Une scène d’une rare violence verbale et symbolique s’est déroulée au tribunal de district de Jérusalem lors de l’audience consacrée à la promotion de l’officière de police Rinat Saban. Ce qui devait être un débat administratif s’est transformé en affrontement frontal entre le pouvoir politique, le parquet et l’institution judiciaire, sur fond d’accusations de conflit d’intérêts et de pressions illégitimes. Au cœur de la tempête : le refus du juge de se récuser malgré la révélation que son épouse a travaillé au parquet et aurait été impliquée dans la gestion du « dossier Urich », dossier précisément à l’origine des critiques judiciaires qui motivent le refus de promotion par le ministre.
Le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, a choisi de s’exprimer publiquement et sans détour. Face au tribunal, il a accusé l’appareil judiciaire et la conseillère juridique du gouvernement de mener ce qu’il a qualifié de campagne coordonnée pour lui imposer une nomination à laquelle il s’oppose. Selon lui, cette opposition ne relève ni d’une animosité personnelle ni d’un calcul politique, mais de réserves professionnelles sérieuses concernant la conduite de l’officière et la gestion du dossier ayant fait l’objet de critiques problématiques de la Cour suprême.
Le point de rupture est intervenu lorsque le juge a refusé de se récuser, alors même que la question de l’impartialité était posée de manière explicite. Pour les partisans du ministre, la situation est intenable : un magistrat appelé à statuer sur un conflit opposant un ministre au parquet, alors que son épouse a travaillé dans ce même parquet et a été liée au dossier à l’origine du litige, représente un cas classique de conflit d’intérêts, ou à tout le moins d’apparence de conflit d’intérêts. Or, dans un État de droit, l’apparence d’impartialité est presque aussi importante que l’impartialité elle-même.
C’est dans ce contexte que Ben Gvir a prononcé des paroles d’une extrême gravité institutionnelle. Il a accusé la conseillère juridique du gouvernement et ses représentants de l’avoir menacé de révocation s’il refusait de promouvoir l’officière, affirmant qu’on lui aurait clairement indiqué que son avenir politique dépendait de cette nomination. « Je ne suis pas un tampon en caoutchouc », a-t-il répété à plusieurs reprises, insistant sur le fait que sa fonction ministérielle lui confère une responsabilité décisionnelle réelle, et non un rôle purement formel au service d’autres centres de pouvoir.
Ces déclarations ont provoqué un choc dans l’opinion publique. Pour ses soutiens, elles confirment ce qu’ils dénoncent depuis longtemps : une dérive d’un système judiciaire qui ne se contente plus d’interpréter la loi, mais cherche à imposer ses choix au pouvoir exécutif. Pour ses détracteurs, au contraire, Ben Gvir instrumentaliserait le tribunal pour délégitimer toute décision qui lui est défavorable, au risque de saper la confiance dans les institutions.
L’audience a également été marquée par un incident impliquant des journalistes. Selon les témoignages, le journaliste **Baruch Kra** aurait approché de manière agressive le ministre avec sa caméra, au point que le service de sécurité a dû intervenir physiquement pour créer une distance. Cet épisode a immédiatement suscité une controverse supplémentaire. Des voix se sont élevées pour poser une question dérangeante mais révélatrice : que se serait-il passé si un journaliste identifié à un média de droite avait adopté un comportement identique face à une figure de la gauche israélienne, comme Yaïr Golan ? La comparaison, volontairement provocatrice, vise à souligner un sentiment de deux poids deux mesures dans le traitement médiatique et sécuritaire des responsables politiques selon leur camp.
Au-delà des personnes et des incidents, cette affaire révèle une crise beaucoup plus profonde. Elle met en lumière une **rupture de confiance** entre une partie du pouvoir exécutif et l’appareil judiciaire, mais aussi une confusion croissante des rôles. Le parquet, la conseillère juridique du gouvernement, les tribunaux et les ministres semblent engagés dans une lutte de pouvoir où chaque décision administrative devient un symbole, chaque promotion un champ de bataille idéologique.
Le cœur du problème n’est pas seulement la promotion d’une officière, mais la question de savoir **qui décide réellement**. Le ministre est-il un responsable politique doté d’un pouvoir discrétionnaire encadré par la loi, ou un exécutant tenu d’appliquer les choix du système juridique ? Le juge doit-il s’en tenir strictement à la lettre de la loi, ou prendre en compte l’exigence fondamentale d’impartialité perçue ? Et jusqu’où les conseillers juridiques peuvent-ils aller pour contraindre un ministre sans franchir la ligne de l’ingérence politique ?
Lorsque Ben Gvir parle de « mafia », il ne décrit pas une organisation criminelle au sens strict, mais exprime une perception largement partagée dans une partie de la société israélienne : celle d’un système fermé, auto-protecteur, où les mêmes acteurs se soutiennent mutuellement, et où la contestation interne est perçue comme une menace à neutraliser plutôt que comme un désaccord légitime. Que cette perception soit fondée ou non, elle constitue en soi un danger, car elle alimente la défiance envers l’État de droit.
Cette affaire pourrait marquer un tournant. Soit elle débouche sur une clarification des règles, notamment en matière de conflits d’intérêts et de séparation des pouvoirs, soit elle renforcera l’idée que les institutions israéliennes sont engagées dans une guerre interne dont les citoyens font les frais. Une chose est certaine : le spectacle donné au tribunal de Jérusalem dépasse largement le cadre d’un litige administratif. Il révèle une société traversée par une crise institutionnelle profonde, où chaque acteur accuse l’autre de franchir des lignes rouges, et où la notion même de neutralité judiciaire est désormais au cœur du débat public.
Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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