C’est une scène qui se dĂ©roule sous terre, dans les couloirs du mĂ©tro de TĂ©hĂ©ran, et qui rĂ©sume Ă elle seule l’atmosphère qui règne ce samedi dans la capitale iranienne. Des cris de « mort Ă IsraĂ«l » et de « mort Ă l’AmĂ©rique » y ont retenti, captĂ©s et documentĂ©s, Ă quelques pas seulement de la mosquĂ©e Khomeini. Le mot revient comme un refrain rituel de la RĂ©publique islamique, et cette fois il s’est glissĂ© jusque dans la station de mĂ©tro Shahid Beheshti, adjacente au lieu de cĂ©rĂ©monie. Rien, pas mĂŞme les entrailles de la ville, n’a Ă©chappĂ© Ă la mise en scène du rĂ©gime.
Car ces cris ne surgissent pas de nulle part. Ils s’inscrivent dans le cadre des funĂ©railles d’Ali Khamenei, l’ancien Guide suprĂŞme de l’Iran, Ă©liminĂ© lors de la frappe d’ouverture de l’opĂ©ration « Rugissement du lion ». Ce samedi, lors de la cĂ©rĂ©monie organisĂ©e Ă la mosquĂ©e Khomeini de TĂ©hĂ©ran, les animateurs se sont employĂ©s Ă galvaniser la foule immense venue faire ses adieux au Khamenei père, en y ajoutant des appels de soutien Ă Mojtaba, son fils. « Ă€ tes ordres, Mojtaba », lançait l’animateur — et les foules reprenaient en chĹ“ur.
L’ambiance n’Ă©tait pas seulement au deuil, mais Ă la vengeance. Une partie des participants a Ă©tĂ© poussĂ©e Ă scander des appels de reprĂ©sailles, certains brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « tuer Trump ». Les slogans devenus routiniers dans la RĂ©publique islamique — « mort Ă l’AmĂ©rique » et « mort Ă IsraĂ«l » — Ă©taient bien prĂ©sents dans les cĂ©rĂ©monies, et jusque dans cette station de mĂ©tro voisine de la mosquĂ©e, ils n’ont pas manquĂ© Ă l’appel. La haine, ici, se dĂ©cline en liturgie collective, orchestrĂ©e, rĂ©pĂ©tĂ©e d’une bouche Ă l’autre.
Au centre de cette journĂ©e plane pourtant une absence : celle de Mojtaba Khamenei lui-mĂŞme. L’ayatollah, âgĂ© de 56 ans, a Ă©tĂ© blessĂ© lors du coup d’envoi de la guerre, et se cache depuis dans un lieu tenu secret ; selon les informations disponibles, son visage aurait subi de graves brĂ»lures. Ces derniers jours, pour tenter d’apaiser les esprits en Iran Ă l’ombre des funĂ©railles de son père, il a cherchĂ© Ă calmer le jeu par une dĂ©claration Ă©crite qu’il a publiĂ©e. Mais les partisans du courant radical rĂ©clamaient de voir son visage, ou d’entendre sa voix. Ni l’un ni l’autre, il ne l’a fait.
L’incertitude autour de sa personne alimente les spĂ©culations. Le New York Times a rapportĂ© ce jour qu’il n’Ă©tait toujours pas clair si l’ayatollah apparaĂ®trait Ă l’une des cĂ©rĂ©monies funèbres de son père au cours de la semaine. Mercredi dĂ©jĂ , il n’avait pas participĂ© Ă la cĂ©rĂ©monie de commĂ©moration organisĂ©e pour son Ă©pouse, tuĂ©e le premier jour de l’opĂ©ration « Rugissement du lion », lors du bombardement du complexe du Guide suprĂŞme, avec leur fils.
Derrière la ferveur affichĂ©e, le rĂ©gime laisse pourtant transparaĂ®tre ses fractures. Le camp radical humilie publiquement le camp conservateur pragmatique. Un exemple : une interview du prĂ©sident du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, a Ă©tĂ© interrompue cette semaine en plein milieu — alors qu’il dĂ©taillait un mĂ©morandum d’entente avec les États-Unis. Selon le New York Times, une tempĂŞte publique a Ă©clatĂ© en Iran, incluant des appels au limogeage du directeur de l’autoritĂ© de radiodiffusion d’État — nommĂ© par Ali Khamenei et affiliĂ© au camp conservateur radical. La tĂ©lĂ©vision d’État iranienne, rapporte-t-on, a intensifiĂ© ses attaques contre l’Ă©quipe de nĂ©gociation, y compris contre Abbas Araghchi, le ministre des Affaires Ă©trangères.
Ce clivage public, selon le rapport, ne fait qu’effleurer la surface de fractures bien plus profondes. Les cris qui montent du mĂ©tro de TĂ©hĂ©ran, aussi violents soient-ils, masquent mal un rĂ©gime qui, derrière la dĂ©monstration de force et la haine mise en scène, se dĂ©bat avec ses propres dĂ©chirures internes — un pouvoir qui hurle contre l’extĂ©rieur d’autant plus fort qu’il vacille Ă l’intĂ©rieur.
Pour approfondir, retrouvez sur notre site nos articles consacrĂ©s Ă l’Iran et Ă ses dirigeants ainsi qu’Ă l’opĂ©ration israĂ©lienne contre le rĂ©gime des mollahs.






