La Turquie d’Erdogan accentue sa pression : jusqu’où ira l’escalade contre Israël ?

La décision d’Ankara de fermer ses ports et son espace aérien aux échanges liés à Israël marque une nouvelle étape dans la stratégie d’escalade adoptée par Recep Tayyip Erdogan depuis le 7 octobre. Loin d’être un geste isolé, cette annonce s’inscrit dans une série de mesures destinées à fragiliser Israël sur le plan économique et diplomatique, tout en confortant la posture de la Turquie comme fer de lance d’un front islamique « anti-normalisation ». Mais cette politique n’est pas sans contradictions, ni sans dommages collatéraux pour les Palestiniens eux-mêmes.

Selon la chercheuse Galit Lindenstrauss, spécialiste de la Turquie à l’INSS de Tel-Aviv, le constat est clair : « La Turquie se rend compte qu’elle est restée seule dans sa politique de pression économique. Cette frustration ne l’amène pas à réduire ses attaques, mais à les intensifier. » Le ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan a ainsi annoncé que les cargos liés au commerce avec Israël seraient interdits d’accès aux ports turcs, et que les avions transportant des armes à destination d’Israël ne pourraient plus survoler l’espace aérien turc. Une mesure de portée limitée sur le plan pratique — les compagnies israéliennes contournent déjà largement le ciel turc — mais riche en symbolique.

L’impact économique direct reste circonscrit. Depuis mai 2024, un embargo commercial officiel a réduit de moitié les échanges bilatéraux, qui atteignaient pourtant près de 10 milliards de dollars annuels. Israël a compensé par d’autres partenaires : Europe de l’Est, Jordanie, voire Grèce et Balkans. Dans certains secteurs, comme l’huile d’olive ou le poisson, les prix ont grimpé, mais sans provoquer de crise. Le paradoxe, comme le souligne Lindenstrauss, est que la nouvelle salve de restrictions frappe aussi les Palestiniens : « Pratiquement tout le commerce turc avec les territoires palestiniens transite par Ashdod ou Haïfa. En bloquant ces flux, Ankara coupe aussi les Palestiniens de ses propres livraisons. »

Ce double jeu illustre une constante de la diplomatie d’Erdogan : un mélange d’idéologie islamiste, de calcul géopolitique et d’opportunisme politique interne. En se présentant comme le champion de la cause palestinienne, il cherche à rallier à lui des opinions publiques arabes et musulmanes, frustrées par l’affaiblissement iranien et la normalisation croissante entre Israël et ses voisins . Mais, dans les faits, sa posture isole la Turquie sur la scène internationale.

Le danger est que l’escalade ne se limite pas aux échanges commerciaux. Erdogan dispose encore de leviers : couper les liens diplomatiques — une rupture lourde de symboles, puisque la Turquie fut en 1949 le premier pays musulman à reconnaître Israël —, ou entraver les flux pétroliers azéris qui transitent par le territoire turc avant d’atteindre Israël. Ankara bloque déjà certains projets stratégiques en Méditerranée orientale, comme le gazoduc EastMed et le câble électrique Israël-Chypre-Grèce.

Mais la zone de friction la plus explosive reste la Syrie. Les forces turques et israéliennes y poursuivent des objectifs opposés : Israël veut maintenir sa liberté d’action contre l’Iran, tandis qu’Ankara veut consolider son contrôle au nord et contenir les groupes kurdes. Récemment, des sources saoudiennes ont évoqué la neutralisation par Tsahal d’un dispositif de renseignement turc près de Damas — signe que la rivalité se déplace vers le terrain militaire.

« Chaque mesure turque est un coup d’épingle que l’on pourrait supporter, mais l’accumulation de ces petites coupures devient problématique », résume Lindenstrauss. Israël, habitué à absorber les chocs, voit néanmoins se dessiner une campagne d’érosion : sur le long terme, Erdogan espère inspirer d’autres puissances émergentes comme le Brésil ou l’Afrique du Sud à imiter sa politique de boycott.

En réalité, la stratégie turque illustre davantage un projet idéologique qu’une véritable efficacité. Si Israël reste ferme sur ses positions de sécurité et poursuit son intégration régionale, les « coups d’éclat » d’Ankara risquent surtout de fragiliser son économie et de montrer ses contradictions. Pour Erdogan, l’ambition de s’ériger en leader incontesté du monde musulman pourrait bien se heurter à une évidence : la réalité du Moyen-Orient se décide moins dans les slogans d’Istanbul que dans la résilience israélienne et les équilibres stratégiques en Méditerranée.

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