Tribune du gĂ©nĂ©ral (rĂ©s.) Yitzhak Brik et du Dr Ofer Grozbard : « Le renseignement israĂ©lien continue de se tromper — et l’essentiel sur l’ennemi n’est toujours pas appris »

Tribune du général (rés.) Yitzhak Brik et du Dr Ofer Grozbard

La racine de l’Ă©chec provient de deux causes fondamentales : l’incomprĂ©hension de l’ennemi, et l’incomprĂ©hension de nous-mĂŞmes, de nos penchants et de nos erreurs rĂ©currentes. Si nous disposions d’une armĂ©e suffisamment vaste pour faire face aux capacitĂ©s de l’ennemi Ă  tout moment et en tout lieu, nous n’aurions pas de problème. Mais l’essentiel de l’armĂ©e du petit État d’IsraĂ«l repose sur des forces de rĂ©serve qu’il faut mobiliser en cas de besoin, ce qui prend du temps. Nous n’avons donc d’autre choix que d’apprendre Ă  identifier les intentions de l’ennemi, ainsi que nos propres erreurs de pensĂ©e rĂ©currentes.

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PrĂ©cisons que nous parlons ici de renseignement stratĂ©gique, dont l’objectif principal est d’alerter en amont d’une guerre, et non de renseignement tactique portant sur des sujets ponctuels comme la localisation de terroristes et d’armements, ou les alertes d’attentats. Sur ce dernier point, fondĂ© sur des clichĂ©s, des Ă©coutes et d’autres moyens technologiques, la division du renseignement excelle. La difficultĂ© surgit prĂ©cisĂ©ment lĂ  oĂą la psychologie entre en jeu — la comprĂ©hension du mode de pensĂ©e de l’ennemi, et la comprĂ©hension de nous-mĂŞmes, de nos penchants et de nos erreurs.

La mĂ©connaissance de l’ennemi et de son mode de pensĂ©e

Nous avons tous tendance Ă  bien connaĂ®tre notre propre culture, et non celle de l’ennemi ni son mode de pensĂ©e. En ce sens, nous pĂ©chons tous par un narcissisme culturel, du fait de la manière dont nous avons grandi et Ă©tĂ© Ă©duquĂ©s, et parce que nous sommes entourĂ©s de personnes qui pensent comme nous. Il n’est pas facile d’enseigner Ă  un membre de la culture occidentale moderne et individualiste comment pensent les membres de cultures traditionnelles collectivistes, et en particulier le mode de pensĂ©e de nos ennemis parmi les plus extrĂ©mistes de cette culture.

En ce sens, nous ressemblons Ă  un poisson persuadĂ© qu’il n’existe que de l’eau autour de lui. Essayez de lui expliquer qu’il existe aussi de l’air et de la terre. La division du renseignement militaire, au fil des ans et encore aujourd’hui, refuse systĂ©matiquement d’Ă©tudier le champ de la psychologie interculturelle, un domaine pourtant riche d’une quantitĂ© considĂ©rable de livres et d’articles issus des meilleures universitĂ©s du monde, traitant des Ă©carts de pensĂ©e entre les cultures. Le rĂ©sultat : le chef du renseignement militaire affirmant, avant le massacre du 7 octobre, que le Hamas n’avait aucun intĂ©rĂŞt Ă  attaquer. Le mot « intĂ©rĂŞt » est par essence un concept occidental, fondĂ© sur des calculs de gain et de perte.

La méconnaissance de nous-mêmes

Nous sommes tous soumis Ă  des mĂ©canismes de dĂ©fense psychologiques qui dĂ©forment notre pensĂ©e et nous mènent Ă  des erreurs communĂ©ment appelĂ©es, dans le langage populaire, une « conception erronĂ©e ». Nous avons tendance Ă  l’arrogance, car c’est une sensation agrĂ©able que de se croire les meilleurs et les plus forts. L’Ă©chelon politique et le public lui-mĂŞme rĂ©clament cette posture, qui peut d’ailleurs rapporter des mandats supplĂ©mentaires. Nous sommes tous soumis Ă  des mĂ©canismes de refoulement du type « nous n’avons pas peur et nous ne sommes pas dissuadĂ©s » — et Ă  la projection : c’est l’ennemi qui est dissuadĂ©.

En effet, nous n’avons pas voulu admettre que nous Ă©tions nous-mĂŞmes dissuadĂ©s d’attaquer notre ennemi sur tous les fronts, prĂ©fĂ©rant croire que c’Ă©tait eux qui l’Ă©taient. La dissonance cognitive est un autre mĂ©canisme de dĂ©fense, par lequel nous tentons de justifier logiquement ce qui nous arrange — c’est-Ă -dire la conception erronĂ©e elle-mĂŞme.

Comment mieux former les officiers du renseignement ?

Comment enseigner aux officiers du renseignement Ă  ne pas tomber, autant que possible, dans ces pièges Ă©motionnels et cognitifs ? Ce n’est pas simple, mais la première sagesse consiste en l’humilitĂ© et la comprĂ©hension que mĂŞme chez nous, nous ne sommes pas maĂ®tres absolus. Quiconque affirme une position avec assurance devrait pouvoir raconter comment il y est parvenu, et quels doutes ou hĂ©sitations ont pu jalonner ce cheminement avant qu’il ne forge son opinion.

La diversitĂ© culturelle (âge, sexe, origine culturelle) est elle aussi extrĂŞmement importante, face Ă  l’homogĂ©nĂ©itĂ© actuelle — principalement de jeunes hommes d’origine occidentale. Le recrutement dans le renseignement repose essentiellement sur des tests Ă©valuant la capacitĂ© analytique, directement hĂ©ritĂ©e de la culture occidentale moderne, plutĂ´t que sur les compĂ©tences sociales et la capacitĂ© manipulatoire dans lesquelles excellent nos ennemis.

L’abandon du renseignement humain au profit d’une dĂ©pendance accrue Ă  la technologie constitue un net Ă©loignement de toute tentative de rencontrer l’ennemi et de le comprendre. Nous construisons une clĂ´ture — et qui a besoin de connaĂ®tre ce qui se trouve de l’autre cĂ´tĂ© ?

Il faut comprendre que l’esprit humain n’a aucun mal, parfois, Ă  affirmer que le noir est blanc. C’est prĂ©cisĂ©ment ce qui nous est arrivĂ© lorsque nous avons ignorĂ© un ensemble considĂ©rable de tĂ©moignages dont mĂŞme un profane aurait pu s’inquiĂ©ter. Les derniers chefs du renseignement militaire Ă©taient rongĂ©s par l’arrogance, rivalisant entre eux dans leurs dĂ©clarations sur la durĂ©e pendant laquelle le Hamas resterait dissuadĂ© — cinq ans, puis quinze de plus. Il suffit de les revoir dans les studios pour constater que rien n’a changĂ©. Les doutes, eux, ont disparu depuis longtemps.

Le dĂ©bat sur l’Ă©chec du renseignement souffre d’une lacune centrale : un service de renseignement chargĂ© d’Ă©valuer les intentions de l’ennemi doit impĂ©rativement ĂŞtre dotĂ© d’outils psychologiques essentiels, Ă  la fois pour comprendre l’ennemi et pour se comprendre lui-mĂŞme. Rien n’indique que quiconque, au sein de la division du renseignement militaire, ait aujourd’hui compris cela.

Liens internes

Sur les mises en garde antĂ©rieures concernant les lacunes du renseignement militaire israĂ©lien, retrouvez notre article sur les avertissements du renseignement militaire concernant la menace croissante d’une grande guerre, restĂ©s lettre morte avant le 7 octobre.