MalgrĂ© un prix Ă©conomique et politique Ă©levĂ© qu’il paie depuis chez lui, le prĂ©sident turc exploite la faiblesse du quartier et poursuit ses dĂ©marches agressives pour obtenir une influence rĂ©gionale.
«InstabilitĂ© en MĂ©diterranĂ©e orientale» est un terme couramment utilisĂ© de nos jours, et pour de très bonnes raisons. Aux guerres civiles en Syrie et en Libye , aux luttes de pouvoir et Ă l’influence entre la Russie et les États-Unis, au conflit israĂ©lo-palestinien et Ă l’agression rĂ©gionale iranienne , la tentative de la Turquie de prendre des mesures significatives et d’obtenir sa propre influence s’est rĂ©cemment ajoutĂ©e.
L’implication militaire de la Turquie en Syrie et en Libye fait partie de cette initiative. D’autres parties incluent un accord de coopĂ©ration en matière de sĂ©curitĂ© rĂ©cemment signĂ© avec l’Albanie, des opĂ©rations de forage sur le territoire maritime de Chypre et l’annonce de forages prĂ©vus en Grèce Ă©galement, qui sont au moins entre-temps gelĂ©s dans le cadre des pourparlers entre la Turquie et la Grèce , pourparlers dont la direction n’est actuellement pas claire. La Turquie s’appuie Ă©galement sur ses bonnes relations avec l’Italie et renforce ses liens de sĂ©curitĂ© avec Malte, apparemment dans le cadre de son opĂ©ration militaire en Libye.
Parallèlement Ă tout cela, la Turquie est en grave diffĂ©rend avec l’Égypte et le prĂ©sident al-Sissi sur plusieurs fronts. IsraĂ«l, pour sa part, envisage toujours une coopĂ©ration avec la Turquie, en particulier en ce qui concerne l’intĂ©rĂŞt commun de retirer le Hezbollah de Syrie. MalgrĂ© cela, les rĂ©centes dĂ©clarations du prĂ©sident Erdogan sur son intention de «libĂ©rer» la mosquĂ©e Al-Aqsa Ă JĂ©rusalem après avoir transformĂ© Aya Sophia Ă Istanbul en mosquĂ©e compliquent lĂ©gèrement la situation, ainsi que sa ferme opposition au plan d’annexion israĂ©lien. Comme dĂ©crit dans un Ă©ditorial du Jerusalem Post il y a environ deux semaines, «la Turquie est en train de devenir une menace pour IsraĂ«l».
Du point de vue amĂ©ricain, l’objectif fondamental est de maintenir la stabilitĂ© et le calme au Moyen-Orient, mais la manière dont l’administration actuelle a rĂ©pondu aux dĂ©fis de la MĂ©diterranĂ©e orientale reflète une rĂ©ticence Ă affronter la rĂ©gion. Par exemple, la Maison Blanche a Ă©tĂ© très hĂ©sitante avant de soutenir rĂ©ellement la coopĂ©ration entre IsraĂ«l, la Grèce et Chypre, malgrĂ© l’enthousiasme initial et la participation du secrĂ©taire d’État Pompeo au sommet tripartite entre les chefs d’État qui s’est tenu Ă JĂ©rusalem en mars 2019.
La chute des prix de l’Ă©nergie et la crise corona ont Ă©galement rendu la possibilitĂ© de rĂ©aliser le rĂŞve du pipeline EeastMed qui Ă©tait censĂ© relier IsraĂ«l Ă l’Europe via la Grèce et Chypre beaucoup plus difficile, au bord de l’impossible. La Turquie est bien entendu le principal bĂ©nĂ©ficiaire de cette Ă©volution.
De bons résultats
En gĂ©nĂ©ral, la situation actuelle en MĂ©diterranĂ©e orientale semble sombre. Un incident militaire entre la Turquie et la Grèce pourrait Ă©clater Ă tout moment en mer ÉgĂ©e, alors que les États-Unis s’Ă©loignent de la rĂ©gion; Et une confrontation directe entre la Turquie et l’Égypte sur le sol libyen est un scĂ©nario très rĂ©aliste. Tout cela se produit lorsque le statut de l’OTAN est au plus bas et que les tensions entre les pays du bassin mĂ©diterranĂ©en sont Ă leur apogĂ©e. La Turquie a mĂŞme rĂ©cemment rĂ©ussi Ă se quereller avec la France, après que les deux ont Ă©changĂ© des messages menaçants concernant la situation dans la rĂ©gion et l’activitĂ© turque dans les territoires de la Grèce et de la Libye.
Le président turc Erdogan poursuit cette politique étrangère audacieuse et dangereuse, précisément au moment où il fait face à une grave crise économique intérieure et à la montée de rivaux politiques ambitieux. Les mesures prises en Méditerranée orientale ont également été largement critiquées au niveau international, mais au moins pour lui, elles ont donné des résultats satisfaisants.
Par exemple, l’accord entre la Libye et la Turquie sur la division des zones maritimes est valable mĂŞme s’il est considĂ©rĂ© comme illĂ©gal par de nombreux pays, dont IsraĂ«l. Erdogan continue de dĂ©fier la pression amĂ©ricaine sur une variĂ©tĂ© d’autres questions Ă©galement. En fait, ces dernières annĂ©es, le prĂ©sident turc n’a reculĂ© et changĂ© de cap que dans un seul cas: Ă l’Ă©tĂ© 2016, lorsqu’il s’est excusĂ© auprès de Poutine pour avoir abattu un avion de combat russe. MĂŞme alors, il y avait un mouvement tactique conçu pour reconstruire les relations entre la Turquie et la Russie et arrĂŞter une grave crise Ă©conomique Ă l’Ă©poque.
La Turquie a bien compris que l’orientation de la politique Ă©trangère amĂ©ricaine s’est dĂ©placĂ©e vers l’Asie, et elle tente de profiter de sa situation gĂ©ographique et de ses avantages industriels et sĂ©curitaires pour profiter du renforcement de tous les grands acteurs rĂ©gionaux de l’Est – en particulier la Russie et la Chine mais aussi l’Iran.
Reconnaître la réalité
La politique Ă©trangère turque est bien sĂ»r complètement identifiĂ©e Ă une personne, mais il n’est pas du tout clair si un changement politique dans la direction du pays entraĂ®nera Ă©galement un changement significatif de ses tendances gĂ©opolitiques. Pour l’Occident, il serait juste de reconnaĂ®tre bientĂ´t cette rĂ©alitĂ© au lieu de continuer Ă espĂ©rer une nouvelle ère après Erdogan.
La Turquie estime que son autonomisation rĂ©gionale lui donne une plus grande marge de manĹ“uvre vis-Ă -vis de la rivalitĂ© et du partenariat, malgrĂ© le prix Ă©conomique et politique considĂ©rable qu’elle en paie. Erdogan a montrĂ© des signes clairs de ces intentions sous l’administration Obama, ce qui lui a permis d’agir Ă sa guise et sans interruption en Syrie par exemple.
Certains des problèmes peuvent ĂŞtre rĂ©solus au niveau de l’UE, mais Ă Bruxelles, il est d’usage de placer les prioritĂ©s Ă©conomiques avant les considĂ©rations de sĂ©curitĂ©. Dans un article rĂ©cent du ministre turc des Affaires Ă©trangères Mevlot Chebushulu, il a proposĂ© d’Ă©tablir un  » cadre global  » de coopĂ©ration entre la Turquie et l’Union europĂ©enne, condamnant la France et dĂ©finissant les revendications grecques et chypriotes en MĂ©diterranĂ©e orientale comme « maximalistes » et « unilatĂ©rales ».
Les membres d’EastMed Energy Forum – IsraĂ«l, la Grèce, Chypre, la Jordanie, l’Égypte, l’Italie et l’AutoritĂ© palestinienne – ont perdu de leur Ă©lan depuis l’Ă©pidĂ©mie de la peste corona et doivent maintenant Ă©laborer un nouvel ordre du jour clair. Tout retard supplĂ©mentaire dans le projet saperait les aspirations rĂ©gionales Ă la coopĂ©ration, donnant Ă Erdogan plus de temps pour agir. Seule l’aversion pour les actions turques en MĂ©diterranĂ©e orientale est une rĂ©ponse comprĂ©hensible, mais elle n’est pas Ă elle seule une politique suffisante.
Le Dr George Zugopoulos est chercheur Ă l’Institut Begin-Sadat de l’UniversitĂ© Bar-Ilan et chargĂ© de cours Ă l’UniversitĂ© de Thrace. Une version complète de la chronique a Ă©tĂ© publiĂ©e pour la première fois dans le cadre d’une sĂ©rie de Mabat du Centre Begin-Sadat.




