Comme le personnage du film Forrest Gump, Philippe Étienne s’est retrouvĂ© Ă plusieurs reprises au centre d’Ă©vĂ©nements dramatiques de l’histoire.
Le maĂ®tre français des six langues a commencĂ© sa carrière diplomatique de 40 ans Ă Belgrade, oĂą il a dĂ©barquĂ© l’annĂ©e suivant la mort du lĂ©gendaire Josip Broz Tito, assistant ainsi au dĂ©but de la disparition de son hĂ©ritage.
Étienne assiste alors Ă la fin de la guerre froide depuis ses trois foyers : Moscou, oĂą il sert lors de l’effondrement de l’URSS ; Bruxelles, oĂą il a servi lorsque le mur de Berlin s’est effondrĂ© ; et Bonn, oĂą il a servi lorsque les dirigeants est-allemands et ouest-allemands se sont rencontrĂ©s pour la première et la dernière fois.
C’est donc tout naturellement qu’Étienne Ă©tait lĂ en tant qu’ambassadeur Ă Washington appelĂ© par son gouvernement, la première fois qu’une telle chose se produisait depuis que Louis XVI a installĂ© le premier Ă©missaire Ă©tranger dans les États-Unis naissants.
Alors que son avion traversait l’Atlantique vers l’est, le diplomate de 65 ans a dĂ» se demander comment la querelle franco-amĂ©ricaine se compare aux nombreux drames qui ont jalonnĂ© son illustre carrière depuis ses dĂ©buts au dĂ©but de la vingtaine.
Eh bien, l’ambassadeur Étienne reviendra Ă Washington la semaine prochaine, mais la signification du diffĂ©rend qu’il vient de vivre est profonde, non seulement pour ses protagonistes, mais aussi pour l’État juif.
Comme s’il Ă©tait Ă©crit pour un drame politique Netflix, le conflit impliquant l’argent, l’honneur, l’histoire et quatre continents est nĂ© d’un contrat d’armement de 66 milliards de dollars, pour lequel la France devait fournir Ă l’Australie 12 sous-marins.
C’Ă©tait en 2014. Le complot s’est compliquĂ© le mois dernier avec l’annulation de l’accord par Canberra, et il a atteint son paroxysme lorsqu’il est apparu qu’un accord alternatif avait Ă©tĂ© conclu avec Washington.
Techniquement, la dĂ©cision de l’Australie reflĂ©tait son Ă©valuation selon laquelle l’agressivitĂ© croissante de la Chine appelle des navires nuclĂ©aires plutĂ´t que les moteurs diesel de l’accord français, et une Ă©chĂ©ance plus courte que 2035 de l’accord français.
Cependant, stratĂ©giquement, le revirement technique a reflĂ©tĂ© un changement d’opinion diplomatique. C’est ce que la France a compris lorsqu’il s’est avĂ©rĂ© que l’appel de l’Australie s’inspirait de l’alliance indo-pacifique dĂ©voilĂ©e le mois dernier par les dirigeants de la Grande-Bretagne, de l’Australie et des États-Unis (AUKUS).
L’accusation du ministre des Affaires Ă©trangères, Jean-Yves Le Drian, de « coup de poignard dans le dos » est donc comprĂ©hensible. En effet, la France a Ă©tĂ© trahie. Cependant, cette question n’a pas Ă voir avec la fidĂ©litĂ©, mais avec les intĂ©rĂŞts. Il s’agit du nouvel ordre gĂ©opolitique qui remplacera effectivement l’OTAN et dĂ©finira le système international pour les annĂ©es Ă venir.
L’Australie se dirige de la France vers les États-Unis car sa principale prĂ©occupation gĂ©opolitique est la Chine. La Chine est Ă©galement la principale prĂ©occupation Ă©trangère des États-Unis. La principale prĂ©occupation gĂ©opolitique de la France n’est pas la Chine. C’est la Russie. Non pas parce que la Russie peut envahir la France, mais parce qu’elle peut envahir d’autres membres de l’Union europĂ©enne.
Cet Ă©crivain a ressenti la peur de la Russie de l’Europe lors d’une visite en 2019 de l’armĂ©e lituanienne en pleine croissance et d’une rencontre avec le ministre de la DĂ©fense de l’Ă©poque, Raimundas Karoblis. Après l’invasion russe de la CrimĂ©e, a-t-il dĂ©clarĂ©, Vilnius a conclu que la Russie voulait restaurer sa domination rĂ©gionale, « nous serons donc Ă nouveau ses marionnettes ».
De telles craintes abondent le long du flanc oriental de l’UE, de l’Estonie Ă la Bulgarie, oĂą les anciens pays communistes craignent la menace terrestre de l’Empire russe historiquement basĂ© sur la terre. Ce n’est pas lĂ que rĂ©sident les craintes des États-Unis et de l’Australie. Sa prĂ©occupation n’est pas la Russie terrestre, mais la Chine maritime.
En d’autres termes, l’Occident se divise entre ceux qui se sentent le plus menacĂ©s par la Russie et ceux qui se sentent le plus menacĂ©s par la Chine.
Dans le mĂŞme temps, la Chine et la Russie ne sont plus engagĂ©es dans l’exportation de la rĂ©volution, comme elles l’ont fait pendant la guerre froide. C’est pourquoi l’OTAN est devenue un anachronisme.
Vu Ă travers ce prisme, la place de la Grande-Bretagne est Ă cĂ´tĂ© des États-Unis et de l’Australie, non seulement Ă cause de l’histoire et de la culture que les trois partagent, et pas seulement Ă cause de la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE, mais parce que la Grande-Bretagne MalgrĂ© son dĂ©clin impĂ©rial, elle reste un puissance maritime, pour laquelle les tensions historiques de la Russie avec la Pologne et l’Ukraine sont moins pertinentes que l’ombre que la Chine projette de Tokyo Ă Perth.
L’essentiel de tout cela est que les trois membres anglophones de l’OTAN, les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Canada, laisseront dans les annĂ©es Ă venir leurs membres europĂ©ens se concentrer sur le confinement de la Russie tandis qu’avec l’Inde, le Japon, l’IndonĂ©sie et Singapour, se concentrer sur le confinement de la Chine.
Ă€ JĂ©rusalem, cette nouvelle Ă©volution amènera beaucoup de personnes Ă s’identifier de manière rĂ©flĂ©chie Ă la nouvelle alliance dirigĂ©e par les États-Unis , en raison de la dĂ©pendance historique d’IsraĂ«l et de son endettement envers ce pays.
Certains pourraient Ă©galement ressentir un sentiment de schadenfreude face Ă la situation en France, rappelant l’embargo sur les armes qu’il a imposĂ© Ă IsraĂ«l alors qu’il Ă©tait assiĂ©gĂ© en 1967. Pour ces IsraĂ©liens myopes, les sous-marins invendus de la France apparaissent dĂ©sormais comme une justice poĂ©tique pour le pays qui, en 1969, a refusĂ© Ă IsraĂ«l les navires Cherbourg, une flottille de navires d’attaque pour laquelle IsraĂ«l avait payĂ© intĂ©gralement avant l’embargo français.
Ce n’est pas ainsi qu’IsraĂ«l devrait aborder la situation actuelle.
Peu importe que les dirigeants français de 1967 soient morts depuis longtemps, qu’Étienne soit un enfant Ă l’Ă©poque, et que le prĂ©sident Emmanuel Macron ne soit mĂŞme pas nĂ©. Ce qui compte, c’est qu’IsraĂ«l n’a rien Ă gagner, et beaucoup Ă perdre, en s’engageant dans les luttes des superpuissances.
Oui, pendant la guerre froide, nous avons pris parti, mais c’Ă©tait diffĂ©rent. L’URSS et la Chine maoĂŻste Ă©taient activement anti-israĂ©liennes, et la première Ă©tait Ă©galement antisĂ©mite. Aujourd’hui, IsraĂ«l entretient des relations formelles, des Ă©changes commerciaux animĂ©s et un respect mutuel avec toutes les superpuissances. Il s’agit d’une grande rĂ©ussite, dont la prĂ©servation devrait ĂŞtre un objectif primordial de la diplomatie israĂ©lienne.
IsraĂ«l a dĂ©jĂ mis en Ĺ“uvre une politique de neutralitĂ©, lorsqu’il a refusĂ© de se joindre aux sanctions anti-russes, malgrĂ© les pressions de l’administration Obama après l’invasion de la CrimĂ©e. C’Ă©tait une politique prudente qui a portĂ© ses fruits lorsque l’armĂ©e de l’air russe est arrivĂ©e en Syrie.
Cela devrait Ă©galement ĂŞtre l’attitude d’IsraĂ«l envers la Chine et la nouvelle alliance qui vient maintenant l’affronter, mĂŞme si elle inclut nos meilleurs amis.





