Il existe des propos qui ne se contentent pas de choquer. Ils Ă©branlent. C’est ce qu’Ă©crit Oren Helman, père d’une adolescente en situation de handicap et prĂ©sident de l’association « Kesher Habait », dĂ©diĂ©e aux familles ayant des besoins particuliers, dans une tribune publiĂ©e sur Ynet. Il y raconte avoir lu les propos tenus par le directeur gĂ©nĂ©ral par intĂ©rim de l’Institut national d’assurance (Bituah Leumi), Zvika Cohen, sans en croire ses oreilles. Selon lui, ce responsable, Ă la tĂŞte de l’institution censĂ©e incarner le filet de sĂ©curitĂ© sociale des citoyens israĂ©liens, aurait affirmĂ© que des parents d’enfants autistes avaient fait un « exit », laissant entendre que la hausse des diagnostics s’expliquerait par le fait que certains parents auraient compris qu’il y avait là « un revenu supplĂ©mentaire ».
Face Ă cela, Oren Helman formule un souhait qu’il aimerait pouvoir adresser directement Ă l’auteur de ces propos : vivre, ne serait-ce qu’un jour, ce que vivent ces familles. Un rĂ©veil aux cĂ´tĂ©s d’un enfant qui peine Ă communiquer. Des mois d’attente pour des diagnostics et des traitements. Des combats face aux commissions, Ă la bureaucratie, Ă des systèmes incapables de rĂ©pondre Ă temps. Des dizaines de rendez-vous avec des thĂ©rapeutes, des structures scolaires, des hospitalisations, des moments de crise, des nuits sans sommeil et une inquiĂ©tude permanente pour l’avenir de ces enfants. Et qu’après tout cela, cette mĂŞme personne les regarde dans les yeux pour leur parler d’« exit ».
Aucun parent, insiste-t-il, n’Ă©changerait l’allocation de la sĂ©curitĂ© sociale contre un enfant qui n’en aurait pas besoin. Il aurait prĂ©fĂ©rĂ© ne jamais avoir besoin d’un seul shekel de l’État, ne jamais dĂ©pendre d’allocations, de commissions mĂ©dicales ou d’une quelconque reconnaissance officielle. Il aurait prĂ©fĂ©rĂ© que ses enfants puissent vivre sans les Ă©preuves qu’ils doivent affronter chaque jour. Quiconque connaĂ®t la rĂ©alitĂ© de ces familles sait que l’allocation n’est ni un cadeau, ni un gain, ni une source de revenu. Elle ne couvre mĂŞme pas les coĂ»ts rĂ©els d’Ă©lever un enfant handicapĂ© : soins, transports, structures adaptĂ©es, Ă©quipement, accompagnement, perte de journĂ©es de travail et dĂ©penses qui s’accumulent, atteignant des dizaines de milliers de shekels par an.
Entre diagnostic et « exit »
Mais la douleur la plus profonde ne rĂ©side peut-ĂŞtre pas seulement dans le contenu des propos, Ă©crit Helman, mais dans leur portĂ©e. Pendant de longues annĂ©es, les familles concernĂ©es ont luttĂ© pour faire tomber la stigmatisation entourant les enfants handicapĂ©s. Elles ont encouragĂ© les parents Ă se tourner vers un diagnostic prĂ©coce, leur ont demandĂ© de ne pas avoir honte, de cesser de cacher leurs enfants, de comprendre qu’un diagnostic n’est pas une marque d’infamie mais une porte d’accès Ă des soins qui peuvent changer une vie. Et voilĂ que la personne Ă la tĂŞte de l’une des institutions les plus importantes d’IsraĂ«l les ramène des annĂ©es en arrière.
En associant diagnostic et « exit », selon l’auteur, ce responsable ne blesse pas seulement les parents concernĂ©s. Il jette une ombre sur chaque enfant du spectre autistique, sur chaque famille qui demande de l’aide, et sur chaque parent qui se demandera dĂ©sormais si on le soupçonne, lui aussi, de vouloir « faire caisse » aux frais de l’État. Une dĂ©claration dangereuse, insiste Helman, parce qu’elle s’infiltre : chez le fonctionnaire siĂ©geant en commission, chez le mĂ©decin qui examine les dossiers, dans le grand public, chez quiconque commence Ă regarder les familles d’enfants handicapĂ©s avec suspicion plutĂ´t qu’avec compassion et comprĂ©hension.
S’il existe des cas de fraude, comme dans tout système public, l’État a le devoir de les instruire et de sanctionner les responsables, Ă©crit-il. Mais il est inacceptable de transformer des cas isolĂ©s en une tache jetĂ©e sur tout un ensemble de parents dĂ©vouĂ©s, qui consacrent leur vie Ă leurs enfants et paient des prix psychologiques, familiaux et financiers que personne ne choisirait de son plein grĂ©.
Helman revient aussi sur la manière dont le directeur gĂ©nĂ©ral par intĂ©rim aurait rĂ©pondu Ă une mère de deux enfants du spectre autistique qui avait osĂ© protester : plutĂ´t que de s’arrĂŞter, d’Ă©couter et de comprendre la douleur exprimĂ©e par ses propos, il l’aurait ignorĂ©e, rĂ©duite au silence et humiliĂ©e. Ce n’est pas, selon l’auteur, une simple question de style, mais une vision du monde. Le Bituah Leumi n’est pas seulement un organisme distributeur d’allocations : il constitue l’un des piliers de l’État providence, le lieu vers lequel les citoyens se tournent dans les moments les plus difficiles de leur existence, avec la confiance que le système les verra, les respectera et se tiendra Ă leurs cĂ´tĂ©s.
Pour Oren Helman, quiconque observe ces familles d’abord Ă travers le prisme de la suspicion ne comprend pas l’essence de sa fonction. Un leadership public ne se mesure pas seulement Ă des chiffres, des budgets et des bilans, mais Ă l’humanitĂ©, Ă la sensibilitĂ© et Ă la capacitĂ© de voir la personne derrière les donnĂ©es. C’est pourquoi, conclut-il, une personne qui jette l’opprobre sur tout un ensemble de parents d’enfants handicapĂ©s, au lieu de les protĂ©ger et de se battre pour eux, n’est pas digne de diriger l’institution censĂ©e dĂ©fendre le bien-ĂŞtre, la dignitĂ© et les droits des citoyens d’IsraĂ«l. Il appelle ainsi Zvika Cohen Ă dĂ©missionner de ses fonctions, estimant que quelqu’un qui raisonne de cette manière ne peut assumer la responsabilitĂ© centrale du soin portĂ© aux personnes Ă besoins particuliers et Ă leurs familles. Les mots prononcĂ©s par le responsable d’une institution publique, rappelle-t-il, ne restent jamais de simples mots : ils façonnent une rĂ©alitĂ©, et celle que ces familles veulent construire pour leurs enfants doit ĂŞtre faite de respect, de confiance et de partenariat — non de suspicion, d’humiliation et de stigmatisation.
Cette tribune est signĂ©e par Oren Helman, père d’une adolescente Ă besoins particuliers, prĂ©sident de l’association Kesher et fondateur de « SikouĂŻ ShavĂ© » (ÉgalitĂ© des chances).
Sur des sujets proches, on peut Ă©galement lire comment des parents d’Ă©lèves avaient boycottĂ© la mère d’un enfant autiste en IsraĂ«l, ou encore notre article sur les allocations destinĂ©es aux familles ayant des enfants Ă besoins spĂ©ciaux.






