Pendant prĂšs dâune annĂ©e, la journaliste française Nora Bussigny a vĂ©cu sous une fausse identitĂ© idĂ©ologique. Se prĂ©sentant comme militante pro-palestinienne, elle sâest infiltrĂ©e dans plusieurs organisations et collectifs anti-israĂ©liens en France, participant Ă des manifestations, des rĂ©unions internes, des discussions en ligne et des rassemblements universitaires. Cette immersion prolongĂ©e a donnĂ© naissance Ă un ouvrage dâenquĂȘte, Les Nouveaux AntisĂ©mites, devenu un best-seller en France malgrĂ© des tentatives de boycott et une hostilitĂ© ouverte dans certains milieux culturels.
Dans de nombreux entretiens accordĂ©s Ă la presse internationale, Bussigny dĂ©crit une expĂ©rience quâelle qualifie de « presque schizophrĂ©nique ». Pour ĂȘtre acceptĂ©e, elle a dĂ» apprendre un vocabulaire prĂ©cis, adopter des postures idĂ©ologiques codifiĂ©es et intĂ©grer des rĂšgles implicites strictes. Employer le mot « IsraĂ«l » Ă©tait perçu comme suspect ; il fallait parler de « lâentitĂ© sioniste ». LâarmĂ©e israĂ©lienne nâĂ©tait jamais dĂ©signĂ©e comme telle mais systĂ©matiquement comme une « armĂ©e gĂ©nocidaire ». Toute remise en question de ces termes entraĂźnait immĂ©diatement la mĂ©fiance, voire lâexclusion.
Au fil de son enquĂȘte, la journaliste affirme avoir constatĂ© une Ă©volution majeure : lâantisionisme radical agit aujourdâhui comme un facteur de cohĂ©sion entre des groupes historiquement divisĂ©s. Des militants islamistes, des activistes de lâextrĂȘme gauche, des collectifs se revendiquant progressistes, des organisations fĂ©ministes radicales, des mouvements LGBT et des cercles Ă©cologistes convergent dĂ©sormais autour dâune hostilitĂ© commune envers IsraĂ«l. Selon Bussigny, cette convergence dĂ©passe largement la critique politique pour basculer dans une diabolisation systĂ©mique, oĂč le Juif et le « sioniste » deviennent interchangeables dans les discours.
LâenquĂȘte met Ă©galement en lumiĂšre le fonctionnement interne de ces rĂ©seaux. Bussigny raconte avoir assistĂ© Ă des scĂšnes oĂč des slogans glorifiant des attaques terroristes Ă©taient scandĂ©s lors de manifestations prĂ©sentĂ©es comme « humanitaires ». Elle dĂ©crit des rĂ©unions oĂč la violence Ă©tait justifiĂ©e comme un moyen lĂ©gitime de lutte, y compris contre des civils, et oĂč les massacres du 7 octobre Ă©taient parfois minimisĂ©s, relativisĂ©s ou mĂȘme cĂ©lĂ©brĂ©s sous couvert de « rĂ©sistance ».
Un autre volet central de son travail concerne les structures organisationnelles et financiĂšres. La journaliste explique que certains groupes radicaux bĂ©nĂ©ficient en France dâune forme de tolĂ©rance institutionnelle : accĂšs Ă des salles municipales, autorisations de rassemblement rĂ©pĂ©tĂ©es, et parfois subventions indirectes. Elle cite notamment des organisations comme Urgence Palestine, Palestine Vaincra ou Samidoun, connues pour leurs liens idĂ©ologiques ou opĂ©rationnels avec des organisations terroristes et interdites ou surveillĂ©es dans plusieurs pays occidentaux. Selon elle, ces structures jouent un rĂŽle clĂ© dans la radicalisation dâune partie de la jeunesse, notamment sur les campus universitaires.
La parution du livre a eu un impact immĂ©diat sur la vie personnelle de la journaliste. Bussigny, qui nâest pas juive et dont la mĂšre est nĂ©e au Maroc, raconte avoir reçu des centaines de messages haineux, des insultes violentes et des menaces de mort, principalement via les rĂ©seaux sociaux. Certaines attaques la dĂ©signent comme une « traĂźtresse Ă la cause palestinienne », dâautres lâaccusent, sans aucun fondement, dâĂȘtre financĂ©e par IsraĂ«l ou par des organisations juives. Face Ă ces menaces, elle a dĂ» demander une protection policiĂšre lors de certains Ă©vĂ©nements publics.
MalgrĂ© ce climat hostile, Les Nouveaux AntisĂ©mites a rencontrĂ© un succĂšs notable. Le livre sâest hissĂ© dans les classements de ventes, a Ă©tĂ© largement commentĂ© dans la presse française et internationale, et a reçu le Prix Edgar Faure 2025, rĂ©compensant le meilleur essai politique de lâannĂ©e. Bussigny souligne que les rĂ©actions positives proviennent aussi bien de lecteurs juifs que non juifs, nombreux Ă dire avoir pris conscience, Ă travers son enquĂȘte, de lâampleur de lâantisĂ©mitisme contemporain.
Lâouvrage ne se limite pas Ă un constat. Il sâinscrit Ă©galement dans une rĂ©flexion plus large sur lâavenir de la sociĂ©tĂ© française. Bussigny exprime une inquiĂ©tude particuliĂšre concernant la radicalisation idĂ©ologique dâune partie de la gĂ©nĂ©ration Z, trĂšs prĂ©sente sur les rĂ©seaux sociaux et fortement exposĂ©e Ă des discours simplificateurs et manichĂ©ens. Elle estime que lâantisionisme constitue aujourdâhui lâun des principaux vecteurs par lesquels lâantisĂ©mitisme se diffuse et se banalise dans lâespace public europĂ©en.
Le livre est dĂ©diĂ© Ă une survivante française de la Shoah, ancienne rĂ©sistante, un choix que la journaliste explique par sa volontĂ© de rappeler la continuitĂ© historique des mĂ©canismes de haine. Pour Bussigny, ce quâelle a observĂ© nâest pas un phĂ©nomĂšne marginal mais un signal dâalarme dĂ©mocratique : la normalisation de discours extrĂȘmes, la justification de la violence et lâeffacement progressif des repĂšres moraux.
Ă travers cette enquĂȘte, Nora Bussigny ne prĂ©tend pas parler au nom dâun camp politique. Elle affirme avoir voulu documenter des faits, des paroles et des pratiques observĂ©es de lâintĂ©rieur. Son travail met en lumiĂšre une rĂ©alitĂ© dĂ©rangeante : derriĂšre certains discours militants prĂ©sentĂ©s comme humanistes se cache, selon elle, une haine structurĂ©e, organisĂ©e et de plus en plus assumĂ©e envers IsraĂ«l et les Juifs. Un phĂ©nomĂšne quâelle juge dangereux non seulement pour la communautĂ© juive, mais pour lâĂ©quilibre dĂ©mocratique de la France elle-mĂȘme.






