conflit armé contre l’État turc.

Le cœur du paradoxe est là : pour la Turquie, le critère n’est pas la méthode – violence armée, contrôle territorial, usage des armes – mais l’identité politique de l’acteur et son rapport aux intérêts turcs. Le Hamas ne menace pas l’intégrité territoriale de la Turquie ; les Kurdes syriens, aux yeux d’Ankara, incarnent au contraire le risque d’un continuum kurde armé le long de sa frontière sud. Cette perception explique pourquoi la Turquie est prête à parler de garanties, de processus et de conditions lorsqu’il s’agit du Hamas, mais exige une capitulation pure et simple des forces kurdes.

Ce discours soulève pourtant de lourdes questions sur la cohérence de la politique étrangère turque. Comment justifier, sur le plan du droit international ou de la stabilité régionale, qu’un groupe armé islamiste bénéficie d’une approche conditionnelle, tandis qu’un acteur kurde ayant combattu l’organisation État islamique aux côtés de la coalition internationale se voit refuser toute reconnaissance politique ou sécuritaire ? Cette contradiction fragilise la crédibilité d’Ankara lorsqu’elle se présente comme un acteur responsable cherchant à stabiliser la région.

Les implications dépassent largement le cadre rhétorique. En Syrie, les forces kurdes contrôlent encore de vastes territoires et gèrent des camps où sont détenus des milliers de combattants djihadistes et leurs familles. Exiger leur désarmement immédiat, sans alternative sécuritaire crédible, revient à prendre le risque d’un vide sécuritaire majeur, dont pourraient profiter des groupes extrémistes. Sur Gaza, à l’inverse, conditionner le désarmement du Hamas à des garanties politiques revient, selon les critiques d’Ankara, à entériner le statu quo et à repousser indéfiniment toute solution de sécurité durable pour Israël et la région.

Cette posture turque est également révélatrice d’un positionnement idéologique. Le pouvoir à Ankara, issu de l’islam politique, entretient depuis longtemps des liens idéologiques et politiques avec les Frères musulmans et leurs ramifications régionales, dont le Hamas est issu. Les mouvements kurdes, laïcs ou pluralistes pour la plupart, ne s’inscrivent pas dans ce logiciel idéologique et sont perçus comme une menace existentielle plutôt que comme des interlocuteurs potentiels.

En tenant ces propos à quelques minutes d’intervalle, Hakan Fidan a involontairement mis en lumière cette hiérarchie des priorités. Ce qui est présenté comme une analyse pragmatique du conflit israélo-palestinien devient, appliqué au dossier kurde, une exigence absolue dénuée de toute nuance. Cette dissonance alimente les critiques de ceux qui accusent la Turquie d’instrumentaliser les conflits régionaux en fonction de ses seuls intérêts nationaux, quitte à sacrifier toute cohérence diplomatique.

Pour les observateurs régionaux, cet entretien agit comme un révélateur. Il montre que, derrière les discours sur la paix, la stabilité et la sécurité collective, la politique turque reste guidée par une logique sélective : la négociation et les garanties pour les acteurs perçus comme utiles ou idéologiquement compatibles, la force et l’exigence de reddition pour ceux considérés comme des ennemis structurels. Une approche qui, loin d’apaiser les tensions, risque au contraire de les figer et de prolonger des conflits déjà insolubles.


Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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