« La Turquie n’est pas un État ennemi », a tenu à souligner le premier ministre Benjamin Netanyahu la semaine dernière, dans des interviews accordées à la presse étrangère. Reste à savoir ce qu’elle est vraiment. Car Israël observe de très près la recomposition en cours du bloc sunnite dans la région, porté par la Turquie et renforcé par le Qatar, sur fond d’affaiblissement de l’axe iranien. Recep Tayyip Erdogan, qui identifie Israël comme une puissance régionale, déploie des efforts considérables pour l’empêcher de devenir un État de transit sur la route commerciale reliant l’Orient à l’Occident. Il envoie également des bras armés vers les zones de conflit actives du Moyen-Orient, offre un refuge aux dirigeants du Hamas et cherche à s’implanter en Syrie.
Ce n’est certes pas une guerre au sens où le Moyen-Orient l’a connue par le passé. Mais les ambitions, la rhétorique et les manœuvres récentes du président turc ne laissent aucun répit à Israël, qui voit dans l’affaiblissement de l’axe iranien la montée d’une puissance à la fois nouvelle et ancienne dans la région : le bloc sunnite. L’une des craintes formulées est que, face à la déception saoudienne devant l’action limitée des États-Unis contre l’Iran, Riyad devienne un acteur fort et déterminant au sein de ce bloc sunnite. De cette manière, Erdogan enfoncerait un coin profond dans la possibilité d’un accord de paix entre Israël et l’Arabie saoudite, et ferait même reculer les progrès déjà réalisés sur ce dossier.
Se préparer à la suite de l’affrontement
Erdogan profite, d’un côté, de l’affaiblissement de l’Iran et de l’axe qu’il tenait, tout en essayant, de l’autre, de jouer les médiateurs actifs contre la poursuite des frappes américaines et israéliennes visant le pays. De son côté, l’Iran n’a pas non plus déposé les armes, et Israël se prépare à la poursuite de l’affrontement dans le but d’affaiblir le régime et de le faire tomber. Malgré sa situation difficile, le régime souhaite toujours renouveler la ceinture de feu autour d’Israël via le Hezbollah, le Hamas (affaiblis) et aussi les Houthis, qui disposent de 200 000 combattants entraînés et bien équipés.
Le professeur Kobi Michael, chercheur senior à l’institut Misgav et à l’INSS, explique à Israel Hayom qu’Israël se trouve dans un « no man’s land stratégique ». Selon lui, Israël s’est retrouvé dans une réalité où il ne parvient pas à traduire ses succès militaires en une perspective stratégique, c’est-à-dire façonner cette nouvelle architecture régionale. Ce no man’s land est né, explique-t-il, de l’entrée des Américains dans des négociations face aux Iraniens, sans compréhension réelle de qui sont les Iraniens : il était clair qu’il n’existait aucune chance réelle de combler les écarts entre les parties, et que les Iraniens ne faisaient que profiter du temps pour reconstruire leurs capacités, refusant d’abandonner l’idée stratégique de l’axe et de la destruction d’Israël.
Le professeur Michael ajoute que, dans cet axe, le Hezbollah reste le joyau de la couronne : c’est pourquoi les Iraniens ont exigé de lier le cessez-le-feu avec les États-Unis à un cessez-le-feu au Liban, afin de préserver le Hezbollah comme leur actif stratégique le plus précieux. C’est aussi, selon lui, un signal envoyé à tous les autres relais fortement affaiblis en Syrie, en Irak, à Gaza et chez les Houthis, leur signifiant qu’ils voleront à leur secours comme ils le font pour le Hezbollah. D’où la volonté déjà visible de reconstituer la ceinture de feu autour d’Israël — et tant que ce régime existera, il n’y a, selon lui, aucune chance qu’il change de méthode.
L’OTAN entrera-t-elle en jeu ?
Le professeur Michael estime qu’Israël doit se tenir prêt pour un « jour J » et pour la suite directe de l’opération Lion Levé, jamais officiellement terminée. Israël, dit-il, doit actuellement laisser les Américains gérer le dossier face à l’Iran, tout en se préparant à réagir de façon très dure si le régime iranien l’entraîne dans un affrontement et l’attaque directement. Il évoque la possibilité que Donald Trump tente de bâtir une coalition avec les pays du Golfe, voire l’OTAN, face à l’Iran, et qu’il exige d’Israël d’encaisser une future attaque, à l’image de ce que George Bush père avait demandé à Yitzhak Shamir en son temps — lorsque Shamir avait accepté de ne pas riposter en Irak après les tirs de Scud sur Israël. Aujourd’hui, selon le professeur Michael, Israël devra réagir sévèrement en cas d’attaque, même au prix d’une confrontation avec le président Trump et d’une crise dans les relations avec Washington.
Le colonel (réserve) professeur Gabi Siboni, directeur général de l’institut de Jérusalem pour la stratégie et la sécurité, explique le lien entre l’affaiblissement de l’axe iranien et la montée en puissance de la Turquie dans la région. Une Iran faible convient à la Turquie, précise-t-il, mais pas une Iran renouvelée — c’est pourquoi les Turcs ont empêché une tentative d’implanter des Kurdes en Iran, pas seulement pour un règlement de comptes personnel. Selon lui, l’affaiblissement de l’Iran est manifeste, et le régime est sur du temps emprunté ; la poursuite de cette tendance dépendra des actions que prendront les Américains. Si l’offensive s’étend à l’ensemble du dispositif économique iranien, Téhéran devra affronter des décennies de reconstruction. Mais l’Iran, rappelle-t-il, peut survivre encore un siècle avec du pain sec tout en maintenant l’objectif de détruire l’État juif : la volonté existe, la question est de savoir s’ils en auront la capacité.
Concernant la montée d’Erdogan comme puissance régionale, le professeur Siboni précise que l’axe sunnite radical mené par la Turquie et le Qatar est en pleine ascension, et que l’idée d’Erdogan est de faire revivre l’Empire ottoman dans tout le Moyen-Orient. Il détient une base militaire immense en Somalie et tente de défier le projet commercial reliant l’Inde à Israël puis au monde, pour lui substituer un axe alternatif passant par la Turquie, le Pakistan et la Syrie. La Turquie, ajoute-t-il, essaie aussi d’agir à l’intérieur même d’Israël, notamment autour des élections, via des opérations d’influence et des actions dans le bassin sacré de Jérusalem, en finançant la construction de mosquées pour contester la présence israélienne.
Vers une indépendance en matière d’armement
Face à ces défis — l’Iran, la Turquie et leurs ramifications d’influence, y compris face à l’administration américaine —, Israël doit s’organiser selon un nouveau modèle, précisent les chercheurs. Non plus une dépendance totale envers les États-Unis, mais une transition vers le maximum d’indépendance en matière d’armement, et la création d’alliances supplémentaires dans la région.
Le professeur Siboni affirme proposer, ces derniers temps, de se détacher de l’aide américaine, une direction que suit d’ailleurs le premier ministre selon lui. L’objectif, précise-t-il, n’est pas de mettre tous les œufs dans le même panier américain, mais aussi de commencer à se détacher de la dépendance aux munitions américaines et de développer un partenariat commercial avec d’autres pays comme la Corée du Sud, l’Inde et le Japon, afin de développer l’industrie militaire.
Le professeur Michael défend une ligne similaire concernant l’organisation israélienne dans la région. Sur le plan militaire, dit-il, Israël doit réduire sa dépendance aux chaînes d’approvisionnement et renforcer la production autonome pour ne pas être exclusivement lié aux États-Unis — un embargo partiel avait déjà été imposé sous l’administration Biden, et ses limites ont été constatées. Il faut, selon lui, développer des coopérations avec d’autres pays comme la Serbie, la Hongrie et l’Inde, sur lesquels s’appuyer en temps de crise plutôt que de rester dépendant des seuls États-Unis.
Isolement, pas guerre
En observant les dernières manœuvres d’Erdogan, le professeur Michael précise que, selon lui, les intentions de la Turquie ne visent pas la guerre contre Israël, mais plutôt l’isoler et l’affaiblir, en s’insérant dans chaque zone de conflit du Moyen-Orient comme acteur influent — au Liban, en Syrie, dans les actions menées dans les eaux économiques face à la Grèce et à Chypre, et via un resserrement des liens avec l’Égypte et le Pakistan. Ces manœuvres ont une portée déclarative, alors que les membres du bloc sunnite, dont la Turquie et le Pakistan, aspirent à un pacte de défense — sachant que le Pakistan est une puissance nucléaire.
Selon le professeur Michael, il s’agit d’un axe problématique, car la Turquie s’en sert comme levier pour établir une hégémonie régionale, profitant de la faiblesse iranienne. Parallèlement, Trump et Erdogan entretiennent des relations très chaleureuses, et il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un parti fortement soutenu par les Frères musulmans d’Erdogan, gangrené par l’antisémitisme, ce qui permet au Hamas d’opérer depuis le territoire turc et d’y ancrer ses infrastructures terroristes dirigées vers la Judée-Samarie. Lorsque tous ces éléments se rejoignent dans la perception turque d’Israël comme puissance régionale, cela se traduit par une hostilité grandissante envers Israël, tant dans la rhétorique que dans les actes, rendant plus difficile pour Israël d’atteindre ses objectifs.
L’organisation militaire israélienne face à l’Iran reste à son apogée, tandis que se poursuit la guerre de basse intensité sur l’ensemble des fronts — Liban, Gaza et Syrie. Mais le professeur Siboni recommande dans le même temps d’intégrer la Turquie dans les scénarios de référence et de bâtir la force en conséquence. L’armée doit renforcer la marine, précise-t-il, car la Turquie dispose d’une capacité maritime considérable et pourrait, si elle le voulait, fermer l’accès maritime d’Israël. Il recommande également de bloquer la vente de la compagnie Zim à une société qatarie en partie propriétaire.
Malgré tous ces bouleversements, les regards doivent rester fixés sur l’essentiel, conclut le professeur Siboni : il ne faut jamais oublier que la priorité première d’Israël demeure d’achever la mission en Iran, jusqu’au remplacement du régime.
Pour prolonger cette analyse, deux articles déjà publiés sur infos-israel.news permettent de mieux cerner ces deux dynamiques régionales :
- Escalade en Méditerranée : la Turquie escorte la flottille pour Gaza avec des navires de guerre, qui revient sur les tensions maritimes entre Ankara et Jérusalem.
- Huit minutes de doute : comment Tsahal a failli annuler l’élimination des chefs houthistes au Yémen, qui illustre l’affaiblissement de l’axe iranien évoqué par les experts.





