« Ce sont les élections les plus importantes qu’on ait jamais connues ici » : cette phrase revient dans presque toutes les conversations. Cette urgence, qui jusqu’ici résonnait surtout dans des discussions de salon lointaines, se traduit cette année en actes concrets : un billet d’avion et un bulletin de vote. De nombreux Israéliens qui, par le passé, n’auraient jamais envisagé un tel voyage pour une seule journée se retrouvent aujourd’hui portés par des vagues de mobilisation d’une ampleur inédite.
Une peur qui voyage avec eux, jusqu’à l’étranger
Pour Moran Pedi, installée aux Pays-Bas depuis trois ans après une décennie passée aux États-Unis, la décision de venir voter est liée à un sentiment d’engagement envers le pays, mais aussi, directement, à sa sécurité personnelle à l’étranger. Depuis le 7 octobre, elle et sa famille vivent sous un nuage de peur. « Je n’ai jamais caché mon identité, mais depuis ce samedi-là, nous faisons profil bas », raconte Moran. « Nous avons enlevé les mezouzot des portes et nous ne les avons jamais remises. » Elle décrit un incident chez Primark, où une caissière avait demandé leurs origines. Elle avait répondu qu’ils venaient d’Arizona, mais son fils l’avait contredite en disant qu’ils venaient d’Israël, ce qui avait attiré l’attention de personnes dans la file d’attente. Elle s’était alors accroupie à hauteur des yeux de son fils pour lui demander de se taire et de ne pas prononcer le nom du pays. Moran estime que la politique du gouvernement la touche directement, même à l’étranger : « On est en 2026, j’ai peur de dire d’où je viens, ça doit changer. » Avec son mari, ils ont convenu qu’elle prendrait l’avion quelle que soit la date des élections ; ils passeront des vacances en Israël, son mari et leurs enfants retourneront aux Pays-Bas pour l’école, et elle restera sur place pour voter.
L’histoire de Tamir Ben-Yosef, installé dans le Kent, en Angleterre, est différente. Sa vie à l’étranger a commencé il y a quarante ans, quand il a quitté Israël à 24 ans. Ce sera la toute première fois qu’il vote lors d’élections israéliennes. Fils du célèbre commandant de la Shayetet 13 Aharon (Eskimo) Ben-Yosef, il a lui-même servi dans cette unité avant de partir en voyage après ses études au Technion, et n’est jamais revenu vivre en Israël. « Je suis très triste », confie-t-il. « Je ne penche ni à gauche ni à droite, je suis au centre. Je suis pour la démocratie ; il est important pour moi que le pays reste démocratique et puisse aussi se défendre au milieu du chaos du Moyen-Orient. C’est une honte terrible que tout cela soit en train d’être détruit. » Le tournant, pour lui, a eu lieu le 7 octobre et lors des débats autour de la loi sur la conscription : dès qu’il a connu la date des élections, il a réservé un billet. Sa femme, elle, ne l’accompagnera pas, inquiète pour la situation sécuritaire.
Lee, qui vit avec son mari et ses trois filles à Los Angeles, viendra elle aussi voter. Elle observe la situation « à travers un prisme lointain », estimant que le gouvernement israélien a traversé l’événement le plus difficile qu’ait connu le peuple juif sans céder à la pression. Elle a décrit la fierté ressentie lors de l’attaque contre l’Iran, saluant la coordination avec les États-Unis. Selon elle, l’idée de se réveiller un matin avec un gouvernement composé avec des partis arabes après le drame vécu pousse n’importe qui à réserver un billet pour venir voter.
Tair Mordoch, qui dirige la communauté « Femmes dans un monde d’opportunités » — la plus grande communauté de femmes israéliennes en relocalisation, avec environ 82 000 membres dans 84 pays — considère sa communauté comme un baromètre de l’état du pays. Rentrée en Israël il y a sept ans après un long séjour à Tokyo et à Singapour, elle a pour la première fois utilisé son influence pour inciter les femmes de sa communauté à venir voter, une démarche inhabituelle pour elle après huit années sans jamais rien demander. Sa publication a suscité des milliers de réactions de femmes annonçant leur venue.
Merav Ronen, installée dans le Kent depuis quatre ans, raconte à quel point il a été difficile d’être loin d’Israël le 7 octobre. Elle prendra des congés et ses filles manqueront l’école pour ce déplacement. Le sujet du vote, dit-elle, est devenu omniprésent dans tous les groupes d’Israéliens en relocalisation dont elle fait partie.
Shirley Dan-Ari, installée à Porto depuis deux ans, a acheté son billet le jour même de l’annonce de la date des élections, avant que les prix ne grimpent. Elle évoque un sentiment d’élections décisives, peut-être les dernières : selon elle, on ne peut vivre à l’étranger que parce que l’État d’Israël existe. Les résultats détermineront si elle envisage un jour de rentrer.
Sagi, installé en Lituanie après être passé par Chypre, décrit ces élections non comme un devoir civique mais comme une question existentielle pour l’avenir de sa famille. Le 7 octobre, lui et son épouse, qui n’est pas israélienne, se trouvaient par hasard en Israël et ont vécu le début de la guerre sur place ; lors d’un second séjour, avec leur fils d’un an, ils ont connu les tirs de missiles depuis le Yémen. Sa femme, dit-il, n’est plus prête à envisager de vivre en Israël. Il a réservé son billet et envisage même de faire du bénévolat le jour du scrutin.
Une mobilisation qui se chiffre
Selon le registre officiel des électeurs, entre 540 000 et 570 000 citoyens ayant le droit de vote en Israël ne vivent pas dans le pays, ce qui représente au moins 13 mandats selon les estimations. Selon la loi israélienne, ces électeurs inscrits ne peuvent voter sans se rendre physiquement en Israël, à l’exception de quelques milliers de personnes exemptées en tant que titulaires de fonctions officielles, employés de l’État ou émissaires.
C’est dans ce contexte qu’est né le programme Fly&Vote, destiné à aider ces électeurs à se rendre en Israël pour voter aux prochaines élections. Selon des sources au sein de l’organisation, 30 000 électeurs éligibles se sont déjà inscrits, et l’initiative les aide désormais à acheter des billets d’avion organisés à prix raisonnables depuis diverses destinations à travers le monde. Toujours selon ces sources, 50 % des inscrits souhaitent venir des États-Unis, 10 % des Pays-Bas, 6 % de Suisse, 4 % du Royaume-Uni, 4 % du Canada, 4 % de France, 2 % d’Australie, 2 % du Portugal, 2 % de Thaïlande et 2 % d’Allemagne.
Sur la dynamique politique et électorale à l’approche du scrutin, on pourra lire notre article sur le retour surprise qui pourrait bouleverser l’équilibre électoral face à Netanyahou, ainsi que notre article sur les Israéliens empêchés de voter en raison d’un vol retardé lors d’un précédent scrutin.






