Ceux qui ramènent les nôtres : l’unité discrète qui rend leur nom aux morts d’Israël

Ils ne montent pas sur les estrades, ne donnent presque jamais d’interviews et n’apparaissent pas dans les communiqués triomphants. Pourtant, depuis plus de vingt ans, une unité très particulière de l’armée israélienne accomplit l’une des missions les plus lourdes, les plus silencieuses et les plus sacrées qui soient : ramener les morts pour qu’ils soient enterrés dignement. Cette unité porte un nom peu connu du grand public : Yasar Darom.

L’unité est née d’un traumatisme national. En mai 2004, lors d’une attaque meurtrière sur l’axe Philadelphi à Gaza, deux véhicules blindés de Tsahal furent détruits, tuant treize soldats. L’explosion dispersa leurs corps sur une large zone. Les soldats présents durent fouiller le sable à genoux, parfois à mains nues, pour récupérer des restes humains. Les images diffusées à l’époque choquèrent profondément l’opinion publique israélienne. Ce drame révéla une réalité brutale : l’armée n’était pas structurée pour gérer de telles situations avec la rigueur, la méthode et la dignité exigées par la loi juive et par la société israélienne.

C’est dans ce contexte que fut créée Yasar Darom, placée sous l’autorité du rabbinat militaire de Tsahal. Sa mission est double. D’une part, assurer que chaque soldat ou civil tombé reçoive une sépulture complète, identifiée et digne, avec un nom, une tombe et un lieu de recueillement pour la famille. D’autre part, empêcher que des dépouilles israéliennes ne soient utilisées par l’ennemi comme monnaie d’échange, levier de chantage ou outil de propagande.

Depuis le 7 octobre 2023, l’unité a été engagée sans relâche. Elle a opéré dans les localités frontalières ravagées, dans des maisons incendiées, des abris transformés en pièges mortels, des champs ouverts et même au cœur de la bande de Gaza, souvent sous le feu. Les membres de Yasar Darom ont travaillé là où d’autres ne pouvaient ou ne voulaient pas rester longtemps. Ils ont récupéré des centaines de corps, parfois entiers, parfois fragmentés, parfois plusieurs jours ou semaines après les faits.

Ce travail exige une précision extrême. Chaque fragment est examiné, documenté, identifié. Rien n’est laissé au hasard. Derrière chaque geste se cache une responsabilité immense : ne pas se tromper, ne pas mélanger, ne pas oublier. C’est un travail qui n’offre aucune gloire, mais qui engage profondément la conscience de ceux qui l’accomplissent.

Un aspect souvent méconnu rend leur mission encore plus lourde sur le plan personnel et spirituel. Selon la loi juive, les kohanim – descendants de la lignée sacerdotale – n’ont pas le droit d’être en contact avec des morts. Or, l’exposition aux corps est permanente et inévitable dans le travail de Yasar Darom. Cela signifie que les kohanim ne peuvent pas faire partie de l’unité. Pour ces hommes, cela implique aussi un renoncement : durant toute la durée de leur engagement, ils sont privés de la bénédiction sacerdotale quotidienne, la Birkat Kohanim, un rituel central de leur vie religieuse.

Ce sacrifice invisible a pris une dimension bouleversante lors d’un moment relaté récemment par des témoins. Un matin, dans une petite synagogue d’un moshav, des membres de l’unité assistaient à la prière. Un kohen se leva pour réciter la bénédiction sacerdotale. À cet instant, l’émotion submergea toute l’assemblée. Des soldats aguerris, habitués à la mort et à l’horreur, éclatèrent en sanglots. Ils réalisaient soudain ce dont ils avaient été privés pendant des mois, précisément au moment où ils donnaient le plus d’eux-mêmes pour les autres. Cette bénédiction retrouvée symbolisait une reconnaissance silencieuse de leur sacrifice.

Yasar Darom incarne un principe fondamental du judaïsme : le “hesed shel emet”, la bonté véritable, celle qui ne peut jamais être rendue. Enterrer les morts avec dignité n’apporte ni récompense ni reconnaissance personnelle. C’est un acte accompli uniquement par devoir moral, spirituel et humain.

Cette mission a récemment trouvé un point d’achèvement symbolique avec le retour en Israël de la dépouille du dernier otage décédé encore détenu à Gaza. Après plus de deux années de travail ininterrompu, l’unité a pu conclure cette tâche historique. Pour beaucoup de ses membres, ce moment fut à la fois un soulagement et un vide : la fin d’une mission sacrée, payée au prix d’un lourd fardeau émotionnel.

Dans une époque dominée par le bruit, les déclarations et les images spectaculaires, Yasar Darom rappelle une vérité essentielle : une nation se mesure aussi à la manière dont elle honore ses morts. Sans slogans, sans caméras, ces hommes ont garanti que personne ne serait abandonné, oublié ou réduit à l’anonymat.

Ceux qui ramènent les nôtres ne cherchent ni reconnaissance ni applaudissements. Leur victoire est silencieuse, gravée dans la terre d’Israël, là où reposent ceux qu’ils ont ramenés à la maison.


Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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