Pour de nombreux Juifs américains, cette fois les Israéliens sont allés trop loin. Après plus de quatre décennies à tolérer, avec une patience décroissante et un dédain croissant, les gouvernements israéliens dirigés par le parti Likud, les résultats des élections à la Knesset de cette semaine dépassent les limites pour de nombreux libéraux.
Leur angoisse n’est pas tant centrĂ©e sur le retour au pouvoir de Benjamin Netanyahu pour son troisième mandat en tant que Premier ministre de l’État juif, mĂŞme s’il est largement considĂ©rĂ© par de nombreux dĂ©mocrates juifs comme l’Ă©quivalent moral d’un rĂ©publicain de l’État rouge. La panique suscitĂ©e par les rĂ©sultats des Ă©lections est causĂ©e par le fait que le Parti sioniste religieux et ses dirigeants, Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir, joueront un rĂ´le de premier plan dans la prochaine coalition gouvernementale. Le parti a remportĂ© 14 sièges, ce qui en fait le troisième plus grand Ă la Knesset et un Ă©lĂ©ment indispensable de la majoritĂ© que Netanyahu est sur le point de rĂ©unir.
La perspective de Smotrich, et en particulier de Ben-Gvir, siĂ©geant au cabinet de Netanyahu n’a pas seulement dĂ©clenchĂ© une crise de la part des groupes juifs libĂ©raux. Cela a Ă©galement conduit Ă une sorte de rhĂ©torique inquiĂ©tante dĂ©crivant une rupture de la relation entre les Juifs amĂ©ricains et israĂ©liens qui va au-delĂ des rumeurs habituelles sur la distance croissante entre les deux communautĂ©s.
Il y a des questions lĂ©gitimes Ă se poser sur Smotrich et Ben-Gvir. Le temps nous dira s’ils sont Ă la hauteur du dĂ©fi de leurs nouvelles responsabilitĂ©s et agissent d’une manière qui aide, plutĂ´t que de nuire, aux efforts de Netanyahu pour consolider le soutien Ă son gouvernement dans le pays et Ă l’Ă©tranger. Mais ce que personne ne semble considĂ©rer, c’est si la prĂ©cipitation Ă les juger en dit plus sur les obsessions de la communautĂ© juive de la diaspora que sur l’adhĂ©sion des Ă©lecteurs israĂ©liens aux partis nationalistes et religieux.
Le couple incarne tout ce que la plupart des Juifs amĂ©ricains n’aiment pas dans l’État juif. Leur nationalisme sans vergogne et leur hostilitĂ© perçue envers les Arabes, les homosexuels et le judaĂŻsme non orthodoxe sont un anathème pour les AmĂ©ricains libĂ©raux.
Mais ce qu’il y a d’intĂ©ressant dans les dĂ©clarations de groupes comme l’Anti-Defamation League, l’American Jewish Committee et d’autres organisations rĂ©solument de gauche, c’est la façon dont ils mettent en Ă©vidence leurs inquiĂ©tudes Ă propos du nouveau gouvernement israĂ©lien en pointant la prĂ©tendue menace que le Parti sioniste religieux pose Ă la dĂ©mocratie israĂ©lienne.
Smotrich et Ben-Gvir s’opposent-ils vraiment Ă la dĂ©mocratie ?
Le discours sur la dĂ©mocratie est un drapeau rouge indiquant qu’il se passe quelque chose dans cette discussion au-delĂ des vrais problèmes qui sĂ©parent les Juifs amĂ©ricains et israĂ©liens.
Quoi que l’on puisse penser de Smotrich et Ben-Gvir, ils ne militent pas pour l’abandon d’un système par lequel le gouvernement israĂ©lien est choisi par des Ă©lections dĂ©mocratiques ou pour un système dans lequel l’État de droit ne prĂ©vaut pas.
L’Ă©lĂ©ment de leur plate-forme qui a gĂ©nĂ©rĂ© le plus de chaleur de la part des critiques – la rĂ©forme judiciaire – est en fait une dĂ©fense de la dĂ©mocratie, pas une tentative de la renverser. Cela apporterait un certain degrĂ© de responsabilitĂ© dĂ©mocratique Ă un système dans lequel les juges se sont arrogĂ© le droit d’annuler les lois adoptĂ©es par la Knesset, sans rĂ©fĂ©rence Ă aucun principe juridique, mais Ă leurs idĂ©es personnelles sur ce qu’ils pensent ĂŞtre bon pour le pays.
Dans sa jeunesse, Ben-Gvir Ă©tait un partisan du rabbin Meir Kahane et de sa conviction d’expulser les Arabes de l’État juif. Mais il a abandonnĂ© cette cause.
Sa dĂ©fense des droits juifs et l’accent mis sur la menace de la violence terroriste arabe ne sont pas du goĂ»t de ceux qui apprĂ©cient la rhĂ©torique sur la promotion de la coexistence. Pourtant, cela ne fait pas de lui un ennemi de la dĂ©mocratie.
Pas plus que l’opposition de la part de nombreux IsraĂ©liens, sinon de la plupart, aux efforts de la gauche pour faire du pays un État essentiellement non sectaire, plutĂ´t qu’un État ouvertement juif. Ce sentiment – ​​qu’IsraĂ«l devrait donner la prioritĂ© Ă la mission de promotion du peuple juif – a alimentĂ© le soutien Ă tous les partis de la coalition de Netanyahu.
Le sionisme et le nationalisme juif ne sont pas antithĂ©tiques Ă la dĂ©mocratie. Au contraire, ils sont l’expression d’une valeur dĂ©mocratique fondamentale qui valorise le droit Ă l’autodĂ©termination de tous les peuples, y compris les Juifs.
La cause profonde de l’aliĂ©nation des juifs amĂ©ricains vis-Ă -vis d’IsraĂ«l n’a pas grand-chose Ă voir avec la politique. C’est une fonction du dĂ©clin du sentiment d’appartenance au peuple juif au sein d’une population qui s’assimile rapidement, avec le plus grand secteur en croissance Ă©tiquetĂ© par les dĂ©mographes comme « Juifs sans religion ».
Et si les Juifs ne se soucient pas d’ĂŞtre juifs, ils ne seront pas enclins Ă soutenir IsraĂ«l, peu importe qui est dans son gouvernement.
Qu’y a-t-il donc derrière le discours sur la menace de la dĂ©mocratie, ou l’utilisation des termes « suprĂ©maciste juif » et « fasciste » pour dĂ©crire Ben-Gvir et les Ă©lecteurs qui ont fait de son parti un faiseur de rois dans la politique israĂ©lienne ?
En IsraĂ«l, il existe une longue tradition Ă gauche, qui remonte Ă l’ère prĂ©-Ă©tatique, de diabolisation des opposants de droite. Mais la sonnette d’alarme des juifs amĂ©ricains Ă propos de la dĂ©mocratie israĂ©lienne n’a que peu ou rien Ă voir avec les lamentations sans fin des anciennes Ă©lites dirigeantes de gauche Ă propos des juifs de droite, religieux et mizrachi qui ont largement dominĂ© la politique du pays depuis Menachem. Begin et le Likoud ont vaincu le Parti travailliste pour la première fois en 1977.
Une extension de la division rouge contre bleu
Au lieu de cela, c’est un Ă©cho des thèmes qui ont de plus en plus troublĂ© la politique amĂ©ricaine Ă l’Ă©poque de Trump.
L’ancien prĂ©sident Donald Trump a Ă©tĂ© traitĂ© par les libĂ©raux comme une menace pour la dĂ©mocratie depuis qu’il a annoncĂ© sa première Ă©lection prĂ©sidentielle en 2015. AlimentĂ©e par le mythe selon lequel il aurait volĂ© les Ă©lections de 2016 en collusion avec la Russie, cette attitude est devenue gravĂ©e dans l’esprit des DĂ©mocrates après la honteuse Ă©meute du Capitole du 6 janvier 2021.
Alors que les AmĂ©ricains se prĂ©parent Ă voter aux Ă©lections de mi-mandat, le sujet de discussion le plus fort du prĂ©sident Joe Biden et de son parti alors qu’ils tentent de dĂ©fendre leurs majoritĂ©s au Congrès est l’idĂ©e qu’il n’y a pas que Trump qui est un « semi-fasciste », un « nĂ©gationniste des Ă©lections » et « ennemi de la dĂ©mocratie » ; ce sont aussi ses partisans.
Le fait que la mĂŞme Ă©tiquette de « nĂ©gationniste Ă©lectoral » puisse ĂŞtre appliquĂ©e aux dĂ©mocrates qui n’ont pas acceptĂ© la lĂ©gitimitĂ© des Ă©lections de 2016 sape ce rĂ©cit. Mais cette diabolisation de la droite – et la conviction aux deux extrĂ©mitĂ©s du clivage politique que l’autre cĂ´tĂ© est composĂ© de tyrans dĂ©terminĂ©s Ă faire taire leurs rivaux – est dĂ©sormais la pierre de touche du discours amĂ©ricain.
Les groupes juifs libĂ©raux ont adoptĂ© cette rhĂ©torique et se l’approprient. En effet, l’ADL a confirmĂ© son passage d’un groupe non partisan chargĂ© de dĂ©fendre les Juifs contre l’antisĂ©mitisme Ă un simple autre groupe de dĂ©fense gĂ©nĂ©rique qui embrasse le rĂ©cit de la « guerre contre la dĂ©mocratie ». Sa convocation d’une confĂ©rence post-mi-mandat dont les principaux orateurs prĂ©sentent des idĂ©ologues libĂ©raux et des Never Trumpers, tout en continuant Ă prĂ©tendre qu’elle est toujours politiquement neutre, en est un exemple effrontĂ©.
Ainsi, pour les libĂ©raux amĂ©ricains, se concentrer autant sur l’argument de la dĂ©mocratie est un signe mort que ce qui est Ă l’Ĺ“uvre ici n’est ni une expression normale du choc culturel entre AmĂ©ricains et IsraĂ©liens, ni une expression parmi les tribus juives. C’est plutĂ´t une extension de la guerre des cultures tribales qui anime la politique amĂ©ricaine.
Une comparaison trompeuse
La colère contre Netanyahu et ses alliĂ©s est motivĂ©e par la conviction croissante de la part de nombreux libĂ©raux que les IsraĂ©liens sont de l’autre cĂ´tĂ© de la grande fracture politique qui dĂ©chire les États-Unis. Ce qui leur manque, c’est que les comparaisons faciles entre le GOP et le Likud/les sionistes religieux nous en disent peu sur les problèmes très diffĂ©rents auxquels les deux pays sont confrontĂ©s.
Ă€ un moment de l’histoire oĂą la politique joue le mĂŞme rĂ´le que la religion occupait dans la vie de la plupart des AmĂ©ricains, il n’est pas surprenant que les Juifs libĂ©raux considèrent les conflits Ă©lectoraux d’IsraĂ«l comme une extension de ce qui se passe aux États-Unis. Mais leur utilisation du cri de guerre de la « guerre contre la dĂ©mocratie » pour dĂ©lĂ©gitimer les IsraĂ©liens de la mĂŞme manière qu’ils le font pour les rĂ©publicains est Ă la fois erronĂ©e et peut saper les liens dĂ©jĂ effilochĂ©s entre les deux nations.
L’indignation suscitĂ©e par Smotrich et Ben-Gvir aux États-Unis a autant, sinon plus, Ă voir avec les problèmes amĂ©ricains qu’avec ceux qui divisent les IsraĂ©liens. Ceux qui souhaitent rapprocher les AmĂ©ricains et les IsraĂ©liens doivent se concentrer autant sur le fait que les premiers voient les dirigeants des seconds sans les distorsions des antagonismes rouge-bleu que sur les vĂ©ritables points de discorde entre deux tribus juives diffĂ©rentes.
Jonathan S. Tobin est rédacteur en chef du JNS (Jewish News Syndicate). Suivez-le sur Twitter à : @jonathans_tobin.





