Un nouveau concept commence à circuler dans les couloirs de la high-tech israélienne : l’AI wash. Derrière ce terme se cache une réalité que beaucoup préfèrent taire — des licenciements et des gels de recrutements officiellement attribués à la révolution de l’intelligence artificielle, mais dont la cause réelle est bien plus prosaïque : l’envolée spectaculaire du coût du travail en Israël, provoquée par la force du shekel face au dollar.
En quelques mois à peine, les salaires des ingénieurs israéliens ont bondi de 15 à 20 % en termes de dollars. Un développeur expérimenté en Israël coûte désormais environ 170 000 dollars par an à son employeur — contre 100 000 dollars pour un profil équivalent au Portugal. À certains niveaux de qualification, l’ingénieur israélien est devenu plus cher que son homologue de la Silicon Valley. Un paradoxe saisissant pour un secteur dont l’essor reposait, historiquement, sur un rapport qualité-prix compétitif.
Le shekel, ce perturbateur inattendu
Le dollar est passé sous le seuil de 2,9 shekels la semaine dernière — un niveau qui aurait semblé impensable il y a dix-huit mois. Pour les ménages israéliens, cette vigueur du shekel est une bonne nouvelle : les importations coûtent moins cher, le coût de la vie baisse en théorie. Mais pour les startups et les centres de recherche internationaux implantés en Israël, c’est un cauchemar comptable. Leur financement arrive en dollars, leurs budgets sont calculés en dollars — et leurs employés sont payés en shekels dont la valeur ne cesse de grimper.
L’ironie est totale : Israël sort de deux guerres contre l’Iran, a encaissé des centaines de missiles balistiques sur son territoire, et son monnaie est devenue la plus forte du monde. Les marchés ont voté pour la résilience israélienne. La high-tech, elle, paie la note.
L’IA comme alibi commode
La semaine de l’annonce des licenciements massifs chez Meta — qui ont touché Israël comme ailleurs — tout le monde parle de coupes liées à l’IA. Mais les professionnels du secteur, quand on les questionne en privé, admettent la superposition des deux phénomènes. Chez Intuit, le géant américain du logiciel, une réduction de 17 % des effectifs a été annoncée au nom de l’IA — y compris dans son centre de développement israélien qui emploie des centaines de personnes. Des témoignages internes révèlent pourtant qu’une équipe entière a été fermée et transférée en Inde, une décision directement liée au différentiel de coût.
Monday.com, le fleuron de la tech israélienne coté au Nasdaq, a renoncé à la location de dix étages supplémentaires à Tel-Aviv. La direction a évoqué le déploiement de l’IA. Mais des proches de l’entreprise indiquent que l’appréciation du shekel — qui pèse sur les marges quand 55 % des employés sont en Israël — était au cœur de la décision. Les sociétés Riskified, Pagaya et Oddity ont elles aussi gelé leurs recrutements en Israël. Dans d’autres entreprises, les offres d’emploi affichées sur les sites officiels sont décrites comme des « postes fantômes » — là pour maintenir l’apparence de la normalité, sans intention réelle d’embaucher.
Un secteur sur trois fronts à la fois
Le problème du shekel vient s’ajouter à trois années d’une pression sans précédent. D’abord l’incertitude créée par la réforme judiciaire, avec son cortège de questions sur la gouvernance du pays. Puis la guerre, avec ses centaines de jours de réserve militaire pour des milliers d’employés du secteur, les perturbations aériennes, les périodes de ralentissement sous les tirs de missiles. Et maintenant, le paradoxe monétaire.
Naom Kanti, associé directeur chez EY Israël qui travaille avec une large part des entreprises high-tech du pays, tire une conclusion sévère : « Les processus amorcés — gel des recrutements, délocalisations — ne pourront pas être inversés. Les opportunités et les postes qui ont déjà quitté Israël ne reviendront pas. »
Haïm Sedger, l’un des vétérans de l’écosystème high-tech israélien, ancien représentant du fonds américain Sequoia en Israël, s’inquiète surtout pour les startups en phase de démarrage. Ce sont elles qui sont les plus vulnérables : 100 % de leur financement arrive en dollars, leurs dépenses de salaires sont en shekels, et chaque cycle de levée de fonds est désormais compromis par une mathématique impitoyable. « Les investisseurs recommandent déjà aux sociétés de leur portefeuille qui s’apprêtent à lever des fonds de réduire leur effectif israélien d’au moins 10 % pour afficher une structure de coûts plus mince », confie-t-il.
La pire des tendances observées est peut-être celle-ci : des startups dont les fondateurs sont israéliens, dont les employés sont des Israéliens de la diaspora, mais qui s’enregistrent et opèrent entièrement depuis les États-Unis — sans aucun centre de développement en Israël. Le phénomène s’accélère, et avec lui, l’érosion silencieuse du moteur économique qui représente 25 % des recettes fiscales de l’État et 20 % du PIB.
Pour approfondir les défis économiques auxquels Israël fait face, vous pouvez lire ces articles publiés sur notre site : La haute technologie israélienne sera-t-elle affectée par l’effondrement de la Silicon Valley Bank ? et Nouvelle usine Intel à Kiryat Gat : Israël investit 40 milliards de shekels.






