Il avait traversĂ© la Shoah. Il avait survĂ©cu. Et c’est dans la solitude la plus absolue, dans un appartement de Beer Sheva, que cet homme de 86 ans a vĂ©cu ses derniers jours — sans que personne ne le sache, sans que personne ne frappe Ă sa porte. Ce vendredi matin, des bĂ©nĂ©voles de ZAKA ont dĂ©couvert sa dĂ©pouille dans un Ă©tat de dĂ©composition avancĂ©e. Un destin qui dit, en creux, tout ce qu’une sociĂ©tĂ© peut oublier de ses aĂ®nĂ©s.
C’est une odeur, et rien d’autre, qui a fini par alerter le voisinage. Lorsque les habitants de l’immeuble ont senti un relent suspect s’Ă©chapper de l’appartement du vieil homme, ils ont contactĂ© le centre d’appels de ZAKA (1220). Les Ă©quipes de bĂ©nĂ©voles de la section Beer Sheva se sont dĂ©ployĂ©es sur place et ont travaillĂ© de longues heures dans des conditions extrĂŞmement difficiles, appliquant les protocoles rigoureux de l’organisation pour prĂ©server la dignitĂ© du dĂ©funt et rassembler les Ă©lĂ©ments nĂ©cessaires.
Shim’on Zagouri, chef d’Ă©quipe de ZAKA Beer Sheva, n’a pas cachĂ© son dĂ©sarroi.
« Il s’agit d’un cas bouleversant — un survivant de la Shoah qui vivait seul et qu’on avait oubliĂ©. Ce n’est qu’après que les voisins ont senti l’odeur horrible venant de l’appartement qu’ils ont compris que quelque chose n’allait pas. Nos bĂ©nĂ©voles interviennent sur les lieux avec dĂ©vouement et professionnalisme pour accorder au dĂ©funt le dernier acte de bontĂ©. »
Cette dernière expression — le « dernier acte de bonté », le hessed shel emet en hĂ©breu — est au cĹ“ur de la mission de ZAKA depuis sa fondation. S’occuper des morts qui n’ont plus personne pour le faire. Mais derrière ce geste final se cache une rĂ©alitĂ© que l’organisation ne cesse de dĂ©noncer : des vivants que la sociĂ©tĂ© a dĂ©jĂ oubliĂ©s avant mĂŞme leur mort.
Un appel qui résonne comme un cri
HaĂŻm Weingarten, directeur des opĂ©rations de ZAKA, a profitĂ© de cette tragĂ©die pour lancer un appel solennel Ă la population israĂ©lienne : « Encore et encore, nos bĂ©nĂ©voles sont appelĂ©s Ă intervenir dans des cas douloureux de personnes isolĂ©es retrouvĂ©es dans l’Ă©tat le plus tragique qui soit. Nous supplions le public : faites attention Ă vos voisins. Un coup frappĂ© Ă une porte, une fois par jour, peut sauver des vies et Ă©viter des drames aussi bouleversants. »
Ces mots — « nous supplions » — ne relèvent pas du registre habituel d’une organisation habituĂ©e Ă agir dans le silence. Ils traduisent une accumulation, une fatigue morale devant des interventions qui se rĂ©pètent, devant des portes qu’on n’a pas eu l’idĂ©e d’ouvrir Ă temps. ZAKA ne demande pas un acte hĂ©roĂŻque. Elle demande une seconde d’attention, un mouvement de la main, un regard vers l’autre cĂ´tĂ© du couloir.
La solitude des anciens, angle mort d’une sociĂ©tĂ© en guerre
IsraĂ«l est un pays en Ă©tat de guerre depuis octobre 2023. L’attention collective, les ressources humaines et Ă©motionnelles, les dispositifs d’urgence — tout cela est orientĂ©, lĂ©gitimement, vers les fronts, les otages, les familles de soldats. Dans ce contexte, les personnes âgĂ©es isolĂ©es deviennent un angle mort. Pas par malveillance, mais par Ă©puisement, par saturation, par rĂ©trĂ©cissement du regard.
Les chiffres sur l’isolement des personnes âgĂ©es en IsraĂ«l sont connus mais rarement mis en lumière. Des dizaines de milliers de seniors vivent seuls, sans famille proche, sans rĂ©seau de proximitĂ© actif. Certains ont immigrĂ© depuis des pays oĂą leurs enfants sont restĂ©s. D’autres ont tout simplement survĂ©cu Ă leur gĂ©nĂ©ration. D’autres encore, comme cet homme de 86 ans, portent en eux une histoire que la modernitĂ© a fini par engloutir.
Survivant de la Shoah : cette prĂ©cision n’est pas anodine. Elle situe cet homme dans une gĂ©nĂ©ration qui s’Ă©teint, irrĂ©mĂ©diablement. Les derniers tĂ©moins directs de la catastrophe ont aujourd’hui entre 80 et 95 ans. Beaucoup vivent dans des conditions prĂ©caires, souvent isolĂ©s, parfois sans la moindre visite rĂ©gulière. Chaque disparition silencieuse de l’un d’entre eux est une double perte — celle d’un ĂŞtre humain, et celle d’une mĂ©moire vivante.
Ce que la porte fermée dit de nous
Il est tentant de chercher des responsables — la famille absente, les services sociaux dĂ©passĂ©s, les voisins indiffĂ©rents. Mais l’appel de ZAKA va plus loin que la dĂ©signation coupable. Il parle d’une culture du regard, d’une manière d’habiter ensemble un immeuble, un quartier, une ville. Frapper Ă une porte. Pas pour sauver le monde. Pour simplement s’assurer que l’autre est lĂ , qu’il respire, qu’il a besoin de quelque chose.
Dans les sociĂ©tĂ©s oĂą ce geste est normalisĂ© — oĂą les voisins se connaissent, oĂą les anciens sont vus et non seulement tolĂ©rĂ©s — des drames comme celui de Beer Sheva sont moins frĂ©quents. Ce n’est pas une utopie. C’est une habitude Ă reprendre.
Les bĂ©nĂ©voles de ZAKA, eux, continueront d’intervenir. C’est leur mission, et ils l’accomplissent avec une abnĂ©gation remarquable dans des conditions que la plupart d’entre nous ne pourraient pas imaginer. Mais leur vĹ“u le plus profond est justement de ne plus avoir Ă le faire — ou du moins, de le faire moins souvent. Parce que quelqu’un aura frappĂ© Ă la porte.
đź”— Lag BaOmer Ă Meron : quand la solitude collective d’un peuple se transforme en rassemblement
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