Le détroit d’Ormuz est devenu ces derniers mois l’arme centrale de l’Iran dans sa guerre contre les États-Unis et Israël. La fermeture prolongée du détroit, qui sert en temps normal au transit d’une part considérable du commerce pétrolier mondial, frappe durement les pays exportateurs de pétrole du Golfe et les pousse à chercher des itinéraires alternatifs.
Ces dernières semaines, un nouveau projet prend forme : faire revivre un ancien oléoduc destiné à acheminer le pétrole irakien vers l’Europe en passant par la Syrie, et remplir au passage les caisses du régime d’Ahmad al-Chareh. Ce projet place Israël dans une position ambivalente : d’un côté, il érode la puissance de l’Iran et ses leviers d’influence ; de l’autre, il pourrait nuire au potentiel d’Israël de devenir un carrefour central pour l’acheminement de l’énergie du Moyen-Orient.
Un soutien américain enthousiaste
Plus tôt ce mois-ci, l’Irak et la Syrie ont signé un protocole d’accord pour la remise en état de l’oléoduc historique reliant les gisements pétroliers de Kirkouk, dans le nord de l’Irak, au port de Baniyas, sur la côte méditerranéenne syrienne. Ce pipeline, long d’environ 800 kilomètres, était à l’arrêt depuis l’invasion américaine de l’Irak en 2003.
La signature s’est tenue à Washington, en présence du secrétaire américain à l’Énergie Chris Wright, et l’ensemble du projet a reçu la bénédiction du département d’État américain, qui l’a qualifié dans un communiqué officiel d’« important d’un point de vue stratégique, bilatéral et régional ». Selon le Financial Times, le géant pétrolier américain Chevron serait en discussions avancées pour participer à un consortium international chargé de mener la réhabilitation du pipeline, aux côtés d’une société d’investissement américaine et d’une société de portefeuille qatarie.
Bien que le pipeline soit encore loin d’être opérationnel, la Syrie elle-même devient déjà progressivement un axe réel pour l’acheminement du pétrole irakien vers l’Occident. Selon la société de recherche Kpler, dès le mois de mai, des camions transportant du pétrole irakien ont commencé à franchir la frontière syrienne pour transférer l’or noir vers des pétroliers chargés au port de Baniyas, au rythme d’un navire toutes les semaines à dix jours. Jusqu’à récemment, ces cargaisons de pétrole étaient destinées principalement à des clients européens, mais la semaine dernière, Reuters a rapporté que les premiers pétroliers transportant du pétrole irakien avaient quitté le port de Baniyas en direction d’une destination bien plus lointaine : les côtes américaines.
De l’Irak, via la Syrie, jusqu’aux États-Unis
Ce succès syrien place Israël face à un dilemme, comme l’explique Vita Avrahamov, de l’Institut israélien de stratégie et de sécurité (JISS) : certes, toute voie qui brise le verrou pétrolier iranien est positive pour Israël, mais ce succès pourrait aussi se faire à ses dépens. Avrahamov explique qu’un itinéraire pétrolier terrestre direct de l’Irak vers la Méditerranée via la Syrie rend superflue une partie du besoin de tracés alternatifs qui devaient passer par Israël — au premier rang desquels différentes idées visant à exploiter l’infrastructure du pipeline Eilat-Ashkelon (KATSA) et à la relier aux réseaux énergétiques des pays du Golfe, dans le cadre du renforcement du statut d’Israël en tant que carrefour énergétique régional face à l’Europe.
Selon Avrahamov, le préjudice pour Israël concerne directement la carte de la concurrence régionale, pas seulement la théorie : plus la Syrie d’Ahmad al-Chareh devient concrètement un pays de transit central pour l’énergie au Moyen-Orient, plus son statut économique et politique se renforce — et chaque dollar d’investissement qui afflue vers Damas grâce à ce rôle augmente le nombre d’alternatives dont disposent les pays du Golfe et l’Europe pour acheminer leur énergie, réduisant d’autant l’incitation économique à développer un tracé concurrent qui passerait précisément par Israël.
La Syrie se renforce, Israël s’affaiblit
Par ailleurs, Avrahamov rappelle que l’alternative israélienne n’était de toute façon pas une affaire conclue : elle dépendait dès le départ de développements géopolitiques qui ne se sont pas encore produits, au premier rang desquels une normalisation avec l’Arabie saoudite — un processus entré dans une profonde mise en veille avec le déclenchement de la guerre du 7 octobre, même si ces dernières semaines, il semble se rapprocher d’une possibilité de dégel. Même sans le projet syrien, la transformation d’Israël en carrefour énergétique régional dépendait de conditions encore loin d’être réunies — et désormais, avec le succès syrien, cette possibilité se trouve encore repoussée en marge.
Le projet syrien s’inscrit dans une course plus large qui se joue actuellement dans le Golfe, alors que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis étendent eux aussi leurs propres pipelines pour contourner le détroit d’Ormuz — l’une via la mer Rouge, l’autre via le golfe d’Oman. Selon Avrahamov, plus les pays de la région parviennent à diversifier leurs voies d’exportation, plus Israël risque de découvrir qu’il est resté à un carrefour sans passagers.
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