J’ai cette photo qui me vient Ă l’esprit oui ! au moins une fois par semaine, quelquefois, mĂŞme plus. Elle est comme une femme muette qui arrive devant chez moi. Je n’ai pas besoin de « la petite madeleine de Proust ». Tout est naturel, fait d’instinct. Elle n’a pas besoin de frapper ; je lui ouvre ma porte. Elle passe, livide, sans mĂŞme me regarder et va s’asseoir Ă quelques pas dans un fauteuil. Elle regarde, livide, fixe, droit devant elle. Elle ne bouge pas ; elle n’a mĂŞme pas l’air très sĂ©rieuse. De toute façon, elle a perdu son âme. Par la grande fenĂŞtre Ă gauche, on voit clairement le soleil, un grand soleil mais il n’entre pas dans la pièce et n’ose pas toucher la femme de ses rayons. Ce monde n’est plus le monde : c’est quelque chose d’autre, indicible. Je sais qu’elle n’est pas prĂŞt de partir et quand elle dĂ©cidera de partir, je sais de toute manière, qu’elle reviendra bientĂ´t.
La scène se passe en 1942 en Ukraine, peut-ĂŞtre Ă Berditchev ou dans les alentours, dans cette ville oĂą Rabbi Levi Isaac « écoute un jour le discours qu’un Rabbin fait Ă la synagogue. Il n’y est question que des pĂŞchĂ©s, des transgressions des fidèles et de leur mauvaise conduite. Il s’adresse alors au Rabbin : « Maintenant que tu as passĂ© en revue tous ces pĂŞchĂ©s, il est temps que tu t’adresses aussi Ă D.ieu et que tu lui dises la liste des douleurs et des souffrances qu’il a infligĂ©es Ă ses fidèles et surtout, n’oublie pas de lui dire que ça suffit comme ça ! (dayenou) ». Mais Dieu ce jour lĂ Ă©tait ailleurs ; il n’a rien entendu. Alors, est arrivĂ© un peu plus tard, le paroxysme de l’horreur, son infini dans l’infini, car Satan avec les Juifs n’a jamais Ă©tĂ© rassasiĂ©. Alors cette fois, il a voulu frapper un grand coup. Et j’ai en moi cette photo, scène infinitĂ©simale dans l’immense Shoah, l’ineffable Shoah. A elle seule, elle rassemble tout le malheur du peuple hĂ©breu. Elle est la vie qui s’effondre Ă jamais dans l’absurditĂ©, qui nous dit adieu parce que cette fois, après cela, il n’y a plus d’espoir possible.
Elles sont lĂ , nues, toutes nues, affreusement nues, qui se pressent les unes contre les autres sans doute parce que les crapules nazies les poussent ainsi ou plutĂ´t parce qu’elles ont froid dans l’hiver de l’Ukraine. Étrangement, si elles n’Ă©taient pas nues, on croirait qu’elles se pressent toutes pour prendre un bus qu’on ne voit pas. D’ailleurs et très vite, on sait bien la direction qu’il va prendre ce bus invisible. Les bourreaux leur ont infligĂ© de se dĂ©shabiller pour mieux les humilier … ou pour, qui sait (mais si, c’est certain) profiter de la beautĂ© de quelques corps car les femmes juives ont toujours eu la rĂ©putation d’ĂŞtre belles et leur instinct de bĂŞte lui, n’est pas antisĂ©mite. Deux femmes tiennent chacune, sur leur avant-bras droit, leur petit enfant et l’une d’elle a posĂ© sa main de douce maman, de bonne maman naturelle, Ă l’arrière de la tĂŞte de son petit, scène de protection si agrĂ©able Ă voir en temps de paix et qui nous fait aimer la vie. Sur la droite, une petite fille de six Ă huit ans semble chercher un peu de chaleur entre les cuisses des femmes. BientĂ´t, dans quelques secondes, parce que les serviteurs nazies de Satan sont toujours très pressĂ©s, elles vont choir dans la fosse creusĂ©e auparavant par leurs propres hommes ; le bras des deux femmes, inanimĂ©s en une seconde, lâcheront chacun l’enfant chĂ©ri qui, peut-ĂŞtre, Ă cause de la chute elle-mĂŞme, n’aura pas la chance de reposer près de sa tendre maman qui lui aura prodiguer jusqu’au bout, sa tendresse ; et la petite fille, elle aussi finira t-elle sur le corps des autres femmes, inconnues pour elle ou tout près de sa maman ? Et sur le dos de toutes ces femmes, on verra, seulement quelques secondes, plein de petits filets rouges et ce sont peut-ĂŞtre les hommes, les papas, les frères qui seront astreints Ă recouvrir de terre … toutes ces pauvres « sardines » selon la mĂ©thode nazie !
En plus, de ce bleu magnifique qui constitue sur fond blanc, la croix de David et les deux barres horizontales, donc le drapeau d’IsraĂ«l, il serait bon sans doute, d’ajouter un petit filet rouge bien au coeur de l’Ă©toile car le rouge-sang est une couleur qui n’a jamais quittĂ© le peuple hĂ©breu ! Quand cette photo est en moi, je le dis en toute vĂ©ritĂ©, il me vient des larmes aux yeux. j’ai envie de prendre toutes ces femmes, ces deux petits enfants et la petite fille, dans mes bras !!!
Par Philippe ARNON




