Il y a des opérations financières qui ne sont que des opérations financières. Et il y en a d’autres qui ressemblent davantage à une déclaration. L’annonce faite le 3 mars 2026 du rachat de Reshet 13 — l’une des deux grandes chaînes commerciales israéliennes — par un trio franco-américain composé de l’animateur-producteur Arthur, du milliardaire Patrick Drahi et du financier américain John Paulson appartient clairement à la seconde catégorie. En pleine guerre entre Israël et l’Iran, alors que les missiles tombent sur les villes et que la bataille de l’information fait rage, trois hommes fortunés et engagés ont choisi de miser sur l’audiovisuel israélien. Le geste a du poids. Il appelle à être décrypté.
Reshet 13 : une chaîne au cœur du paysage israélien
Pour comprendre l’enjeu de cette acquisition, il faut d’abord saisir ce qu’est Reshet 13 dans le paysage audiovisuel israélien. Lancée en 2017, la chaîne — également connue sous le nom de Channel 13 — diffuse des programmes d’information sous la marque Hadashot 13, ainsi que des émissions de divertissement et des téléréalités phares comme Big Brother Israël. Elle constitue l’un des deux piliers du secteur audiovisuel privé israélien aux côtés de Keshet 12.
En Israël, il existe cinq chaînes d’information, dont quatre sont privées. Dans cet écosystème concurrentiel et politiquement sensible, Reshet 13 occupe une position particulière : certains médias israéliens ont vu dans l’achat de parts de la chaîne par Drahi la main du Premier ministre Benjamin Netanyahou. La chaîne i24 en hébreu est considérée comme proche du gouvernement actuel, alors que la 13 a un ton en général plus critique envers la coalition de Netanyahou. C’est précisément ce positionnement qui rend le rachat stratégiquement délicat — et politiquement lisible.
Comment l’opération s’est construite
L’opération n’est pas née en un jour. Patrick Drahi était déjà entré au capital de Reshet 13 en février, selon une annonce faite par la chaîne le 11 février. En Israël, il possède déjà la chaîne de télévision internationale i24 News, basée à Tel-Aviv. Une première empreinte, discrète, qui laissait présager une ambition plus large.
Les médias israéliens évoquaient le chiffre de 15 % pour la part du capital initialement acquise. Puis, début mars, la donne a changé de dimension. Arthur Essebag et John Paulson ont rejoint la transaction comme investisseurs aux côtés de Patrick Drahi, ce qui a constitué, selon leurs propres termes, un tournant dans l’acquisition de Reshet 13. Cela constitue un changement dans la structure de la transaction et la renforce considérablement — tant sur le plan financier que stratégique.
Dans leur communiqué commun transmis à l’AFP, les trois hommes ont affiché leur ambition sans détour, soulignant leur attachement aux valeurs sionistes, au renforcement de l’économie israélienne et au maintien de médias puissants, libres et influents. Ce n’est pas le langage des acquisitions purement opportunistes. C’est celui d’un engagement assumé.
Patrick Drahi : un pari israélien après les turbulences européennes
Patrick Drahi n’est pas un inconnu du monde médiatique. Fondateur du groupe Altice, il a bâti un empire télécom et médias qui s’est étendu de la France aux États-Unis en passant par le Portugal et Israël. Mais les dernières années ont été difficiles. Lesté par une dette colossale, Altice a dû vendre en 2024 la chaîne de télévision et la radio françaises BFMTV et RMC. Un recul douloureux pour celui qui avait fait de ces médias des fers de lance de son influence en France.
Son retour par la porte israélienne est donc aussi une reconstruction. Déjà propriétaire de la chaîne i24News à Tel-Aviv, il renforce sa présence dans le paysage médiatique israélien avec un ancrage local plus profond à travers Reshet 13. Homme d’affaires aux racines sépharades, Drahi a toujours entretenu un lien fort avec Israël. Ce rachat le réaffirme publiquement, dans un contexte où ce choix est aussi une prise de position.
Arthur Essebag : de la grande écoute française à l’engagement sioniste
Arthur — de son vrai nom Jacques Essebag — est une figure qui dépasse largement les frontières du show-business. Fondateur du groupe de production Satisfaction, figure majeure du paysage audiovisuel français, il connaît intimement les ressorts de la télévision populaire : production, direct, grande écoute. C’est quelqu’un qui sait parler au grand public, calibrer un format, tenir une audience.
Mais depuis quelques années, Arthur a également pris une posture publique plus engagée sur les questions qui touchent à la communauté juive. En septembre 2025, il a sorti le livre « J’ai perdu un Bédouin dans Paris », pour dire la solitude, le sentiment d’abandon et la peur des Français juifs face à la montée de l’antisémitisme dans le contexte de la guerre à Gaza. Ce livre, qui a eu une résonance considerable en France, dit quelque chose d’important sur l’homme : son investissement dans Reshet 13 n’est pas une reconversion, c’est une continuité.
John Paulson : le troisième homme
Moins connu du grand public francophone, John Paulson est un financier américain dont la réputation à Wall Street n’est plus à faire. Gérant de fonds spéculatifs, il s’est illustré notamment en pariant contre les subprimes avant la crise de 2008, ce qui lui avait valu des milliards de gains. Sa participation à cette opération apporte à l’ensemble la profondeur financière et la crédibilité institutionnelle nécessaires à un tel investissement à long terme.
La question du paysage audiovisuel israélien
L’acquisition intervient dans un contexte de transformation du secteur. Un projet de réforme de l’audiovisuel public présenté par le ministre des Communications Shlomo Karhi est au cœur des débats en Israël, le gouvernement voulant privatiser en partie le service public. L’arrivée de capitaux étrangers dans Reshet 13 s’inscrit donc dans un moment de restructuration plus large du paysage médiatique israélien — et soulève des questions légitimes sur l’indépendance éditoriale de la chaîne dans les mois à venir.
En temps de guerre, l’information est une arme comme une autre. Celui qui contrôle le récit, les images, les débats, influe sur la perception du conflit — en Israël, en diaspora, et dans le monde. Quand trois hommes aux convictions sionistes affichées prennent le contrôle d’une grande chaîne généraliste israélienne, le signal envoyé est clair. Reshet 13 va entrer dans une nouvelle phase de son histoire. Le ton pourrait changer. La ligne éditoriale aussi, probablement.
Rédaction francophone Infos Israel News pour l’actualité israélienne
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