Il y a 75 ans, mes parents et d’autres survivants de la Shoah ont cĂ©lĂ©brĂ© Souccot selon leurs propres conditions

Le festival de Souccot, qui commence cinq jours après Yom Kippour, est traditionnellement appelĂ© le moment de nos rĂ©jouissances. C’est une fĂŞte joyeuse et festive d’une semaine au cours de laquelle il nous est commandĂ© de manger et, idĂ©alement, de dormir dans une habitation temporaire pour nous rappeler que les enfants d’IsraĂ«l vivaient dans des cabanes pendant leur sĂ©jour dans le dĂ©sert après que Dieu les ait fait sortir d’Égypte.

Il y a soixante-quinze ans, pour la première fois depuis leur libĂ©ration de la mort et des camps de concentration nazis, les survivants de la Shoah se sont rĂ©unis pour rĂ©flĂ©chir Ă  leur libertĂ© rĂ©cemment acquise de leur esclavage cauchemardesque. Ă€ la fin du mois de mars et au dĂ©but d’avril 1945, pendant la Pâque, la plupart Ă©taient encore dĂ©tenus dans les camps de Bergen-Belsen, Buchenwald, Dachau et d’autres, et incapables de cĂ©lĂ©brer correctement la fĂŞte.

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Le premier festival après la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe, le 18 mai 1945, fut Chavouot , l’anniversaire de Dieu donnant la Torah au peuple juif du SinaĂŻ. Mais l’Holocauste n’Ă©tait pas encore terminĂ© : rien qu’Ă  Bergen-Belsen, des centaines de personnes mouraient encore chaque jour du typhus, de la malnutrition extrĂŞme et d’autres vestiges des horreurs qu’ils avaient vĂ©cues.

Rosh Hashanah et Yom Kippour de 1945 Ă©taient de mĂŞme encore enveloppĂ©s de solennitĂ© et de chagrin, permettant et forçant simultanĂ©ment les survivants Ă  contempler l’Ă©normitĂ© de la dĂ©vastation qu’ils avaient subie. Et ils ont dĂ» affronter les perspectives d’un avenir redoutable.

Comme ma mère, qui avait Ă©mergĂ© des enfers d’Auschwitz et de Bergen-Belsen, le rappellerait trois dĂ©cennies plus tard lors d’une confĂ©rence du US Holocaust Memorial Council, «il n’y avait pas d’extase, pas de joie Ă  notre libĂ©ration. Nous avions perdu nos familles, nos maisons. Nous n’avions aucun endroit oĂą aller, personne pour nous embrasser. Personne ne nous attendait nulle part. Nous avions Ă©tĂ© libĂ©rĂ©s de la mort et de la peur de la mort, mais pas de la peur de la vie.

En revanche, Souccot a offert aux survivants un rĂ©pit unique. Dans les camps de personnes dĂ©placĂ©es Ă  travers l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie, ils se sont assis ensemble, mĂŞlant prières et mĂ©lodies traditionnelles Ă  leurs souvenirs individuels. Il n’Ă©tait pas nĂ©cessaire de s’expliquer Ă  personne. Tout le monde avait partagĂ© les mĂŞmes expĂ©riences sous une forme ou une autre.

Ma mère ne m’a jamais parlĂ© de ce premier Souccot après l’Holocauste, peut-ĂŞtre parce que les souvenirs de ses parents assassinĂ©s, de son premier mari, de son fils de 5 ans et demi et de ses frères et sĹ“urs Ă©taient encore trop crus Ă  cette Ă©poque pour elle, comme ceux de sa famille, seul survivant, pour se rĂ©jouir. Elle marqua cependant le premier jour du festival, le 22 septembre 1945 : c’Ă©tait sa deuxième journĂ©e Ă  la barre pour tĂ©moigner au procès des hommes et des femmes SS qui avaient commis des brutalitĂ©s indicibles Ă  Auschwitz et Bergen-Belsen.

En effet, les camps de DP eux-mĂŞmes Ă©taient eux-mĂŞmes des sanctuaires temporaires – c’est-Ă -dire Souccot, le terme hĂ©breu dĂ©signant les cabines – dans lesquels les survivants ont pu reprendre vie Ă  leurs propres conditions. Pour beaucoup d’entre eux, ce Souccot serait le premier de plusieurs – pour certains jusqu’Ă  cinq – de tels festivals passĂ©s dans l’incertitude des camps de DP.

EmpĂŞchĂ©s d’immigrer en Palestine mandataire par des politiques britanniques restrictives et de s’Ă©tablir ailleurs par les lois draconiennes sur l’immigration des États-Unis, du Canada, de l’Australie et d’autres pays occidentaux, les PD juifs, tout comme les enfants d’IsraĂ«l dans le dĂ©sert, ont Ă©tĂ© contraints de s’adapter Ă  des conditions temporaires sur lesquelles ils n’avaient aucun contrĂ´le.

Leur solution Ă©tait ingĂ©nieuse. Largement livrĂ©s Ă  eux-mĂŞmes, ils ont recréé du mieux qu’ils pouvaient l’atmosphère de leurs maisons et communautĂ©s dĂ©truites. Ils parlaient yiddish entre eux. Ils ont créé des Ă©coles juives et d’autres Ă©tablissements d’enseignement et publiĂ© des journaux yiddish. Ils se sont identifiĂ©s au niveau national comme juifs et se sont engagĂ©s dans la politique sioniste, souvent au grand mĂ©contentement de leurs libĂ©rateurs, qui auraient aimĂ© qu’ils retournent simplement tranquillement dans leur pays d’origine.

Alors que beaucoup sinon la plupart des «restes» survivants, comme ils s’appelaient eux-mĂŞmes, n’en Ă©taient pas conscients Ă  l’Ă©poque, les Souccot de 1945 dans les camps de DP tels que Bergen-Belsen, Landsberg, Feldafing et Föhrenwald Ă©taient le signe avant-coureur de bonnes choses venir.

Ce n’Ă©tait pas que les survivants, y compris mes propres parents, se rĂ©jouissaient – leurs blessures physiques et Ă©motionnelles Ă©taient beaucoup trop ouvertes, beaucoup trop crues pour cela. Mais peut-ĂŞtre ont-ils pu envisager un avenir dans lequel la joie et le bonheur pourraient ĂŞtre possibles. Ă€ Souccot de cette annĂ©e-lĂ , des mariages avaient lieu dans les camps de DP, et les survivants avaient commencĂ© Ă  crĂ©er de nouvelles familles sur fond de parents, conjoints, frères et sĹ“urs et enfants assassinĂ©s.

Et donc, alors que nous sommes socialement distants dans notre Souccot en 2020, avec notre célébration tempérée par les exigences de la pandémie COVID-19, rappelons-nous que Souccot dans les camps de DP il y a 75 ans et les conditions beaucoup plus dévastatrices qui ont forcé les survivants de l’Holocauste pour affronter l’avenir en grande partie seuls, mais aussi à leurs propres conditions.

MENACHEM Z. ROSENSAFT
est vice-président exécutif associé et avocat général du Congrès juif mondial. Il enseigne le droit du génocide dans les facultés de droit de Columbia et des universités Cornell.