Le drone piĂ©gĂ© approchait — l’enfant a bondi et sauvĂ© son petit frère : « Je n’ai plus peur de rien »

Il y a des guerres qui fabriquent des hĂ©ros malgrĂ© eux. Anatoli Prokhorenko, 12 ans, habitant du village frontalier de Semenivka dans le nord de l’Ukraine, n’avait aucune intention de devenir l’un d’eux ce 18 avril. Il jouait dehors avec ses frères et sĹ“urs quand il a aperçu quelque chose dans le ciel. Un drone FPV russe Ă  guidage par fibre optique. Il approchait. Et Anatoli, aĂ®nĂ© de cinq enfants, n’a pas attendu.

En quelques secondes, il a tranchĂ© le câble de fibre optique qui servait Ă  piloter l’engin. PrivĂ© de son guidage, le drone s’est Ă©crasĂ© dans des buissons, Ă  une centaine de mètres du groupe d’enfants. Personne n’a Ă©tĂ© blessĂ©. L’incident n’a Ă©tĂ© rendu public que mardi, rapportĂ© par la radio-tĂ©lĂ©vision publique ukrainienne Suspilne. Des dĂ©mineurs de l’armĂ©e ukrainienne dĂ©pĂŞchĂ©s sur place ont confirmĂ© les faits.

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Ce que la guerre apprend aux enfants

Comment un collĂ©gien de 12 ans connaĂ®t-il le fonctionnement d’un drone FPV Ă  fibre optique — et sait-il comment le neutraliser ? La rĂ©ponse dit beaucoup sur la rĂ©alitĂ© de la vie Ă  Semenivka, village situĂ© Ă  deux pas de la frontière russe, dans une zone oĂą les drones passent au-dessus des tĂŞtes comme d’autres rĂ©gions voient passer des corbeaux.

Anatoli a expliquĂ© aux journalistes de Suspilne qu’il avait appris la technique auprès de soldats qu’il connaissait. Un jour qu’il les aidait Ă  couper du bois pour se chauffer, ils avaient trouvĂ© un câble de fibre optique d’un drone FPV accrochĂ© dans un arbre. Un militaire lui avait alors montrĂ© comment neutraliser ce type d’engin en sectionnant le câble. Leçon retenue.

Ce jour de mi-avril, quand le drone s’est approchĂ©, ce savoir s’est transformĂ© en rĂ©flexe. « L’instinct a pris le dessus », a-t-il simplement dit, assis Ă  cĂ´tĂ© de son père face aux camĂ©ras.

« Je n’ai presque plus peur de rien »

La phrase qu’Anatoli a prononcĂ©e ensuite rĂ©sume Ă  elle seule ce que trois ans de guerre font Ă  une gĂ©nĂ©ration entière d’enfants ukrainiens. « Je n’ai presque plus peur de rien maintenant. » Une pause. Puis : « Oui, j’ai encore peur des drones Shahed. Mais pas comme avant. Après avoir vĂ©cu Ă  Semenivka, oĂą ils volaient au-dessus de nos tĂŞtes, ça ne me fait plus le mĂŞme effet. »

Ce n’est pas de la fanfaronnade d’adolescent. C’est l’aveu calme d’un enfant qui s’est acclimatĂ© Ă  l’impensable — au point que couper le câble d’un drone armĂ© lui semble moins terrifiant qu’une attaque de Shahed. Quelque chose s’est normalisĂ© dans son rapport au danger, et cette normalisation-lĂ  est peut-ĂŞtre l’un des aspects les plus troublants de ce conflit.

Son père, lui, a mis du temps Ă  comprendre ce qui s’Ă©tait passĂ©. Quand les dĂ©tails lui ont Ă©tĂ© rapportĂ©s, il n’a pas dissimulĂ© sa fiertĂ© — ni son Ă©motion. « Il a gardĂ© son sang-froid sur le plan psychologique. Bravo. Il grandit pour devenir quelqu’un de bien. » C’est la fiertĂ© d’un père, mais aussi le soulagement d’un homme qui sait ce qui aurait pu arriver si son fils avait hĂ©sitĂ© une seconde de trop.

Les drones FPV Ă  fibre optique : une menace silencieuse

Le type de drone qu’Anatoli a neutralisĂ© mĂ©rite qu’on s’y arrĂŞte. Le drone FPV — First Person View, pilotĂ© depuis le sol grâce Ă  des lunettes qui retransmettent en temps rĂ©el la vue de l’appareil — est devenu l’arme de prĂ©dilection des deux camps en Ukraine depuis deux ans. Bon marchĂ©, maniable, prĂ©cis Ă  courte portĂ©e, il peut ĂŞtre fabriquĂ© en grande sĂ©rie et lancĂ© sans infrastructure lourde.

La version Ă  guidage par fibre optique est particulièrement redoutable : elle est impermĂ©able au brouillage Ă©lectronique, puisqu’elle ne communique pas par ondes radio mais par un câble physique qui se dĂ©roule au fil du vol. Impossible de la pirater Ă  distance, impossible de la dĂ©tourner par guerre Ă©lectronique. La seule façon de la neutraliser sans l’abattre physiquement, c’est prĂ©cisĂ©ment ce qu’Anatoli a fait : couper le câble.

Les armĂ©es ukrainienne et russe ont toutes deux massivement investi dans ces engins depuis 2023. Des vidĂ©os de leurs utilisations en combat circulent en permanence sur les rĂ©seaux sociaux, montrant des attaques contre des vĂ©hicules blindĂ©s, des positions d’artillerie, voire des civils. La chaĂ®ne Suspilne mentionne que l’armĂ©e russe utilise ces drones pour « chasser des civils » — formulation qui dit sans dĂ©tour la nature de certaines de ces frappes.

Un village, une famille, un exode

Après l’incident, la famille Prokhorenko a pris une dĂ©cision. Semenivka, trop proche du front, trop exposĂ©e, ne peut plus ĂŞtre leur foyer. Ils ont dĂ©cidĂ© de rejoindre Tcherniguiv, ville plus Ă  l’intĂ©rieur du pays, que le père juge plus sĂ»re. Ils vont Ă©galement s’enregistrer comme dĂ©placĂ©s internes, statut qui permet d’accĂ©der Ă  certaines aides et protections.

Cette migration intĂ©rieure — des millions d’Ukrainiens l’ont dĂ©jĂ  accomplie depuis fĂ©vrier 2022 — illustre une rĂ©alitĂ© que les chiffres abstraits ne restituent jamais vraiment : derrière chaque famille dĂ©placĂ©e, il y a un moment prĂ©cis oĂą quelque chose a basculĂ©. Pour les Prokhorenko, ce moment-lĂ , c’est peut-ĂŞtre ce drone qui approchait d’un jardin oĂą jouaient des enfants, et un gamin de 12 ans qui a dĂ©cidĂ© que ça suffisait.

Anatoli, lui, restera « le soutien le plus fiable » de la famille, selon les mots de son père. Dans un pays oĂą la guerre dure depuis plus de trois ans, oĂą les enfants apprennent Ă  identifier les types de drones avant d’apprendre Ă  conduire, c’est une phrase qui sonne Ă  la fois comme un compliment et comme un constat douloureux.


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