Alain Finkielkraut a Ă©tĂ© reçu en sĂ©ance solennelle sous la Coupole, ce jeudi 28 janvier 2016 Ă 15 heures, par M. Pierre Nora, au 21e fauteuil, celui de FĂ©licien Marceau. Ses deux parrains Ă©taient Marc Fumaroli et Jean d’Ormesson.
« Mesdames, Messieurs de l’AcadĂ©mie,
En manière de prĂ©face au rĂ©cit dĂ©bridĂ© que lui a inspirĂ© le tableau d’Henri Rousseau, La Carriole du père Juniet, FĂ©licien Marceau relate le dialogue suivant :
– La carriole du père Bztornski ? dit le directeur de la galerie. Qu’est-ce que ça veut dire ?
– C’est le titre de mon tableau, rĂ©torqua le douanier Rousseau.
Le directeur plissa son nez, qu’il avait fort grand, et agita son index, qu’il avait fort long.
– Mon pauvre ami, avec ce titre-là , vous ne le vendrez jamais, votre tableau.
– Tiens ! Pourquoi ? dit Rousseau, qui, de son passage dans l’administration de l’octroi, avait gardĂ© le goĂ»t d’aller au fond des choses.
– Bztornski ! reprit le directeur avec force. C’est un nom Ă Ă©ternuer, ça. Mon cher monsieur, retenez bien ceci : un client qui Ă©ternue, c’est un client qui n’achète pas.
Et, rêveusement, il énonça :
– Ce doit être une loi de la nature.
– Alors, qu’est-ce qu’on fait ? dit Rousseau.
– Mettez Juniet et n’en parlons plus, dit le directeur. C’est le nom d’un de mes cousins. Un nĂ©gociant. Très honorablement connu dans tout le Gâtinais, ajouta-t-il après un temps et sans doute pour balayer les dernières rĂ©ticences du peintre.
Telle est la scène qui, s’il faut en croire le cĂ©lèbre historien d’art Arthème Faveau-Lenclume, se serait dĂ©roulĂ©e, par une belle journĂ©e d’octobre 1908, dans une modeste galerie de la rue des Saints-Pères.
Nous sommes en janvier 2016. Et un nom cacophonique, un nom dissuasif, un nom invendable, un nom tout hĂ©rissĂ© de consonnes rĂ©barbatives, comme Bztornski ou mieux encore, comme Karfunkelstein, le patronyme dont l’extrĂŞme droite avait affublĂ© LĂ©on Blum pour faire peur aux bons Français, un nom Ă Ă©ternuer en somme, et mĂŞme, osons le dire, un nom Ă coucher dehors, est reçu aujourd’hui sous la coupole de l’institution fondĂ©e, il y aura bientĂ´t quatre siècles, par le cardinal de Richelieu.
NĂ© quelque dix ans seulement après cette diatribe du futur acadĂ©micien Pierre Gaxotte contre le chef du gouvernement de Front populaire : « Comme il nous hait ! Il nous en veut de tout et de rien, de notre ciel qui est bleu, de notre air qui est caressant, il en veut au paysan de marcher en sabots sur la terre française et de ne pas avoir eu d’ancĂŞtres chameliers, errant dans le dĂ©sert syriaque avec ses copains de Palestine », l’hĂ©ritier de ce nom n’en revient pas. Il Ă©prouve, en cet instant solennel, un sentiment mĂŞlĂ© de stupeur, de joie et de gratitude. S’appeler Finkielkraut et ĂŞtre accueilli parmi vous au son du tambour, c’est Ă n’y pas croire.
Ce nom d’ailleurs, je ne l’ai pas toujours portĂ© au complet. Pour simplifier la vie des professeurs, pour ne pas affoler le personnel administratif, et pour Ă©viter Ă mes condisciples la tentation d’une plaisanterie facile sur la dernière syllabe, mes parents ont obtenu qu’Ă l’Ă©cole ou au lycĂ©e je me fasse appeler Fink ou Finck. Je suis revenu Ă Finkielkraut quand ma carriole a quittĂ© la classe, parce que je croyais pouvoir compter alors sur la maturitĂ© de mes interlocuteurs et que nous ne sommes plus en 1908 : comme ceux de l’affiche rouge, Ă prononcer mon nom est difficile. Après les annĂ©es noires, l’honneur m’imposait de ne pas m’en dĂ©faire.
Et en ce jour, c’est aux miens que je pense. Ă€ mes grands-parents, qui, comme la plupart des Juifs ashkĂ©nazes nĂ©s dans le baby-boom de l’après-guerre, je n’ai pas connu. Ă€ ce grand-père maternel qui, avec sa femme, dirigeait une entreprise de bois Ă Lvov, alors ville polonaise, mais qui, je l’ai appris tardivement, prĂ©fĂ©rait l’Ă©tude et la frĂ©quentation des livres sacrĂ©s. Ă€ mes parents bien sĂ»r, qui ne sont pas lĂ pour connaĂ®tre ce bonheur : l’entrĂ©e de leur fils Ă l’AcadĂ©mie française alors que le mĂ©rite leur en revient. Non qu’ils aient Ă©prouvĂ© Ă l’Ă©gard de la France une affection sans mĂ©lange. C’est de France, et avec la complicitĂ© de l’État français, que mon père a Ă©tĂ© dĂ©portĂ©, c’est de Beaune-la-Rolande, le 28 juin 1942, que son convoi est parti pour Auschwitz-Birkenau. Le franco-judaĂŻsme alors a volĂ© en Ă©clats, les Juifs, qui avaient cru reconnaĂ®tre dans l’Ă©mancipation une nouvelle sortie d’Égypte, ont compris qu’ils ne pouvaient pas fuir leur condition. Pour le dire avec les mots d’Emmanuel Levinas, la radicalitĂ© de l’antisĂ©mitisme hitlĂ©rien a rappelĂ© aux Juifs « l’irrĂ©missibilitĂ© de leur ĂŞtre ».
La judĂ©itĂ© n’Ă©tait plus soluble dans la francitĂ© et mes parents auraient Ă©tĂ© dĂ©solĂ©s de me voir m’assimiler Ă la nation en lui sacrifiant mon identitĂ© juive mĂŞme si cette identitĂ© ne se traduisait plus, pour eux ni donc pour moi, par les gestes rituels de la tradition. Ce qu’ils voulaient ardemment nĂ©anmoins, c’est que j’assimile la langue, la littĂ©rature, la culture française. Et ils pouvaient, Ă l’Ă©poque, compter sur l’Ă©cole. Ils vouaient Ă l’enfant unique que j’Ă©tais un amour inconditionnel mais ils ne lui ont pas vraiment laissĂ© d’autre choix que d’ĂŞtre studieux et de ramener de bons bulletins. J’ai donc appris Ă honorer ma langue maternelle qui n’Ă©tait pas la langue de ma mère (la sienne, le polonais, elle s’est bien gardĂ©e de me l’enseigner, pour que s’exerce en moi, sans partage et sans encombre, le règne du vernaculaire). J’ai appris aussi Ă connaĂ®tre et Ă aimer nos classiques. Pour autant, le fait d’ĂŞtre français ne reprĂ©sentait rien de spĂ©cial Ă mes yeux. Comme la plupart des gens de mon âge, j’Ă©tais spontanĂ©ment cosmopolite. Le monde oĂą j’Ă©voluais Ă©tait peuplĂ© de concepts politiques et, l’universel me tenant lieu de patrie, je tenais les lieux pour quantitĂ© nĂ©gligeable. L’Histoire dont je m’entichais me faisait oublier la gĂ©ographie. Comme Vladimir JankĂ©lĂ©vitch, je me sentais libre « Ă l’Ă©gard des Ă©troitesses terriennes et ancestrales ».Â
La France s’est rappelĂ©e Ă mon bon souvenir quand, devenue sociĂ©tĂ© post-nationale, post-littĂ©raire et post-culturelle, elle a semblĂ© glisser doucement dans l’oubli d’elle-mĂŞme. Devant ce processus inexorable, j’ai Ă©tĂ© Ă©treint, Ă ma grande surprise, par ce que Simone Weil appelle dans L’Enracinement le « patriotisme de compassion », non pas donc l’amour de la grandeur ou la fiertĂ© du pacte sĂ©culaire que la France aurait nouĂ© avec la libertĂ© du monde, mais la tendresse pour une chose belle, prĂ©cieuse, fragile et pĂ©rissable. J’ai dĂ©couvert que j’aimais la France le jour oĂą j’ai pris conscience qu’elle aussi Ă©tait mortelle, et que son « après » n’avait rien d’attrayant.
Cet amour, j’ai essayĂ© de l’exprimer dans plusieurs de mes livres et dans des interventions rĂ©centes. Cela me vaut d’ĂŞtre traitĂ© de passĂ©iste, de rĂ©actionnaire, voire pire, et mĂŞme le pire par ceux qui, dĂ©busquant sans relâche nos vieux dĂ©mons, en viennent Ă criminaliser la nostalgie, et ne font plus guère de diffĂ©rence entre PĂ©tain et de Gaulle, ou entre Pierre Gaxotte et Simone Weil. Le nationalisme, voilĂ l’ennemi : telle est la leçon que le nouvel esprit du temps a tirĂ©e de l’histoire, et me voici, pour ma part, accusĂ© d’avoir trahi mon glorieux patronyme diasporique en rejoignant les rangs des gardes-frontières et des chantres de l’autochtonie. Mais tout se paie : ma trahison, murmure maintenant la rumeur, trouve Ă la fois son apothĂ©ose et son châtiment dans mon Ă©lection au fauteuil de FĂ©licien Marceau. De cet auteur prolifique, Le Monde disait, en guise d’Ă©loge funèbre, qu’il est mort oubliĂ© le mercredi 7 mars 2012, Ă l’âge de 98 ans. Et il ne reste, en effet, rien de lui sur le site d’information Mediapart sinon cette Ă©pitaphe : « FĂ©licien Marceau, un ancien collaborateur devenu acadĂ©micien ».
Un dĂ©fenseur exaltĂ© de l’identitĂ© nationale, oublieux de ses origines vagabondes et astreint Ă faire l’Ă©loge d’un collabo : il n’y a pas de hasard, pensent nos vigilants, et ils se frottent les mains, ils se lèchent les babines, ils se rĂ©galent Ă l’avance de cet Ă©difiant spectacle. Les moins mal intentionnĂ©s eux-mĂŞmes m’attendent au tournant et j’aggraverais mon cas si je dĂ©cevais maintenant leur attente.
Je commencerai donc par lĂ mon cheminement dans la vie et l’Ĺ“uvre de celui Ă qui aujourd’hui je succède. Louis Carette, c’Ă©tait son nom, est nĂ© Ă Cortenberg, dans le Brabant, le 16 septembre 1913. « Au commencement, Ă©crit-il dans son autobiographie, Les AnnĂ©es courtes, il y eut un grand tumulte. » Ses premiers souvenirs sont des souvenirs d’Ă©pouvante : la guerre, le sac d’une ville, des incendies, des morts. « Ce n’est pas ça, l’enfance.
Cela ne devrait pas ĂŞtre ça. C’est une aube, l’enfance, non ces clameurs, non cette peur. » La peur, donc, au lieu de l’aube, et les jours comme les nuits de Louis Carette en resteront Ă jamais marquĂ©s. Fils de fonctionnaire, il fait ses Ă©tudes au collège de la Sainte-TrinitĂ© Ă Louvain. Ses professeurs Ă©taient des prĂŞtres. L’un d’entre eux, le père ThĂ©odule, exerça sur l’Ă©lève de troisième qu’il Ă©tait et sur l’Ă©crivain qu’il allait devenir une influence dĂ©cisive. Deux grands principes, en effet, structuraient tout son enseignement. Principe numĂ©ro 1 : « L’ennemi du style, c’est le clichĂ©. Qu’est-ce que le clichĂ© ? C’est quelque chose qui a Ă©tĂ© Ă©crit avant nous. Il faut Ă©crire comme personne […]. Nous Ă©tions mĂ©dusĂ©s, commente FĂ©licien Marceau. Jusque-lĂ nous pensions que bien Ă©crire, c’Ă©tait prĂ©cisĂ©ment Ă©crire comme les autres, comme les Ă©crivains. » Principe numĂ©ro 2 : il faut faire des comparaisons sans arrĂŞt, « parce que, si on ne fait pas une comparaison, on ne voit pas. Or, le style, c’est faire voir ». Et, en bon pĂ©dagogue, le père ThĂ©odule fait suivre d’un exemple concret son affirmation pĂ©remptoire : « J’Ă©cris : il y avait des oiseaux sur les fils du tĂ©lĂ©graphe. Vous voyez quelque chose ? Non, rien du tout. Tandis que si j’Ă©cris : il y avait des oiseaux sur les fils du tĂ©lĂ©graphe, comme des notes sur une portĂ©e de musique, lĂ , vous voyez quelque chose. Le style, c’est l’image. »
FĂ©licien Marceau n’oubliera jamais cette double injonction. Elle dĂ©terminera aussi bien son art littĂ©raire que sa philosophie de la vie. Ainsi, dans Le Corps de mon ennemi, choisit-il d’ouvrir les yeux du lecteur sur le recouvrement de la rĂ©alitĂ© par sa dĂ©signation, Ă l’aide d’une mĂ©taphore dont le comique Ă©vocatoire eĂ»t enchantĂ© le père ThĂ©odule : « Chaque fois qu’on pose un mot sur une chose, c’est comme un veston qu’on accroche Ă une patère : la patère disparaĂ®t. » Il s’agit pour l’Ă©crivain de remĂ©dier Ă cette disparition en congĂ©diant, autant que faire se peut, les syntagmes figĂ©s du langage courant. Et nul doute que son maĂ®tre hĂ©tĂ©rodoxe eĂ»t apprĂ©ciĂ© dans La Terrasse de Lucrezia l’image de ces hommes qui, s’estimant très au-dessus de leur fonction, « les exercent avec condescendance, comme les tenant au bout d’une pince Ă sucre » ou, dans La Grande Fille, cette prise au mot rafraĂ®chissante d’une image Ă©culĂ©e : « Tout Ă leur bonheur, en Ă©taient-ils Ă ne plus toucher terre ? Étaient-ils en quelque sorte en Ă©tat d’apesanteur – devenus pareil Ă ces astronautes que l’on voit se dĂ©placer dans leur habitacle avec des langueurs de baleine ? »
Mais j’anticipe. Après ses annĂ©es de collège, Louis Carette entre Ă l’UniversitĂ© de Louvain. Et lĂ ce jeune catholique fait ses premières armes dans ce qui est alors le seul quotidien universitaire au monde : L’Avant-garde. C’est son entrĂ©e en littĂ©rature, et c’est aussi, sous l’Ă©gide d’Emmanuel Mounier, son entrĂ©e en politique. Il prĂ©side la sous-section de la revue Esprit fondĂ©e Ă Louvain en 1933 et il publie, le 19 mai 1934, dans les colonnes de L’Avant-Garde, un rĂ©quisitoire aux accents prĂ©-sartriens contre la passion antisĂ©mite : « L’antisĂ©mitisme est un sentiment de petit-bourgeois. Le petit-bourgeois mal Ă©levĂ© qui lourdement fait ressortir “sa supĂ©rioritĂ© de race”. On comprend qu’il y tienne : c’est la seule qu’il ait et elle n’est basĂ©e que sur un prĂ©jugĂ©. » Plus loin dans le mĂŞme article, Carette enfonce le clou : « Ce prĂ©jugĂ©, Ă©crit-il, est un abus bien plus insupportable que l’intolĂ©rance religieuse ou politique car il vise la race. » Autrement dit, ce n’est pas de l’action ni mĂŞme de l’opinion que l’antisĂ©mitisme fait un crime, c’est de l’ĂŞtre. Ce n’est pas la dissidence qu’il traque, c’est la naissance.
Mais cette gĂ©nĂ©ration nĂ©e Ă la veille du grand carnage de 1914-1918 est, avant toute chose, pacifiste. La guerre qui Ă©clate en Espagne en 1936 aurait pu modifier cette disposition d’esprit. Les antagonismes, en effet, sont clairs : « dĂ©mocratie contre dictature, gauche contre droite, les militaires contre les civils ». Mais les gouvernements dĂ©mocratiques abandonnent les rĂ©publicains espagnols. MĂŞme le Front populaire en France se cantonne dans la non-intervention. De lĂ , Ă©crit FĂ©licien Marceau, date « la dĂ©saffection, la mĂ©fiance, le mĂ©pris mĂŞme » qui devait peu Ă peu entourer tous ces gouvernements. Alors que montent les pĂ©rils, l’indiffĂ©rence gagne. Chamberlain, Hitler, Daladier, Mussolini, le vieux monsieur et les trois caporaux de 1918 sont mis dans le mĂŞme sac et le pacifisme apparaĂ®t dĂ©cidĂ©ment comme la seule voie.
Quand la guerre Ă©clate, Louis Carette a vingt-sept ans et, depuis 1936, il est fonctionnaire Ă l’Institut national de la radiodiffusion. MobilisĂ©, il combat dans l’armĂ©e belge. Celle-ci est rapidement mise en dĂ©route. Carette se replie avec son rĂ©giment en France. Après la reddition, il reprend ses activitĂ©s sur le conseil de son ministre de tutelle. Mais, entre-temps, l’INR a Ă©tĂ© rebaptisĂ© Radio Bruxelles, et placĂ© sous le contrĂ´le direct de l’occupant. Il devient le chef de la section des actualitĂ©s. En mars 1942, de retour d’un voyage en Italie, il trouve l’atmosphère alourdie : « Bien que l’Union soviĂ©tique et les États-Unis fussent entrĂ©s dans la guerre, l’Allemagne Ă©tait partout triomphante. L’occupation partout se durcissait. Des attentats avaient eu lieu, suivis de menaces de reprĂ©sailles collectives. Je crois que c’est un peu plus tard seulement que commencèrent Ă se rĂ©pandre des informations sur les camps d’extermination. Mais, Ă ce moment dĂ©jĂ , les mesures de plus en plus graves prises contre les Juifs en faisaient prĂ©voir de pires. Si rĂ©voltantes qu’elles fussent, d’autres mesures allemandes pouvaient encore appartenir Ă la dure logique d’un ennemi occupant.
Les mesures contre les Juifs, pour moi, c’Ă©tait tout ensemble l’horreur et la dĂ©mence. Je puis concevoir la duretĂ©. Je suis fermĂ© Ă la dĂ©mence. Je rĂ©solus de donner ma dĂ©mission. » Et ce geste ne lui est pas facile. Une autre morale objecte en lui Ă son sursaut moral : la morale de groupe. Deux hontes se disputent alors son âme : la honte, en restant, de collaborer avec un pouvoir criminel ; la honte, en prenant congĂ©, de laisser tomber ses collègues et de manquer ainsi aux lois non Ă©crites de la camaraderie, cette camaraderie oĂą, dit-il dans Les AnnĂ©es courtes, l’expĂ©rience lui a appris Ă reconnaĂ®tre « le huitième pĂ©chĂ© capital et le plus sot, le plus lâche. On ne compte pas les gestes niais, les articles imbĂ©ciles, les manifestes saugrenus qui ont Ă©tĂ© faits, Ă©crits ou signĂ©s “pour les copains” ou pour ne pas mĂ©riter ce regard d’une seconde Ă l’autre devenu froid ». Il y a, dans ces quelques lignes, l’esquisse d’une phĂ©nomĂ©nologie de la banalitĂ© du mal.
S’extirpant de la glu de la camaraderie, Carette quitte donc la radio le 15 mai 1942. Il fonde sa propre maison d’Ă©dition, oĂą il publie notamment le grand dramaturge Michel de Ghelderode, mais il ne choisit pas pour autant la voie de la RĂ©sistance. Ă€ la LibĂ©ration, il apprend que la police le recherche, il fuit donc vers la France, en compagnie de sa femme, avec pour seul bien une valise et son Balzac dans l’Ă©dition de la PlĂ©iade. En janvier 1946, il est jugĂ© par contumace et condamnĂ© Ă quinze ans de travaux forcĂ©s par le conseil de guerre de Bruxelles qui, sur trois cents Ă©missions, a retenu cinq textes Ă sa charge : deux chroniques sur les officiers belges restĂ©s en France, une interview d’un prisonnier de guerre revenant d’Allemagne, un reportage sur le bombardement de Liège et une actualitĂ© sur les ouvriers volontaires pour le Reich. Ces Ă©missions ne sont pas neutres. Comme le dit l’historienne belge CĂ©line Rase dans la thèse qu’elle vient de soutenir Ă l’universitĂ© de Namur : « Les sujets sont anglĂ©s de façon Ă ĂŞtre favorables Ă l’occupant. » Cela ne suffit pas Ă faire de Carette un fanatique de la collaboration. Ainsi, en tout cas, en ont jugĂ© le gĂ©nĂ©ral de Gaulle qui, au vu de son dossier, lui a accordĂ© la nationalitĂ© française en 1959 et Maurice Schumann, la voix de Radio Londres qui, en 1975, a parrainĂ© sa candidature Ă l’AcadĂ©mie française.
La condamnation Ă quinze ans de travaux forcĂ©s assortie de l’interdiction Ă perpĂ©tuitĂ© de publier tout article et tout livre est donc exorbitante. Reste ce fait incontournable : Louis Carette a choisi de travailler dans une radio dirigĂ©e par les Allemands alors que personne ne l’y obligeait et qu’il Ă©tait Ă l’abri du besoin. Pourquoi ? La rĂ©ponse Ă cette question se trouve dans son roman Les Pacifiques, Ă©crit en 1943 et restĂ© inĂ©dit jusqu’Ă sa publication en 2011 aux Éditions de Fallois. L’action se dĂ©roule Ă la veille du grand orage, et les personnages, impuissants, voient « la paix glisser dans le nĂ©ant avec un sourire navrĂ© ». Ils ne sont pas rĂ©vulsĂ©s par Mein Kampf, l’Anschluss, le dĂ©peçage de la TchĂ©coslovaquie et la Nuit de cristal, mais par « la guerre immonde qui suscite tout ce qu’il y a d’immonde dans le cĹ“ur dĂ©jĂ si immonde des braillards. » Et quand la dĂ©faite est consommĂ©e, lit-on Ă la dernière page du roman, l’intelligence est de sauver les meubles.
L’ennemi des « pacifiques », ce n’est pas l’ennemi, ce sont, dans tous les camps, les gens qui rĂŞvent d’en dĂ©coudre. Et ces pacifiques sont d’autant moins enclins Ă rĂ©sister qu’ils croient revivre une réédition de 1914, c’est-Ă -dire « d’un mĂ©canisme narquois dĂ©clenchĂ© par mĂ©garde et qui Ă©chappait aux hommes ». Un homme Ă©pouvantĂ© en vaut deux : c’est fort de ce principe que Louis Carette choisit le pacifisme et s’y tient. L’histoire, en l’occurrence, n’est pas pour lui maĂ®tresse de vie mais maĂ®tresse d’erreur. L’expĂ©rience sur laquelle il s’appuie l’aveugle au lieu de l’Ă©clairer. Le passĂ© qui l’obsède lui dĂ©robe l’effroyable nouveautĂ© de l’Ă©vĂ©nement qu’il est en train de vivre. Il oublie, Ă force de mĂ©moire, que, comme l’Ă©crit ValĂ©ry, le prĂ©sent, c’est ce qui ne s’est jamais prĂ©sentĂ© jusque-lĂ . Bref, il ne voit pas la discordance des temps et ceux qui, soixante-dix ans après, reprennent Ă leur compte dans leur nĂ©crologie le jugement du conseil de guerre de Bruxelles, commettent un contresens analogue. Leur rĂ©fĂ©rence Ă eux, c’est Hitler, Maurras et la Deuxième Guerre mondiale. Ils jugent tout Ă cette aune, ils ne voient pas que depuis la confĂ©rence de Durban, organisĂ©e par les Nations unies en septembre 2001, l’antisĂ©mitisme parle la langue immaculĂ©e de l’antiracisme. Et, dès lors que les Juifs ne sont plus en butte au fascisme ou Ă la rĂ©action, mais doivent rĂ©pondre du comportement d’IsraĂ«l, ils minimisent leurs tourments ou les abandonnent carrĂ©ment Ă leur sort en tant que complices d’une politique criminelle. Leur invocation constante des heures les plus sombres de notre histoire ne protège pas les Karfunkelstein d’aujourd’hui contre la haine : elle les y expose.
Aux ravages de l’analogie, s’ajoutent les mĂ©faits de la simplification. Plus le temps passe, plus ce que cette Ă©poque avait d’incertain et de quotidien devient inintelligible. Rien ne reste de la zone grise, la mĂ©moire dissipe le brouillard dans lequel vivaient les hommes, le roman national qui aime la clartĂ© en toutes choses ne retient que les hĂ©ros et les salauds, les chevaliers blancs et les âmes noires. On met au pinacle le nom de Primo Levi, mais c’est Quentin Tarantino qui mène le jeu, c’est sur le modèle d’Inglourious Basterds que tout un chacun se fait son film. Je ne me sens pas reprĂ©sentĂ© mais trahi et mĂŞme menacĂ© par les justiciers prĂ©somptueux qui peuplent la scène intellectuelle. Ce qui ne veut pas dire, bien sĂ»r, que tout jugement moral relève de la bĂŞtise et de la prĂ©somption. Pourquoi comprendre sinon pour Ă©viter les pièges de l’anachronisme et pour juger en connaissance de cause ?
Ainsi, ce ne serait pas un progrès mais une dĂ©faite de la pensĂ©e que de laisser sans jugement l’inĂ©branlable solidaritĂ© des perdants de l’histoire dans les annĂ©es qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Au lieu de prendre la mesure de la catastrophe europĂ©enne, un certain nombre d’Ă©crivains talentueux, regroupĂ©s autour des revues La Table ronde ou La Parisienne, firent flèche de tout bois contre ce qu’ils vivaient comme l’arrogance insupportable des triomphateurs. Sans se laisser entamer le moins du monde par la dĂ©couverte de l’ampleur des crimes nazis, ils revendiquèrent pour eux la qualitĂ© de parias, de proscrits, de persĂ©cutĂ©s et la critique du rĂ©sistancialisme leur tint lieu d’inventaire. Ils reconnaissaient que l’Occupation avait Ă©tĂ© une Ă©poque pĂ©nible, mais c’Ă©taient les excès de la LibĂ©ration qui constituaient pour eux le grand traumatisme. FĂ©licien Marceau a toujours su prĂ©server sa singularitĂ©. Reste qu’il faisait partie de cette sociĂ©tĂ© littĂ©raire qui s’Ă©tait placĂ©e sans Ă©tat d’âme sous le parrainage des deux superchampions de l’impĂ©nitence : Jacques Chardonne et Paul Morand. Je suis donc fondĂ© Ă penser avec regret que, pour l’essentiel, il en partageait l’humeur.
VoilĂ . J’ai tâchĂ© d’honorer sans faux-fuyant le rendez-vous qui m’avait Ă©tĂ© instamment fixĂ© avec le passĂ© de mon prĂ©dĂ©cesseur. Je peux donc aborder maintenant son prĂ©sent, c’est-Ă -dire l’Ĺ“uvre qu’il nous laisse.
Qui, il ? FĂ©licien Marceau. Louis Carette avait Ă son actif un essai et trois romans. Mais arrivĂ© en France, il a voulu, avant mĂŞme de reprendre la plume, tourner la page. Il s’est donc dotĂ© d’un nouveau nom pour une nouvelle naissance et ce nom n’est Ă©videmment pas choisi au hasard : il se lit comme une promesse de gaietĂ© et d’insouciance après les sombres temps de la politique totale. Promesse tenue pour notre bonheur dans des romans comme Les Passions partagĂ©es ou Un oiseau dans le ciel. Mais la littĂ©rature prend un malin plaisir Ă contrarier les pulsions gĂ©nĂ©ralisantes, mĂŞme celles des Ă©crivains. Si tout est drĂ´le ou cocasse chez FĂ©licien Marceau, tout n’est pas dĂ©licieux, tout n’a pas le charme souriant de la lĂ©gèretĂ©, Chair et cuir, son chef-d’Ĺ“uvre, est un livre grinçant et un voyage en eaux profondes.
Lisons la première page :
« IL SE RÉVEILLA FRAIS ET DISPOS. VoilĂ d’oĂą je suis parti. VoilĂ la brèche par oĂą tout a passĂ©. Tout – jusqu’au drame – et le reste. La phrase clef. La phrase qui m’a permis de voir clair. De dĂ©celer l’imposture. Sans elle, je serais encore lĂ , je ne sais oĂą, comme un imbĂ©cile. Exclu, rejetĂ©, seul enfin. Seul et perplexe, seul et dĂ©sespĂ©rĂ© devant un monde pour moi clos comme un Ĺ“uf. Ă€ ne rien comprendre. Ă€ croire que. Alors que la rĂ©alitĂ© est que. Frais et dispos.  »Le lendemain, je me suis rĂ©veillĂ© frais et dispos. » Partout. Les gens qui vous parlent, les gens dans le mĂ©tro, les journaux. COMME SI TOUT LE MONDE SE RÉVEILLAIT FRAIS ET DISPOS. Comme si c’Ă©tait une chose frĂ©quente, normale, naturelle. N’est-ce pas ? Parce qu’enfin une phrase qu’on rencontre si souvent, on est bien forcĂ© de penser qu’elle n’Ă©voque rien d’exceptionnel, rien de curieux. Bon. »
Magis, le narrateur et le hĂ©ros de l’histoire, fait, un jour, cet Ă©trange constat : la vie ne ressemble pas au discours gĂ©nĂ©ralement tenu sur elle. Entre les mots profĂ©rĂ©s et les choses vĂ©cues, il y a un abĂ®me dont personne ne paraĂ®t s’apercevoir. Car les hommes prennent pour l’ĂŞtre vrai le système formĂ© par la rumeur, les prĂ©jugĂ©s, les lieux communs, les expressions toutes faites qui composent l’esprit du temps. CartĂ©siens et fiers de l’ĂŞtre, ils ont le cogito pour credo. « Je pense, donc je suis » disent-ils alors que, le plus souvent, au lieu de penser, ils suivent. Ils se veulent indĂ©pendants de la sociĂ©tĂ©. Mais cet individualisme est une chimère. La sociĂ©tĂ© ne leur est pas extĂ©rieure, elle leur colle Ă la peau. Dès qu’ils ouvrent la bouche, c’est elle qui parle. Ne s’Ă©tant jamais rĂ©veillĂ© que l’haleine chargĂ©e et la bouche pâteuse, Magis a fini par comprendre que quelque chose ne tournait pas rond dans la langue. Au lieu de l’exactitude attendue, il y a vu Ă l’Ĺ“uvre ce que Heidegger appelle la dictature du On : « Nous nous rĂ©jouissons comme on se rĂ©jouit ; nous lisons, nous voyons et nous jugeons de la littĂ©rature et de l’art comme on voit et juge ; plus encore nous nous sĂ©parons de la masse comme on s’en sĂ©pare. Nous nous indignons de ce dont on s’indigne. »
Les dĂ©mocrates, les modernes que nous sommes, prĂ©tendent n’obĂ©ir qu’au commandement de leur propre raison, mais ils se soumettent en rĂ©alitĂ© aux dĂ©crets de l’opinion commune. Le bon sens apparaissant comme la chose du monde la mieux partagĂ©e, on se dĂ©fie des supĂ©rioritĂ©s individuelles, on refuse de se laisser intimider par les personnalitĂ©s Ă©minentes, mais du On lui-mĂŞme, chacun est la victime consentante. Comme l’a montrĂ© Tocqueville, nous sommes, en tant que citoyens libres et Ă©gaux, les sujets dociles du pouvoir social.
Pourquoi citer ici Tocqueville et Heidegger ? Parce que si l’on veut comprendre la portĂ©e de Chair et Cuir, il faut arracher ce roman Ă la gangue de la psychologie. Comme La NausĂ©e ou L’Étranger, Chair et Cuir explore les structures ontologiques de l’existence. RĂ©fĂ©rences Ă©crasantes, dira-t-on. Non. Ce roman a ceci de FĂ©licien qu’il est malicieux. La tournure populaire du style adoptĂ© donne lieu Ă des trouvailles surprenantes et toujours amusantes. Mais, comme l’a Ă©crit profondĂ©ment Chesterton, amusant n’est pas le contraire de sĂ©rieux, « amusant est le contraire de pas amusant et rien d’autre ».
Dans sa vie comme dans le rĂ©cit qu’il en tire, Magis a donc dĂ©cidĂ© de rompre avec le système. Il ne se laissera plus dicter son identitĂ© par le babil du monde. Il ne fera plus entrer de force le vrai dans le carcan – ou dans le cocon – du vraisemblable. Il sortira, pour vivre et pour raconter sa vie, de l’Ĺ“uf douillet de la doxa. Il brĂ»lera ses vaisseaux sans Ă©gard pour le qu’en-dira-t-on. Faute de modèle qu’il pourrait suivre, Magis dispose, avant de se lancer dans cette tĂ©mĂ©raire entreprise, d’un parfait contre-exemple : les MĂ©moires d’Edgar Champion, son ancien condisciple. Cet Ă©crivain, au faĂ®te de la gloire, a pris en apparence le risque de tout dire. Et, de fait, il rĂ©vèle des choses qu’en gĂ©nĂ©ral on passe sous silence : qu’il Ă©tait sournois, menteur ; que, dès l’âge de douze ans, il n’Ă©tait plus Ă tenir, qu’il se touchait, qu’il volait le linge de sa tante pour s’exciter dessus. Un homme se penche sur son passif, comme il l’Ă©crit lui-mĂŞme. Sauf qu’il tait l’essentiel. Et l’essentiel, la grande affaire, ce n’est pas la sexualitĂ©, comme le veut le système, qui a dĂ©jĂ absorbĂ© Freud, l’essentiel, c’est – incroyable mais vrai – l’essence.
« C’Ă©tait son vice, Ă ce garçon, sa manie, son plaisir. Il Ă©tait toujours fourrĂ© dans les garages, Ă renifler les bidons. Il se mettait dans un coin, le nez sur un bidon, et il ne bougeait plus, en extase, tout pâle, les narines pincĂ©es. Il la buvait mĂŞme, l’essence. Il prenait les bouchons pour les lĂ©cher. Il ne s’en cachait pas, d’ailleurs
– Il n’y a rien de plus bon, disait-il. »
Mais ce penchant, malgrĂ© sa promesse de sincĂ©ritĂ© absolue, le grand Ă©crivain l’a prudemment retirĂ© de la liste de ses anomalies. Il s’est dĂ©gonflĂ©. Car l’essence, Ă la diffĂ©rence des culottes, ne figurait pas dans la table des dĂ©règlements homologuĂ©s par le système. Et Champion, qui songeait Ă sa carrière, a eu peur que cet hapax ne lui ferme les portes de l’AcadĂ©mie française. Alors, au moment de passer aux aveux, il s’est repliĂ© sur le bon vieil inavouable de la tradition. Conclusion de Magis, martelĂ©e plusieurs fois dans le roman : « La littĂ©rature n’avance que grâce aux livres dont l’auteur accepte qu’on se foute de lui. » Ce qui rappelle cette confidence de l’Ă©crivain CrĂ©mone, au dĂ©but des Pacifiques : « Je ne reculerais pas devant ces petites vĂ©ritĂ©s honteuses, mesquines, qui font la grandeur d’un livre. Ce que j’appellerais les vĂ©ritĂ©s-DostoĂŻevski. Mais malgrĂ© soi, on pense Ă ses amis, on se prĂ©occupe de sa figure. » Magis n’a pas cette prĂ©occupation. Il raconte non son obsession de la sexualitĂ©, mais le mal de chien qu’il a eu Ă , selon son expression, « perdre sa fleur ». Bref, il descend de l’estrade : « Sur une estrade, tout ce qu’on fait, ce n’est pas du mensonge, si on veut, mais ce n’est pas tout Ă fait la vĂ©ritĂ©, on se guinde, on fait le brave, l’avantageux, le bonnasse, on rigole, sans savoir de quoi. » Magis a pris la dĂ©cision de vivre et d’Ă©crire Ă sa hauteur.
« Quand on vit, il n’arrive rien, constatait Roquentin dans La NausĂ©e. Les dĂ©cors changent, les gens entrent et sortent, voilĂ tout. Il n’y a jamais de commencements, les jours s’ajoutent aux jours, sans rime ni raison, c’est une addition interminable et monotone. » Magis est un autre Roquentin : au lieu de mettre sa vie en mots pour en faire une aventure, il s’efforce, par le rĂ©cit, de la soustraire au grand mensonge narratif des romans et des biographies traditionnelles. Allant jusqu’Ă abandonner les pourquoi et les comment bien machinĂ©s les uns dans les autres du principe de raison, il prend la vie comme elle est, avant que le système qui veille sur notre humanitĂ© ne se mĂŞle de la faire tenir droit : un flot, un abandon, une pente. Une vie oĂą les choses se mettent comme ça et oĂą rien ne surnage.
Mais comme personne n’est parfait, Magis n’arrive pas Ă se dĂ©prendre de toutes les raisons et de tous les liens. Il s’est mariĂ©. BientĂ´t, la femme qu’il a très vite cessĂ© d’aimer le trompe. Cette tromperie l’affecte, car Ă dĂ©faut d’amour, il reste reliĂ© aux autres – c’est sa vĂ©ritĂ©-DostoĂŻevski – par l’amour-propre. Il ne supporte pas d’ĂŞtre exclu, rejetĂ©, mĂ©prisĂ©. Alors qu’il Ă©tait plongĂ© dans une bienheureuse indiffĂ©rence, il remonte Ă la surface, il tue sa femme et se dĂ©brouille pour faire condamner l’amant de celle-ci Ă sa place. Ce Dugommier a le système contre lui. Il prend vingt ans. Magis reste donc seul avec sa fille. Rousseauiste Ă sa manière, il veut par son Ă©ducation susciter un ĂŞtre qui ne doive rien au système. Il lui apprend donc Ă ne jamais censurer ses sentiments.
RĂ©sultat : quand sa grand-mère lui rend visite, Marthe l’accueille par ces mots : « Papa, il dit toujours que tu nous emmerdes Ă venir comme ça. » Et quand la vieille dame Ă©clate en sanglots : « Tu pleures, grande vache ! » Magis fait donc le vide, il s’affranchit de tous les liens humains, et voici les derniers mots du vide : « Il reste Marthe. Il reste nous deux, notre petite vie, notre petite planète. Qui ne cesse de s’Ă©loigner. »
Ainsi l’homme qui met au jour le vice du système se rĂ©vèle bien plus vicieux que celui-ci. Il finit par ĂŞtre libre, Magis, mais sa libertĂ© a quelque chose de rĂ©pugnant. Il n’est pas le preux chevalier de l’autonomie radicale, il est son triste sire. L’estrade ou le souterrain : au bout du compte, aucune option n’est satisfaisante. La thèse de Magis ne fait pas de Chair et cuir un roman Ă thèse. Devant l’affront infligĂ© Ă sa pauvre grand-mère par une petite fille manipulĂ©e, on en vient mĂŞme Ă se dire que l’hypocrisie a du bon, et que les formules convenues ne sont pas une aliĂ©nation dĂ©testable, mais une inhibition salutaire : elles n’incarcèrent pas les hommes, elles civilisent la sociĂ©tĂ©. Magis avait su nous enrĂ´ler dans son combat contre les poncifs et les clichĂ©s qui dĂ©robent la vie Ă elle-mĂŞme. Mais ce que son combat avait lui-mĂŞme de systĂ©matique apparaĂ®t au moment de le quitter. Car sa pĂ©dagogie est un hommage involontaire aux protocoles de la civilitĂ©, aux lieux communs de la politesse ordinaire.
FĂ©licien Marceau appartient Ă cette pĂ©riode bĂ©nie de notre histoire littĂ©raire, oĂą les frontières entre les genres n’Ă©taient pas encore Ă©tanches. Les auteurs les plus douĂ©s circulaient librement d’une forme Ă l’autre et savaient ĂŞtre, avec un Ă©gal bonheur, romanciers, essayistes, dramaturges. L’Ĺ“uf, Ă©crit « en deux temps, trois mouvements », est ainsi la version théâtrale de Chair et Cuir, et ce qui valut Ă cette pièce un succès mondial, c’est l’audace de sa composition autant que sa force comique et l’universalitĂ© de son propos. Marceau, qu’on classe paresseusement parmi les auteurs de boulevard, n’a pas usĂ© pour nouer son intrigue de recettes Ă©culĂ©es ; comme le dit Charles Dantzig dans son livre d’entretiens avec FĂ©licien Marceau L’imagination est une science exacte, il a inventĂ© une nouvelle formule théâtrale : la pièce Ă©crite Ă la première personne. Le personnage principal raconte sa vie, et convoque les autres personnages pour les besoins des Ă©pisodes dont il veut nous faire part, se mĂŞlant parfois Ă eux, puis revenant sur le devant de la scène pour raconter la suite. Dans L’OEuf, comme un peu plus tard dans La Bonne Soupe, le coup de gĂ©nie de Marceau consiste Ă transfĂ©rer sur les planches un procĂ©dĂ© tout naturel dans le roman : c’est le romancier en lui qui Ă©largit le champ des possibles du théâtre.
Mais si la forme varie, la pensĂ©e de l’Ă©crivain se caractĂ©rise par la constance de son questionnement. La virtuositĂ© chez lui va de pair avec l’opiniâtretĂ©. « Tous mes livres, Ă©crit-il en 1994, sont une longue offensive contre ce que dans L’OEuf j’ai appelĂ© le Système, c’est-Ă -dire le signalement qu’on nous donne de la vie et des hommes. Ces lieux communs sont plus dangereux que le mensonge parce qu’ils ont un fond de vĂ©ritĂ© mais qu’ils deviennent mensonge lorsqu’on en fait une vĂ©ritĂ© absolue. » Et cette offensive lui paraĂ®t d’autant plus nĂ©cessaire, d’autant plus urgente mĂŞme, qu’avec le règne des Ă©crans, le Système est aujourd’hui au faĂ®te de sa puissance : « Dans votre signalement de l’homme, mon cher, dit l’un de ses personnages, n’oubliez pas la tĂ©lĂ©vision. Qui, tous les soirs, sur nos querelles, sur nos angoisses, vient Ă©tendre ses maux, ses images, son ronron. Comme une nappe. Bien tirĂ©e. Sans un pli. »
Mais peut-on Ă©chapper au système autrement que ne le fait Émile Magis ? Peut-on sortir de l’Ĺ“uf sans devenir un cloporte ? Oui, rĂ©pond FĂ©licien Marceau, et dans deux essais Ă©crits Ă trente ans de distance, il prend l’exemple de Casanova. L’aventurier vĂ©nitien dĂ©ploie, tout au long de sa vie, une insolente et insatiable libertĂ©. Mais s’il refuse de se laisser corseter par le principe de raison, ce n’est pas pour vĂ©gĂ©ter bĂ©atement dans son magma. Loin de confondre la libertĂ© avec l’indiffĂ©rence, Casanova « est foncièrement un ami des femmes, entre les femmes et lui, il y a constamment connivence ». Il est donc l’anti-Magis. Et il est aussi, comme le montre magistralement Marceau, l’anti-Don Juan : « Que cherche Don Juan ? Non le plaisir mais la victoire. Sa vie est un perpĂ©tuel dĂ©fi. Il a besoin d’un ennemi Ă vaincre, d’un obstacle Ă surmonter. Casanova, lui, cultive l’occasion et il est prompt Ă la saisir. » Il n’est pas l’homme du dĂ©fi, mais l’homme de la disponibilitĂ© : dans le plaisir il ne cherche rien d’autre que le plaisir. La transgression restant dans un rapport de dĂ©pendance Ă l’Ă©gard de la loi, il s’affranchit simultanĂ©ment de l’une et de l’autre. Jamais il n’Ă©prouve le besoin de se poser en s’opposant : c’est un voluptueux, ce n’est pas un adversaire. Il choisit l’hĂ©donisme, non l’hĂ©roĂŻsme. Pour le dire d’un mot, Casanova ne met pas le système en question, il le met entre parenthèses. La libertĂ© dont il fait preuve est « une libertĂ© limitĂ©e Ă l’acte et que n’escorte aucune doctrine ».
On retrouve cette grâce chez certains personnages de Marceau comme Nicolas de Saint-Damien, le hĂ©ros d’Un oiseau dans le ciel. Cet homme comblĂ© est aimĂ© de son Ă©pouse, de ses six belles-sĹ“urs, de ses beaux-parents, et il coule des jours tranquilles dans l’hĂ´tel familial de la rue Barbet-de-Jouy. Mais ce cocon l’Ă©touffe. Alors, un jour, sans prĂ©venir, il s’en va. « Il a filĂ© comme un bas. Il s’est taillĂ© comme un crayon ; dit MaĂŻtĂ©, la meilleure amie de sa grand-mère. » De l’Angleterre Ă la Grèce, Nicolas de Saint-Damien affronte mille pĂ©ripĂ©ties. Et voici, en six rĂ©pliques, la morale de l’histoire :
« – D’abord comment va-t-il ?
– Il va très bien.
– Il est heureux ?
– Il est libre.
– C’est diffĂ©rent ?
– C’est l’Ă©tage au-dessus. »
Et puis surtout, il y a Marie-Jeanne, l’hĂ©roĂŻne de Bergère lĂ©gère. Quand nous faisons sa connaissance, c’est une grande fille de douze ou treize ans, charmante avec ses cheveux bruns coupĂ©s courts, ses pommettes rondes, ses yeux d’un bleu très foncĂ©, son air insolent. Cet air, elle le conserve en grandissant. Marie-Jeanne n’est pas timide et peu lui importe le qu’en-dira-t-on.
Elle aime « dĂ©contenancer, inquiĂ©ter, dĂ©ranger ce calme oĂą s’assoupissent les gens ». Sa vie hors des sentiers battus la conduit, avec sa bande, dans le village d’Etichove. Elle y rencontre, dans des circonstances qu’il n’est pas nĂ©cessaire ici de relater, le petit Boussais. Ils tombent amoureux. Ils vivent, sans savoir rien du lendemain, rattachĂ©s Ă rien, libres enfin. Mais lui doit faire son service militaire. Il pourrait ne pas se rendre Ă la convocation, il rĂ©siste Ă cette tentation car il ne sera jamais un rĂ©fractaire, un dĂ©serteur, un hors-la-loi. « Je suis un officiel, moi. Je le resterai malgrĂ© tout ce que tu as tentĂ© de faire », dit-il Ă Marie-Jeanne, et n’Ă©tant pas Ă la hauteur de sa lĂ©gèretĂ©, il la perd.
« L’imagination est une science exacte », aime Ă dire FĂ©licien Marceau. Mais il n’a pas imaginĂ© Marie-Jeanne. Il ne l’a pas inventĂ©e. Il l’a rencontrĂ©e, comme il le raconte dans Les AnnĂ©es courtes, vers 1935. Elle Ă©tait communiste, et c’Ă©tait plus qu’une conviction, c’Ă©tait un mode d’ĂŞtre et d’agir. Ce qui ne les empĂŞchait pas, elle et lui, de frĂ©quenter, le soir venu, des cafĂ©s obscurs et d’Ă©tranges boĂ®tes de nuit. « Nous vivons, disait-elle, un moment de grâce. »
Lorsque Louis Carette reçoit sa convocation militaire, Marie-Jeanne lui dit : « Nous pourrions partir, passer Ă l’Ă©tranger. » Il ne peut s’y rĂ©soudre. Le jour dit, Marie-Jeanne le conduit Ă la caserne et tout rentre dans l’ordre. Le petit Boussais, autrement dit, c’est FĂ©licien Marceau. Et je me demande, Ă relire Bergère lĂ©gère, et tous ses livres après Les AnnĂ©es courtes, si son amour Ă©perdu de la libertĂ© ne tient pas au fait qu’au moment crucial, il lui a prĂ©fĂ©rĂ© l’obĂ©issance. Il me semble que cette Ĺ“uvre, qui aurait pu faire sienne la maxime de Talleyrand – « ne pas Ă©lever d’obstacle entre l’occasion et moi » –, est tout entière habitĂ©e par la nostalgie de Marie-Jeanne.
J’en ai presque terminĂ© et je m’aperçois qu’il manque Ă cet Ă©loge la belle adaptation pour Giorgio Strehler, metteur en scène magique, de La Trilogie de la villĂ©giature de Goldoni. Il manque Balzac et son monde, la somme Ă©rudite et affectueuse consacrĂ©e par Marceau Ă l’auteur qui l’a accompagnĂ© sa vie durant. Manquent aussi des romans aussi essentiels que Creezy ou l’histoire de ce fils de famille noceur et dĂ©sĹ“uvrĂ© qui devient L’Homme du roi et que – dĂ©menti cinglant Ă la sagesse du Système – le pouvoir ne corrompt pas mais Ă©lève. J’aurais dĂ» en outre faire halte Ă Capri, petite Ă®le et, plus gĂ©nĂ©ralement, faire un sort Ă l’Italie indocile, devenue au fil du temps la deuxième patrie de cĹ“ur de FĂ©licien Marceau. Je dirai pour ma dĂ©fense que je n’ai pas voulu ĂŞtre exhaustif. J’ai dĂ©couvert une Ĺ“uvre que, je l’avoue, je connaissais Ă peine, et Chair et cuir, un roman qui fait dĂ©sormais partie de ma bibliothèque idĂ©ale, m’en a fourni la clĂ©.
ArrivĂ© au terme de ce pĂ©riple, j’ai les mots qu’il faut pour dire exactement ce qui me gĂŞne et mĂŞme me scandalise dans la mĂ©moire dont FĂ©licien Marceau fait aujourd’hui les frais. Cette mĂ©moire n’est pas celle dont je me sens dĂ©positaire. C’est la mĂ©moire devenue doxa, c’est la mĂ©moire moutonnière, c’est la mĂ©moire dogmatique et automatique des poses avantageuses, c’est la mĂ©moire de l’estrade, c’est la mĂ©moire revue, corrigĂ©e et recrachĂ©e par le Système. Ses adeptes si nombreux et si bruyants ne mĂ©ditent pas la catastrophe, ils rĂ©citent leur catĂ©chisme. Ils s’indignent de ce dont on s’indigne, ils se souviennent comme on se souvient.
La morale de toute cette affaire, ce n’est certes pas que le temps est venu de tourner la page et d’enterrer le devoir de mĂ©moire, mais qu’il faut impĂ©rativement sortir celui-ci de « l’Ĺ“uf » oĂą il a pris ses quartiers pour lui rendre sa dignitĂ© et sa vĂ©ritĂ© perdues. »
Alain Finkielkraut – Janvier 2016




