
Dans la nuit de jeudi à vendredi, le Premier ministre Benjamin Netanyahou a rendu public un document de 55 pages présenté comme ses « réponses aux questions du Contrôleur de l’État », dans le cadre de l’examen – aujourd’hui gelé – des événements du 7 octobre par le bureau du Contrôleur Matanyahu Englman. Cette publication, diffusée de sa propre initiative, contient de nombreuses citations issues de protocoles de réunions à huis clos, soigneusement sélectionnées par le Premier ministre pour se défendre contre les accusations selon lesquelles il aurait contribué, par sa politique, au renforcement du Hamas et tenté ensuite de faire porter la responsabilité du désastre du 7 octobre sur Tsahal, le Shin Bet et d’anciens ministres de ses propres gouvernements.
Malgré la gravité du sujet, la publication n’a pas provoqué de choc majeur dans les médias israéliens. La raison est simple : ses objectifs sont transparents, tout comme la méthode employée. Pour beaucoup de commentateurs, Netanyahou utilise une nouvelle fois – avec un cynisme jugé particulièrement aigu – ce qui constitue son principal « avantage concurrentiel » politique : la prérogative du Premier ministre de déclassifier et de publier, à sa discrétion, tout document qu’il estime utile à sa défense personnelle. Une arme à sens unique.
Ni Benny Gantz, ni Gadi Eisenkot, ni Naftali Bennett, ni Yoav Gallant, ni aucun autre responsable politique ou militaire cité dans ces protocoles ne peut répondre avec les mêmes moyens. Tous sont liés par des obligations légales strictes : ils ne peuvent pas publier d’autres extraits de réunions confidentielles susceptibles de contredire Netanyahou ou de l’accuser de manipulation et de déformation des faits. Le débat public se retrouve ainsi profondément déséquilibré.
Dans son entourage, le Premier ministre justifie sa démarche par un argument de principe : « Le public a le droit de connaître la vérité sur les événements du 7 octobre et sur ce qui les a précédés. Cela m’oblige à publier ma réponse au Contrôleur de l’État », affirme-t-il. Une déclaration qui, pour ses détracteurs, sonne creux, puisqu’il a simultanément refusé la création d’une commission d’enquête d’État indépendante, seule instance capable de mener une investigation complète, contradictoire et juridiquement contraignante sur la catastrophe.
Un point central est souligné par les juristes : l’enquête du Contrôleur de l’État étant gelée par décision de la Haute Cour de justice (Bagatz), le document publié par Netanyahou n’a aucune valeur juridique. Il ne s’agit pas de témoignages officiels donnés dans un cadre légal. En conséquence, le Premier ministre n’encourt aucune responsabilité pénale en cas de mensonge ou de présentation trompeuse des faits dans ce texte. Le bureau du Contrôleur de l’État a d’ailleurs refusé de commenter la publication, invoquant précisément l’ordonnance de la Haute Cour gelant la procédure.
Les réactions les plus dures sont venues de sources sécuritaires. Un « haut gradé de Tsahal », parfaitement informé des événements du 7 octobre, a confié au site Ynet un jugement sans appel : « Notre Premier ministre est un menteur pathologique. Ce document est une fraude et une falsification. Il repose sur des demi-vérités et des montagnes d’omissions. C’est profondément triste. »
Malgré ce constat accablant, les journalistes de Ynet ont pris la peine d’analyser en détail les 55 pages du document. Leur enquête met en lumière plusieurs distorsions manifestes de faits, contredites par d’autres sources ouvertes et vérifiables – y compris par des déclarations publiques antérieures du Premier ministre lui-même. Les rédacteurs invitent les lecteurs à consulter cette analyse pour mesurer l’ampleur des manipulations reprochées.
L’examen le plus approfondi est toutefois venu du correspondant militaire de Galei Tsahal, Doron Kadosh. Selon lui, Netanyahou ne se contente pas d’omettre des éléments essentiels ou de pratiquer une citation sélective : il ment frontalement. Dans sa « réponse au Contrôleur », le Premier ministre affirme qu’aucune de ses directives politiques adressées à Tsahal concernant Gaza ne contenait les termes « retenue » ou « calme ». Or Doron Kadosh cite une résolution du Conseil de sécurité nationale datant de juillet 2023, qui évoque explicitement la nécessité « d’efforts pour maintenir un calme durable » et détaille des recommandations concrètes pour atteindre cet objectif politique. Une contradiction directe.
Le débat s’est ensuite déplacé sur les plateaux de télévision. Lors de l’émission « Ulpan Shishi » de la chaîne 12, les « arguments » du Premier ministre ont été confrontés aux « contre-arguments » de ses opposants. Cette mise en parallèle a suscité la colère de l’activiste du mouvement de protestation Orly Bar-Lev, qui a accusé les journalistes de manquement grave à leur devoir professionnel : mettre sur le même plan des affirmations manifestement mensongères et des faits établis, selon elle, revient à brouiller délibérément la frontière entre vérité et propagande.
Le journaliste d’investigation Ronen Bergman, correspondant militaire de Yediot Aharonot, a qualifié la publication de Netanyahou de « violation grossière des lois relatives à la sécurité de l’État ». Selon lui, le Premier ministre s’est arrogé de manière illégitime le droit de publier des documents hautement confidentiels. « Il n’a ni l’autorité légale, ni l’autorité administrative, ni – évidemment – l’autorité morale pour le faire », affirme Bergman. Le Premier ministre ne serait habilité à publier que des protocoles du cabinet, et uniquement après consultation avec les autorités militaires compétentes.
Bergman rappelle que des recours ont déjà été déposés contre Netanyahou devant la Haute Cour, ainsi que des plaintes auprès de la police et du parquet, pour des faits similaires. S’il n’a pas été poursuivi jusqu’à présent, estime-t-il, c’est moins par absence de fondement juridique que parce que le système judiciaire et les forces de l’ordre seraient aujourd’hui profondément intimidés.
Pour de nombreux observateurs, cette publication s’inscrit dans une stratégie politique plus large. Elle serait le signe que Netanyahou se prépare activement à des élections anticipées, qu’il souhaiterait organiser dès septembre, selon les informations du commentateur politique Amit Segal, sans attendre le troisième anniversaire de la catastrophe du 7 octobre. Dans cette optique, le document apparaît moins comme une recherche de vérité que comme un outil de campagne, destiné à façonner un récit favorable avant un verdict électoral.
Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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