Les autorités égyptiennes ont arrêté des centaines de personnes pour réprimer une série des manifestations à travers le pays, ont déclaré vendredi un organisme de surveillance mondial et des avocats des droits humains.
La police anti-émeute a dispersé de force les manifestations limitées suite à la crise économique qui ont éclaté dans plusieurs villages ruraux pauvres au cours des dernières semaines, tirant des gaz lacrymogènes, selon un nouveau rapport du groupe de défense des droits basé à Londres (Amnesty International).
Le groupe a dĂ©clarĂ© avoir vĂ©rifiĂ© des vidĂ©os montrant des officiers armĂ©s de fusils en force, battant dans deux cas des manifestations non armĂ©es avec des matraques et tirant des balles de caoutchouc sur ceux qui s’enfuyaient. Deux hommes ont Ă©tĂ© tuĂ©s lors de la rĂ©pression, a indiquĂ© le groupe, l’un touchĂ© par balle par les forces de sĂ©curitĂ© au sud du Caire et un autre lors d’une descente de police dans la ville mĂ©ridionale de Louxor.
Des centaines de personnes ont atterri en prison, selon les estimations de plusieurs avocats, et restent en dĂ©tention dans l’attente d’enquĂŞtes sur des accusations obscures liĂ©es au terrorisme, un outil couramment utilisĂ© par les procureurs pour faire taire les critiques et Ă©touffer la dissidence. D’après des entretiens avec des tĂ©moins oculaires, des militants, des membres de la famille et des avocats, Amnesty a dĂ©clarĂ© avoir confirmĂ© que 496 personnes Ă©taient toujours en dĂ©tention.
Dans une dĂ©monstration inhabituelle de dĂ©fi, de petits groupes d’Égyptiens ont osĂ© se joindre aux manifestations de rue Ă l’occasion de l’anniversaire des manifestations de courte durĂ©e contre le gouvernement du prĂ©sident Abdel-Fattah el-Sissi qui a Ă©clatĂ© l’annĂ©e dernière.
«Le fait que ces manifestants soient descendus dans la rue tout en sachant le risque très Ă©levĂ© pour leur vie et leur sĂ©curitĂ© montre Ă quel point ils Ă©taient dĂ©sespĂ©rĂ©s de revendiquer leurs droits Ă©conomiques et sociaux», a dĂ©clarĂ© Philip Luther, directeur rĂ©gional de la recherche et du plaidoyer d’Amnesty.
En septembre dernier, les Égyptiens ont violĂ© une interdiction de manifestation de longue date de se rassembler au Caire et dans plusieurs autres villes, rĂ©pondant aux appels de l’ancien entrepreneur militaire Mohamed Ali, un dissident auto-exilĂ©. Dans une sĂ©rie de vidĂ©os largement regardĂ©es, Ali a accusĂ© le gouvernement d’el-Sissi de gaspiller de l’argent dans des projets somptueux alors que les Egyptiens ordinaires luttaient sous des mesures d’austĂ©ritĂ© sĂ©vères. Pour Ă©radiquer les manifestations, le gouvernement a arrĂŞtĂ© des milliers de personnes et installĂ© des forces de sĂ©curitĂ© aux intersections.
Cette annĂ©e, le taux de participation a Ă©tĂ© beaucoup plus faible, limitĂ© aux quartiers pauvres des villages plutĂ´t qu’aux grandes rues de la capitale. Pourtant, la rĂ©ponse du gouvernement a Ă©tĂ© rapide et dĂ©cisive.
Khaled Ali, un avocat Ă©gyptien des droits de l’homme bien connu, a dĂ©clarĂ© qu’il avait documentĂ© 800 arrestations Ă la suite de manifestations dans la banlieue de Gizeh, dans la ville nord d’Alexandrie et dans des villes du sud de l’Égypte, notamment Louxor et Assouan. Il a dĂ©clarĂ© que la police avait utilisĂ© des dĂ©charges Ă©lectriques lors de l’interrogatoire d’un de ses clients qui avait Ă©tĂ© arrĂŞtĂ© dans la ville de Suez, au nord-est.
Un avocat du Front Ă©gyptien pour les droits de l’homme, un groupe de surveillance, a dĂ©clarĂ© qu’il reprĂ©sentait 50 accusĂ©s dans cinq provinces diffĂ©rentes pris dans la rĂ©pression la plus rĂ©cente, mais qu’il connaissait un total de 1200 personnes dĂ©tenues le mois dernier Ă partir de dossiers partagĂ©s entre des avocats. Il a dĂ©clarĂ© que les policiers avaient refusĂ© Ă 14 de ses clients dans une prison de Gizeh de la nourriture et de l’eau adĂ©quates et les battaient rĂ©gulièrement pendant les interrogatoires. Dans 90% des cas, a-t-il dit, les personnes arrĂŞtĂ©es n’avaient pas participĂ© Ă des manifestations de rue mais avaient Ă©tĂ© retirĂ©es de leurs maisons après la fin des rassemblements.
«C’est pourquoi nous qualifions les arrestations d’arbitraires», a-t-il dit, s’exprimant sous couvert d’anonymat par crainte de reprĂ©sailles. « Les autoritĂ©s sont sous pression. Elles ne peuvent pas laisser les manifestations se dĂ©rouler sans arrestations. »
Un habitant d’Assouan a confirmĂ© que son frère, un chef de village, avait disparu après que des manifestations aient Ă©clatĂ© dans la ville le 20 septembre. Quatre jours plus tard, il a refait surface au bureau du procureur local et a Ă©tĂ© placĂ© en dĂ©tention pendant 15 jours pour usage abusif des mĂ©dias sociaux. et se joindre Ă des manifestations illĂ©gales. Il a parlĂ© sous couvert d’anonymat pour la mĂŞme raison.
En 2013, el-Sissi a dirigĂ© l’Ă©viction, soutenue par l’armĂ©e, du premier prĂ©sident islamiste dĂ©mocratiquement Ă©lu mais diviseur du pays, Mohammed Morsi, au milieu de manifestations de masse contre son bref rĂ©gime. Au cours des annĂ©es qui ont suivi, le gouvernement a intensifiĂ© sa rĂ©pression, ciblant non seulement les opposants politiques islamistes, mais aussi les militants laĂŻcs pro-dĂ©mocratie, les journalistes et les critiques en ligne.
Un responsable des mĂ©dias du gouvernement n’a pas rĂ©pondu aux demandes de commentaires sur les allĂ©gations. Le ministère de l’IntĂ©rieur n’a pas reconnu publiquement avoir procĂ©dĂ© Ă des arrestations en rĂ©ponse aux manifestations. Mais le parquet Ă©gyptien a dĂ©clarĂ© dans un communiquĂ© en dĂ©but de semaine qu’il avait libĂ©rĂ© 68 enfants qui avaient Ă©tĂ© arrĂŞtĂ©s pour avoir « participĂ© aux rĂ©centes Ă©meutes ».
L’avocat du Front Ă©gyptien pour les droits de l’homme a dĂ©clarĂ© que 100 enfants avaient Ă©tĂ© arrĂŞtĂ©s lors de manifestations dans la ville mĂ©ridionale d’Assouan. Alors que les 68 libĂ©rĂ©s avaient moins de 14 ans, des dizaines d’adolescents sont toujours dĂ©tenus, a-t-il ajoutĂ©.
Les manifestations du mois dernier ont Ă©tĂ© en grande partie dĂ©clenchĂ©es par l’aggravation de la situation Ă©conomique, alors que le gouvernement accĂ©lère les dĂ©molitions de logements illĂ©gaux dans les vastes colonies informelles Ă©gyptiennes. Un tiers de la population vivait dans la pauvretĂ© avant la pandĂ©mie de coronavirus, mais la vie des Égyptiens ordinaires est devenue beaucoup plus difficile ces derniers mois, alors que l’Ă©conomie dĂ©pendante du tourisme du pays est aux prises avec les retombĂ©es des verrouillages induits par le virus.
Les mĂ©dias d’État insistent sur le fait que la situation est sous contrĂ´le. Vendredi, les chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision pro-gouvernementales ont diffusĂ© des images d’une foule d’Égyptiens brandissant des drapeaux et arborant des portraits d’el-Sissi pour cĂ©lĂ©brer la JournĂ©e des forces armĂ©es, la fĂŞte commĂ©morant la guerre de 1973 avec IsraĂ«l.





