Il faut absolument lire le journal de Yitskkok Rudashevski intitulĂ© « Entre les murs du ghetto de Wilno 1941-1943 » aux Ă©ditions de l’Antilope
Certains lecteurs vont sans doute penser, après mon dernier article, que je fais une fixation sur la Shoah. Ils n’auront pas tout Ă fait tort car le martyrologe juif est devenu pour moi une sorte d’obsession dont je ne peux, un seul jour durant, me libĂ©rer. Tous les autres peuples un moment ou deux, voire trois de leur histoire ont vĂ©cu l’abomination de la cruautĂ©. Mais pour les Juifs, celle-ci tourne en boucle. Et c’est cette destinĂ©e très spĂ©ciale qui m’interpelle et qui me fait dire et croire avec une forte conviction : « Non ! Le peuple juif n’a jamais Ă©tĂ© l’Ă©lu de l’Eternel mais bien plutĂ´t celui de Satan, son souffre-douleur indicible continuel ». Et ce n’est certainement pas le journal de Yitskhok dont je viens d’achever la lecture qui va me convaincre du contraire.
Dans 3 jours, cela va faire 27 ans que j’habite dans les Pays baltes, cette zone que les nazis ont fini par qualifier de « Judenfrei » c’est Ă dire « vidĂ©e de Juifs ». En juste 5 mois, ces vĂ©ritables sĂ©ides de Satan ont exterminĂ©, d’après le rapport du colonel SS Karl Jäger en date du 1er dĂ©cembre 1941 exactement 137 346 Juifs. Je connais parfaitement la Lituanie. Toutes les villes et villages comptaient une population juive parfois très importante et chacun aura son ghetto. On en comptera 22 comme cela. Il y en a un qui m’a particulièrement bouleversĂ©, c’est celui de Birzai : le 8 aoĂ»t 1941, sont abattus par balles et par la population lituanienne de la ville, Ă 3,5 kilomètres dans la forĂŞt, les 2400 Juifs qui y rĂ©sidaient dont 900 enfants. La scène se passe entre 11heures et 19 heures et lĂ , l’infini de l’horreur s’achève dans une apothĂ©ose satanique : les Lituaniens rentrent chez eux en chantant et pillent Ă©videmment les maisons restĂ©es vides des Juifs.
Je ne sais pas si le petit Yitskhok Rudashevski a Ă©tĂ© au courant de cet Ă©pisode inimaginable. Il vivait Ă Vilnius avec sa maman et son papa. Il commence son journal en juin 1941. Il a 13 ans Ă ce moment lĂ . Au bout d’une vingtaine de pages de lecture, on en vient Ă se dire que ce n’est pas possible qu’un jeune adolescent de cet âge a pu Ă©crire un tel texte. En effet, celui-ci semble ĂŞtre l’oeuvre d’un homme mĂ»r d’une quarantaine d’annĂ©e. On est happĂ© par l’intelligence, la luciditĂ© sur le monde, la culture inouĂŻe de cet enfant.
Il est vrai que Vilnius, la « JĂ©rusalem du nord » Ă©tait un immense foyer de culture juive. En dĂ©but de livre, l’Ă©diteur a eu l’heureuse idĂ©e de reproduire 3 photos de Yitskhok. On y voit un petit bonhomme très sĂ©rieux sur le chemin de l’Ă©cole avec une casquette, un grand manteau noir, un cartable et des souliers qui brillent tant ils sont bien cirĂ©s. L’enfant n’a pas de sourire; on dirait qu’il pressent ce qu’il va encore arriver bientĂ´t aux Juifs ; et puis surtout, on a l’impression que très tĂ´t -mais il est vrai qu’il a beaucoup lu- il a en lui cette connaissance exhaustive des hommes et de leur cruautĂ©. Yitskhol est pionnier, c’est Ă dire communiste, presque passionnĂ©. Il est convaincu, comme un certain nombre de Juifs que le communisme par sa fièvre de la libertĂ©, va enfin, non seulement dĂ©livrer les Juifs de la terreur mais mĂŞme aussi, tous les goyims. Aussi, n’hĂ©site t-il pas Ă dire : « Je commence Ă comprendre la basse trahison des Lituaniens : ils ont tirĂ© dans le dos de l’ArmĂ©e rouge, ils collaborent avec les bandits hitlĂ©riens.
L’ArmĂ©e rouge reviendra et tu le paieras cher, traite ! Le drame c’est que quand les nazis envahiront les Pays baltes, ce sont les Lituaniens qui le feront payer cher aux Juifs qui comme Yitskhok avaient mis tout leur espoir dans le communisme. On n’oubliera pas de si tĂ´t l’Ă©pisode du garage Lietukis Ă Kaunas oĂą un Lituanien massacrera Ă l’aide d’une grosse barre de fer, devant une foule fanatique lituanienne composĂ©e notamment de femmes et leurs enfants sur les bras et applaudissant en entamant l’hymne national … une soixantaine de Juifs !!!
Dès le dĂ©but de son journal, le petit bonhomme parle des conditions terribles vĂ©cues par ses frères de religion : l’expulsion des habitants de leurs maisons pour le ghettos, les difficultĂ©s pour se nourrir et se chauffer. Mais ce n’est pas tout, il y a « des « captureurs » lituaniens (qui) vont de maison en maison rafler les hommes juifs, les ramasser en troupeau et les emmener au travail ». La page suivante, il ajoute : « C’est un crève-coeur de voir une scène aussi affreuse, des femmes et personnes âgĂ©es frappĂ©es Ă coups de poing et coups de pied en pleine rue par des petits bandits …
Les larmes me viennent aux yeux : toute notre impuissance, toute notre solitude est lĂ dans la rue. Personne pour prendre notre dĂ©fense, et nous sommes si impuissants ». LĂ , est le drame profond des Juifs : l’ineffable vulnĂ©rabilitĂ©. La responsabilitĂ© d’un grand nombre de Lituaniens, Ă Ă©couter Yitskhok, est incontestable : « Les rues sont clĂ´turĂ©es par des barrages de Lituaniens ». Puis : « Je regarde cette masse de gens avec leurs pauvres paquets chassĂ©s par les Lituaniens … Les Lituaniens nous poussent dans le dos, ne nous laissent aucun repos … Il parle ainsi des « sauvage lituaniens ». Le mardi 2 octobre 1942, il Ă©crit : « LĂ , les assassins, les Lituaniens, se sont ruĂ©s comme des bĂŞtes, ont dĂ©foncĂ© les portes Ă coups de hâche et de pied-de-biche pour dĂ©nicher leurs proies, hommes, femmes, enfants … ».
Mais ce qu’il y a de plus dĂ©sespĂ©rant encore c’est que, en plus des sturmistes, -les policiers lituaniens Ă la solde des nazis- il y a, mais si, des policiers juifs !!! Yitskhok est bien sĂ»r plus que dĂ©goĂ»tĂ© : « Ils sont censĂ©s veiller au maintien de l’ordre dans le ghetto. Mais avec le temps, ils sont devenus une caste qui prĂŞte main-forte aux oppresseurs dans leur sale boulot. Bien des crimes ont Ă©tĂ© commis par la Gestapo avec la collaboration de la police juive. Ils aident Ă prendre leur frère Ă la gorge, ils aident Ă tendre un croche-pied pour faire tomber leur frère ». Plus loin : « Au portail, il y a une foule, on confisque tout ce que l’on trouve. Cet honorable travail est bel et bien exĂ©cutĂ© par la police juive ». Mais ce n’est pas terminĂ© ; le dĂ©goĂ»t et l’absurditĂ©, tant la cruautĂ© est arrivĂ© Ă son paroxysme, vous soufflent l’idĂ©e d’en finir avec la vie … car il n’y a plus rien Ă croire : « Les policiers juifs, soudain, se sont mis Ă porter des casquettes d’uniforme … Smilgovski, un « officier », arrive en casquette bleu marine avec une Ă©toile de David dorĂ©…
Un malaise me prend, je hais de tout mon coeur, ces Juifs du ghettos en uniforme … trente policiers juifs partent aujourd’hui dans les shtetlek des environs pour faire un certain « travail », sur ordre de la Gestapo … Des Juifs vont tremper leurs mains dans le travail le plus sale et le plus sanglant … Nos policiers juifs partent pour Oshmene … Les hommes de la Gestapo … vont dĂ©montrer que des Juifs en uniforme poussent leurs propres frères dans les ghettos, distribuent des certificats et maintiennent l’ordre Ă coups de matraque ». Et plusieurs pages plus loin, Yitskhok a cette phrase magnifique : « ils jouent la comĂ©die avec leur propre tragĂ©die ». Il donnera ensuite d’autres exemples de la brutalitĂ© et de la cruautĂ© de ces policiers juifs. Dans tous les temps troublĂ©s de l’histoire, la vermine se montre au grand jour.
Ce qui est fascinant Ă Ă©couter ce jeune adolescent, c’est avec quelle intelligence et quel sens de l’organisation, les Juifs très vite, se sont organisĂ©s. Et puis, il y a cette vie culturelle, qui Ă mon avis, n’existerait pas chez un autre peuple vivant la mĂŞme intensitĂ© de malheur. Il y ait question de poètes, d’Ă©crivains, de professeurs très cultivĂ©s mais aussi de confĂ©rences organisĂ©es sur des thèmes de la littĂ©rature yiddish, de pièces de théâtres interprĂ©tĂ©es parfois par le petit Yitskhok lui-mĂŞme. Yitskhok Ă©tudie beaucoup et Ă©crit aussi des exposĂ©s. Il va mĂŞme jusqu’ Ă dire : « Souvent je rĂ©flĂ©chis, je me dis : c’est sensĂ© ĂŞtre le ghetto et pourtant j’ai une vie si pleine, si riche de travail intellectuel, j’Ă©tudie, je lis, je frĂ©quente les cercles du club. Le temps file si vite et il y a tant de travail. Des exposĂ©s, des soirĂ©es. Il m’arrive d’oublier que je suis au ghetto ».
Il ne parle pas beaucoup de son papa et de sa maman … mais c’est lui qui fait le mĂ©nage et prĂ©pare la cuisine : ainsi quand ses parents reviennent de leur travail d’esclave, tout est impeccable dans le rĂ©duit oĂą tous vivent. C’est sans doute sa façon Ă lui de les aimer. Ils ne parle jamais des filles, ne dit pas s’il a le bĂ©guin pour l’une d’entre elles. Il est vrai que vues ses conditions d’existence dans le ghetto, les dĂ©sirs sont nĂ©cessairement très rĂ©duits. Mais cela ne l’empĂŞchent pas de s’apitoyer sur ces petites fillettes qui tard dans la nuit, jusqu’au couvre-feu et dans le froid intense de l’hiver lituanien, vendent quelques menus objets pour survivre !
Il lui arrive souvent de profiter des bienfaits tout simples que lui offre la nature, indiffĂ©rente du malheur que se font les hommes : il parle et rĂ©pète le mot soleil ; il apprĂ©cie la fraĂ®cheur d’une nuit d’hiver. Il semble parfois s’en contenter, s’en servir pour croire encore Ă l’utilitĂ© de la vie. Et puis, il y a l’exaltation de la jeunesse. Yitskhok cite le discours d’un professeur lors de la grande fĂŞte de son club : « Qu’un peuple ait une jeunesse, c’est le signe du progrès de ce peuple. Nous avons une jeunesse, son drapeau est ensanglantĂ©, rouge, mais nous le tenons ferme.
La jeunesse du ghetto, c’est le pont le plus solide vers l’avenir ». Pauvre jeunesse, pauvres enfants, pauvres petits enfants, pauvres bĂ©bĂ©s et toi pauvre et gentil Yitskhok appelĂ© sans doute Ă ĂŞtre un grand Ă©crivain yiddish … tous, finiront exterminĂ©s dans les fausses de Ponar Ă quelques kilomètres au sud de Vilnius. Tu avais pourtant Ă©crit le 1er dĂ©cembre 1942 : « … notre ghetto est le point final des siècles de misère. Nous serons ceux qui, sortant du ghetto, jetteront Ă bas la misère qui a opprimĂ© le peuple juif durant des siècles ».
Pauvre petit bonhomme que j’aurais tant aimĂ© tirer des griffes de Satan et prendre dans mes bras comme un père protecteur, toi qui avais tant de maturitĂ© et de sensibilitĂ© !!!
Par Philippe Arnon pour Infos Israel News.









