Procès à plusieurs millions contre un expert en cacherout : quand une recommandation religieuse tourne à la bataille judiciaire

Une affaire judiciaire inhabituelle secoue actuellement le monde de la cacherout en Israël. La société יבולי הכפר, l’un des plus grands groupes de commercialisation de fruits et légumes du pays, a déposé une plainte civile d’un montant de 2,5 millions de shekels contre le rabbin Hananel Cohen, reconnu depuis des années comme un expert de référence dans le domaine de la cacherout, et plus particulièrement dans la problématique sensible des insectes présents dans les légumes-feuilles.

À l’origine de la procédure : une liste de recommandations destinée aux consommateurs respectant une cacherout dite mehadrin (stricte), dans laquelle la société plaignante ne figure pas. Pour l’entreprise, cette absence aurait entraîné un préjudice financier et une atteinte grave à sa réputation. Pour le rabbin Cohen, il s’agit au contraire d’une tentative d’intimidation visant à faire taire une expertise indépendante.

Hananel Cohen et son épouse Hodia, un couple originaire de Tibériade, se retrouvent aujourd’hui confrontés à une procédure lourde et coûteuse. Cohen n’est pas un acteur commercial : il s’agit d’un particulier, officier de réserve ayant servi des centaines de jours depuis le début de la guerre, et connu du public religieux pour son engagement de longue date en faveur de standards élevés de cacherout. Son domaine de spécialisation — la présence d’insectes dans les légumes-feuilles — est particulièrement sensible, puisque selon la halakha, la consommation d’insectes est strictement interdite.

Au fil des années, le rabbin Cohen s’est imposé comme un consultant de référence. Des conseils religieux, des rabbins municipaux et divers organismes de certification font appel à ses analyses pour établir des procédures, des directives et des listes d’utilisation de produits. Sur un marché où de nombreuses entreprises commercialisent des légumes-feuilles présentés comme « sans insectes » ou « cacherout mehadrin », la réalité peut parfois s’avérer plus complexe. Des superviseurs de cacherout, voire des consommateurs, signalent régulièrement des cas de contamination, soulevant la question de savoir si un simple lavage suffit réellement à éliminer le problème.

Face à cette complexité, une demande croissante d’informations fiables s’est fait sentir parmi les consommateurs et les responsables religieux. Dans le cadre de cours et de conférences qu’il anime à travers le pays, le rabbin Cohen a été sollicité pour fournir des orientations claires. C’est dans ce contexte qu’il a participé, avec d’autres superviseurs spécialisés, à un travail d’examen approfondi de différentes entreprises de légumes-feuilles. Les résultats ont été synthétisés dans un tableau recensant les sociétés dont les produits respecteraient les normes établies par le Grand Rabbinat d’Israël. Cette liste a été présentée comme une recommandation à destination des consommateurs exigeant une cacherout stricte.

De telles listes ne sont pas inédites dans le monde de la cacherout. Par le passé, des organismes officiels ou reconnus — y compris le Grand Rabbinat, l’institut Halakhique Heker et l’organisation Kashrout — ont publié des évaluations comparables. Dans plusieurs de ces classements, la société Yevoulei HaKfar n’apparaissait pas non plus. Le document élaboré par le rabbin Cohen a été utilisé par des rabbins, des organismes de certification et des établissements souhaitant maintenir un niveau de cacherout mehadrin, ainsi que par des particuliers soucieux de leurs pratiques alimentaires.

La surprise a donc été totale lorsque la société a décidé de porter l’affaire devant les tribunaux. Dans sa plainte déposée au tribunal de district de Jérusalem, elle réclame 2,5 millions de shekels pour des dommages prétendument subis, invoquant une atteinte à sa réputation et une violation de la loi sur les pratiques commerciales déloyales. Elle demande également une injonction interdisant aux défendeurs de publier toute forme de classement ou de se présenter comme des autorités compétentes en matière de cacherout.

Pour le rabbin Cohen, il s’agit d’une « procédure bâillon ». « Quand j’ai reçu la plainte, j’ai été sous le choc. C’est une sensation terrible », confie-t-il. « J’ai toujours agi avec la plus grande prudence, uniquement pour le bien du public, sans aucun intérêt personnel. Quelqu’un a décidé de me salir et de monter contre moi une série d’accusations mensongères. Je me retrouve à devoir prouver devant un tribunal que je dis la vérité. »

Son avocat, Meir Arnfeld, va dans le même sens. Selon lui, la plainte constitue « une tentative transparente et désespérée d’utiliser le système judiciaire comme un outil de vengeance commerciale ». Il estime que la somme réclamée illustre une stratégie d’intimidation visant à punir l’intégrité professionnelle du rabbin, et ajoute que la société aurait mieux fait d’investir dans l’amélioration sanitaire de ses produits plutôt que dans des campagnes juridiques.

La version de la société est radicalement opposée. Son avocat, Shahar Button, affirme que le rabbin Cohen n’est pas la partie faible dans cette affaire et que la plainte n’a rien d’une tentative de musellement. Selon lui, Cohen aurait modifié « de mauvaise foi » les règles du marché de la cacherout en publiant des listes qui détermineraient quelles entreprises peuvent opérer dans certaines villes. Il conteste également l’objectivité des critères, affirmant que les recommandations ne reposeraient pas sur des tests de laboratoire indépendants, mais sur des relations personnelles. La société soutient pour sa part qu’elle respecte des normes de cacherout extrêmement strictes et fournit des produits irréprochables au public.

Au-delà du conflit entre deux parties, cette affaire soulève une question de fond : jusqu’où peut aller l’expertise indépendante en matière de religion et de consommation, face à des intérêts économiques majeurs ? Le tribunal devra désormais trancher, dans un dossier où se croisent halakha, réputation commerciale et liberté d’expression professionnelle.


Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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