Quiconque a dĂ» se dĂ©connecter des sites dâinformation pendant quelques heures depuis le retour du prĂ©sident amĂ©ricain Donald Trump Ă la Maison Blanche a sĂ»rement manquĂ© un Ă©vĂ©nement important, voire deux, dans la nouvelle guerre commerciale â la deuxiĂšme du siĂšcle â dans laquelle sont impliquĂ©es les deux plus grandes Ă©conomies du monde : les Ătats-Unis et la Chine, qui reprĂ©sentent ensemble plus de 40 % du PIB mondial.
Cette fois encore, Trump a « commencĂ© » par imposer un tarif supplĂ©mentaire de 34 % sur les produits chinois. La Chine nâest pas restĂ©e indiffĂ©rente et a rĂ©agi de la mĂȘme maniĂšre. Trump l’a augmentĂ© Ă 104%, et en rĂ©ponse Ă la rĂ©ponse de la Chine, l’a encore augmentĂ©, cette fois Ă 145% . Dans le mĂȘme temps, il a gelĂ© lâaugmentation des tarifs douaniers au-delĂ de 10 % , le taux universel quâil a fixĂ©, pour environ 75 pays.
La dynamique est propice Ă un vĂ©ritable jeu de poule mouillĂ©e, mais dans le scĂ©nario actuel, la piste est terriblement Ă©troite et aucun des joueurs n’a de marge de manĆuvre. Cette fois, la collision sera frontale, semble-t-il. Ceux qui rĂ©agissent dĂ©jĂ Ă ces Ă©volutions et reflĂštent les risques sont les marchĂ©s financiers. Les investisseurs constatent que chaque camp est dĂ©terminĂ© Ă exercer tout son poids Ă©conomique et politique pour sortir vainqueur. En chemin, ils sĂšment la panique qui perturbe lâĂ©conomie mondiale, anĂ©antit des milliers de milliards de dollars et commence dĂ©jĂ Ă effacer, ou du moins Ă mettre en pĂ©ril, des milliers dâemplois.
Lors d’une confĂ©rence de presse conjointe entre le prĂ©sident Trump et le Premier ministre Benjamin Netanyahu, le dirigeant amĂ©ricain a clairement indiquĂ© que les tarifs douaniers Ă©taient bien au-delĂ d’un simple diffĂ©rend technique. « La Chine a un Ă©norme excĂ©dent commercial avec nous, qu’elle dĂ©pense pour son armĂ©e. Je ne veux pas qu’elle prenne 600 milliards de dollars par an pour les dĂ©penser pour son armĂ©e », a soulignĂ© Trump, dissipant le brouillard : l’imposition mutuelle de droits de douane Ă des taux exorbitants par les deux plus grandes Ă©conomies mondiales n’est plus une question tactique, mais une lutte pour l’hĂ©gĂ©monie mondiale et une Ă©tape dĂ©cisive sur la voie d’un changement de l’ordre mondial.
Ce nâest pas la premiĂšre confrontation Ă©conomique entre les deux superpuissances. Durant le premier mandat de Trump, en 2018-2019, des vagues de tarifs rĂ©ciproques ont Ă©tĂ© imposĂ©es, provoquant de graves chocs sur les marchĂ©s et un arrĂȘt temporaire des chaĂźnes dâapprovisionnement. Puis, sous la pression des secteurs dâactivitĂ© et les rĂ©actions des marchĂ©s financiers, les parties sont parvenues Ă des accords partiels, prĂ©voyant notamment que la Chine augmenterait ses importations en provenance des Ătats-Unis de 200 milliards de dollars. Mais en 2020, la pandĂ©mie de coronavirus a Ă©clatĂ© et tout a mal tournĂ©. En 2024, le dĂ©ficit commercial des Ătats-Unis avec la Chine avait dĂ©jĂ atteint environ 300 milliards de dollars.
Le consommateur américain a supporté la majeure partie du fardeau
En cours de route, le discours de Trump sur la « maladie chinoise » nâa pas contribuĂ© Ă Ă©tablir la confiance entre les deux pays. De nombreuses Ă©tudes ont Ă©tĂ© menĂ©es sur les consĂ©quences de ces processus. Il sâest avĂ©rĂ© que le consommateur amĂ©ricain a supportĂ© la majeure partie du fardeau en raison dâune augmentation directe des prix. En dâautres termes, il y a eu un transfert complet du coĂ»t de lâimportateur au consommateur, les prix des produits importĂ©s augmentant au mĂȘme rythme que les tarifs douaniers. Une autre Ă©tude a rĂ©vĂ©lĂ© quâen dĂ©cembre 2018, les tarifs douaniers entraĂźnaient des coĂ»ts supplĂ©mentaires dâenviron 3,2 milliards de dollars par mois pour les consommateurs et les importateurs, en plus dâune perte sĂšche dâenviron 1,4 milliard de dollars par mois. Une Ă©tude de lâInstitut Peterson montre quâune partie de la baisse des importations chinoises soumises Ă des droits de douane a Ă©tĂ© compensĂ©e par une augmentation des importations en provenance de Chine de produits non soumis Ă des droits de douane.
De plus en plus de tests et dâĂ©tudes montrent que mĂȘme si le dĂ©ficit commercial avec la Chine a diminuĂ© au cours de ces annĂ©es, le dĂ©ficit commercial global des Ătats-Unis est restĂ© le mĂȘme. Câest parce quâen fin de compte, certaines importations ont changĂ© dâadresse et provenaient du Mexique et du Vietnam (qui achetaient la plupart des matiĂšres premiĂšres Ă la Chine).
La Chine entre dans cette bataille dans une position trĂšs sensible et dans une situation complexe. Dâun cĂŽtĂ©, le pays est confrontĂ© Ă un fort ralentissement Ă©conomique : les donnĂ©es de croissance ont montrĂ© une faible expansion de 3,8 % en 2024 (Ă©tant donnĂ© quâil sâagit de donnĂ©es rĂ©elles), la plus faible depuis une dĂ©cennie. En outre, une crise immobiliĂšre grave et persistante compromet la stabilitĂ© du secteur bancaire chinois. A cela sâajoutent deux nouveaux phĂ©nomĂšnes qui menacent sa stabilitĂ© : le premier est la croissance rapide de la dette (tant de lâĂtat que des sociĂ©tĂ©s non financiĂšres) et le second est la montĂ©e du chĂŽmage urbain, notamment chez les jeunes.
Ce mĂ©lange est politiquement et socialement dangereux pour un rĂ©gime dans lequel il nây a pas de libertĂ© dâexpression, les libertĂ©s individuelles sont limitĂ©es et, dans le mĂȘme temps, les inĂ©galitĂ©s sociales se creusent. Dâun autre cĂŽtĂ©, la Chine reste incontestablement la deuxiĂšme Ă©conomie la plus puissante du monde, avec des avantages substantiels. Il sâagit notamment de vastes rĂ©serves, dâune armĂ©e puissante et dâune ambition politique de maintenir son influence mondiale. Dans le mĂȘme temps, la Chine se tourne vers lâĂ©nergie verte (elle est leader dans la transition vers les vĂ©hicules Ă©lectriques), promeut lâinnovation et renforce ses liens avec de nouveaux partenaires en Asie, en Afrique et en AmĂ©rique latine.
La situation aux Ătats-Unis nâest pas moins complexe. Dâun cĂŽtĂ©, elle reste lâĂ©conomie la plus forte du monde et continue de faire preuve de rĂ©silience avec une croissance stable et un marchĂ© du travail tendu. Dans le mĂȘme temps, les Ătats-Unis restent la capitale de lâinnovation, du savoir et de la technologie. Le dollar conserve son statut de monnaie de rĂ©serve mondiale (environ 59 % des rĂ©serves sont en dollars, suivi de l’euro avec 25 %), et la capacitĂ© du gouvernement fĂ©dĂ©ral Ă lever des capitaux reste presque illimitĂ©e. Dâun autre cĂŽtĂ©, le pays est confrontĂ© Ă des dĂ©ficits budgĂ©taires persistants qui ne devraient pas diminuer sous Trump (bien au contraire), Ă ââune dette publique qui explose et Ă une Ă©rosion des infrastructures. Ă tout cela sâajoute une polarisation politique qui compromet la stabilitĂ© sociale et la capacitĂ© Ă prendre des dĂ©cisions Ă long terme.
Les Ătats-Unis de Trump sont moins libĂ©raux
Il sâagissait donc cette fois dâun conflit qui allait bien au-delĂ du commerce et qui faisait Ă©cho Ă la guerre froide entre les Ătats-Unis et lâex-Union soviĂ©tique, mais avec un rebondissement dans lâintrigue. Ă lâĂ©poque, il sâagissait dâun affrontement entre deux modĂšles gouvernementaux et idĂ©ologiques complĂštement opposĂ©s : politique et Ă©conomique. Les Ătats-Unis cherchaient Ă prĂ©server lâordre libĂ©ral fondĂ© sur la dĂ©mocratie et le capitalisme, tandis que lâUnion soviĂ©tique sâefforçait de promouvoir le communisme. LâĂ©quation est diffĂ©rente cette fois-ci et les rĂšgles du jeu sont diffĂ©rentes. Les Ătats-Unis de Trump sont beaucoup moins libĂ©raux. Certes, sur le plan politique, mais aussi sur le plan Ă©conomique â et pour preuve, Trump sâest lancĂ© dans une danse du diable dâun protectionnisme extrĂȘme comme on nâen a pas vu dans le monde depuis des dĂ©cennies.
La Chine met en Ćuvre un modĂšle beaucoup plus centralisĂ©, mais avec de gĂ©nĂ©reux Ăźlots de libre marchĂ© dans tous les secteurs de son Ă©conomie.
Il semble que ce qui conduit aux changements tectoniques dans lâordre mondial soit ce que les prĂ©sidents Trump et Xi Jinping ont en commun : une politique Ă©trangĂšre ciblĂ©e et avide de pouvoir visant Ă renforcer la puissance nationale tout en sâemparant dâautant de territoires et de sphĂšres dâinfluence que possible. Directement â Trump parle de reprendre le contrĂŽle du canal de Panama et dâannexer le Groenland et le Canada, et la Chine convoite TaĂŻwan â et, surtout, indirectement, Ă travers des investissements massifs, des prĂȘts Ă taux rĂ©duit (crĂ©ation de dette) et des projets dâinfrastructures.
Les produits deviendront plus chers, le revenu disponible diminuera
La bataille entre les deux approches se dĂ©roule dĂ©jĂ sur le terrain â en Afrique, en AmĂ©rique du Sud, au Moyen-Orient et dans la rĂ©gion Pacifique. En ce sens, les Ă©vĂ©nements font Ă©cho au dĂ©but du XIXe siĂšcle, lorsque plusieurs superpuissances illibĂ©rales (la France napolĂ©onienne, lâAllemagne de Bismarck et la Russie tsariste) se disputaient le territoire, les routes commerciales et les ressources, non pas au nom de valeurs ou dâidĂ©ologie, mais au nom du pouvoir et du nationalisme. En ce sens, la Guerre froide 2.0 nâest pas une continuation directe de celle que nous avons connue, mais plutĂŽt une version plus actuelle et pragmatique avec une influence dramatique des entitĂ©s et des entreprises Ă©conomiques et financiĂšres.
Les consĂ©quences Ă©conomiques de ce conflit devraient ĂȘtre graves. Pas seulement pour les deux parties, mais pour le monde entier. Le mĂ©lange est effrayant, et une partie de celui-ci est dĂ©jĂ visible, notamment les montagnes russes sur les marchĂ©s financiers. Les prix de nombreux produits augmenteront, lâinflation sâenvolera, les investissements diminueront et le secteur des affaires mondial aura du mal Ă planifier Ă moyen et long terme. Le revenu disponible des mĂ©nages va diminuer et lâeffet de richesse pourrait disparaĂźtre, ce qui va nuire Ă la croissance Ă©conomique, augmenter le chĂŽmage et aggraver les tensions sociales en Chine et aux Ătats-Unis, ainsi que dans le monde entier.






