Le meurtre de Yimeno Binyamin Zalka à Petah Tikva, la veille du Jour de l’Indépendance, a secoué tout un pays. Mais derrière l’horreur immédiate d’un fait divers qui a provoqué sept arrestations de mineurs, les données policières dressent un tableau bien plus sombre et bien plus systémique. Ce n’est pas un accident. C’est le symptôme d’une fracture profonde.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2024, pas moins de 109 dossiers ont été ouverts par la police impliquant des mineurs dans des actes de violence grave — menace de meurtre, tentative de meurtre, homicide et assassinat. L’année précédente, ce nombre s’établissait à 97. Cinq ans plus tôt, on comptait quelques dizaines par an. La courbe est sans ambiguïté, et elle monte.
Vered Windman, présidente du Conseil pour la protection de l’enfance, ne mâche pas ses mots : « Les enfants sont le reflet de la société. Ils ne vivent pas dans un vide. » Ce constat, simple en apparence, est en réalité une mise en accusation collective. Une société en état d’urgence permanent, traversée par un discours public qui s’est radicalisé, usée par deux ans de guerre ouverte après le traumatisme du 7 octobre — tout cela se dépose en premier lieu sur les plus vulnérables. Et les plus vulnérables, ce sont les enfants.
Une génération construite dans la rupture
Pour comprendre ce qui se passe, il faut remonter plus loin que la guerre. Les années Covid ont constitué un premier séisme éducatif et social dont les effets s’accumulent aujourd’hui. En tout, ce sont plus de six années au cours desquelles le système scolaire israélien n’a pas fonctionné normalement — entre fermetures liées à la pandémie, perturbations dues aux opérations militaires successives et déplacements de populations entières depuis le 7 octobre. Six ans, c’est une génération entière d’adolescents qui ont grandi sans cadre stable.
Ce que l’école transmet, ce n’est pas seulement les mathématiques ou l’anglais. C’est aussi et surtout une boussole morale, des repères sociaux, la capacité à nouer des relations et à gérer les conflits sans violence. Beti Hanan, responsable en chef du service de probation pour mineurs au ministère des Affaires sociales, le formule avec une lucidité qui dérange : la génération actuelle a grandi sans bénéficier de cette construction progressive. Ce qui a été abîmé, ce n’est pas seulement l’instruction académique — c’est le développement de la conscience morale et sociale.
Le résultat est visible sur le terrain. Les infractions pour violence représentent aujourd’hui environ 40 % de l’ensemble des dossiers ouverts par la police pour des mineurs. Il y a quelques années, c’étaient les infractions contre les biens qui dominaient. Le glissement est brutal.
Quand le système qui devrait protéger s’effondre lui-même
Ce qui rend la situation particulièrement préoccupante, c’est que les filets de sécurité censés intercepter les cas à risque avant qu’ils ne basculent dans la violence s’effritent eux aussi. Vered Windman est explicite : le système de protection de l’enfance et le système éducatif « s’épuisent ». Les budgets ne suivent pas, il n’existe pas de plan d’ensemble pour remédier à la situation, et les professionnels sur le terrain tirent à vue faute de moyens suffisants.
Le service de probation pour mineurs, qui prend en charge aussi bien les jeunes déjà dans la délinquance que ceux qui sont encore sur le bord du chemin, manque chroniquement de personnel. Beti Hanan le dit sans détour : le travail est lourd de sens, mais les salaires sont insuffisants et les postes peinent à être pourvus. Des adolescents qui nécessiteraient une intervention précoce et adaptée attendent, faute d’intervenants disponibles. Et quand les signaux d’alerte ne sont pas traités à temps, les phénomènes s’aggravent jusqu’à l’irréparable.
Me Mary Gunter, avocate de la défense à la Défense publique du district Centre et représentante de l’un des suspects dans l’affaire de Petah Tikva, résume ce que tous les professionnels observent : la majorité des mineurs qu’elle défend correspondent à la définition légale de « jeunes en danger » ou d’« enfants négligés ». Des enfants issus d’un environnement de négligence et d’absence de prise en charge adéquate. La délinquance ne surgit pas de nulle part. Elle s’installe longtemps avant que la justice s’en empare.
La frontière entre prévention et condamnation
Face à ces réalités, la question n’est pas seulement pénale. Elle est aussi — et surtout — préventive. Windman insiste : « La minorité d’âge n’est pas une immunité », et les actes graves doivent être sanctionnés avec toute la sévérité que la loi permet. Mais la sanction seule ne suffit pas à endiguer une vague. « Il faut penser à comment sauver les prochaines victimes potentielles. Parfois, la solution est simple : investir dans un réseau social solide, dans des professionnels. »
Ce qui donne malgré tout une lueur d’espoir, c’est que l’adolescence reste une période de plasticité. Les schémas ne sont pas encore figés. Beti Hanan en est convaincue : « À l’adolescence, il est encore possible de réorienter la trajectoire. Les jeunes qui sont sur le bord du chemin — on peut les faire basculer vers le côté normatif. » Son service affiche d’ailleurs des résultats probants pour les cas qui lui sont confiés à temps. Mais pour y parvenir, encore faut-il que les moyens existent pour identifier les signaux d’alerte, intervenir tôt et offrir de vraies alternatives à des adolescents qui, souvent, ont grandi dans des environnements où la loi du plus fort était la seule règle connue.
L’avertissement de Windman résonne comme un ultimatum collectif : « L’écriture est sur le mur. Sans investissement, cela ne fera qu’empirer. »
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