Le prince héritier saoudien, qui promeut un État palestinien, se retrouve dans une enquête judiciaire colossale

Le parquet national antiterroriste français a officialisĂ© la nomination d’un juge d’instruction issu de l’unitĂ© spĂ©cialisĂ©e dans les crimes contre l’humanitĂ©, chargĂ© de mener une enquĂŞte pĂ©nale formelle contre Mohammed ben Salmane et d’autres hauts responsables saoudiens, soupçonnĂ©s d’implication dans le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi. Cette dĂ©cision fait suite Ă  un arrĂŞt de la cour d’appel de Paris qui a dĂ©clarĂ© recevables les plaintes dĂ©posĂ©es par les organisations de dĂ©fense des droits humains TRIAL International et Reporters sans frontières. Une plainte dĂ©posĂ©e sĂ©parĂ©ment par l’organisation DAWN a, elle, Ă©tĂ© rejetĂ©e.

L’ouverture formelle de cette instruction place le gouvernement français dans une position diplomatique particulièrement inconfortable. Paris entretient avec Riyad des liens Ă©conomiques stratĂ©giques — contrats d’armement, investissements massifs, partenariats industriels — et les deux pays ont coordonnĂ© rĂ©cemment leurs positions diplomatiques en faveur de la crĂ©ation d’un État palestinien. Le juge dĂ©signĂ© dispose de larges pouvoirs pour examiner la chaĂ®ne de commandement opĂ©rationnelle, et pourrait Ă©mettre des mandats internationaux susceptibles de restreindre les dĂ©placements du prince hĂ©ritier en Europe.

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Le parquet a formulĂ© les charges ainsi : le juge est chargĂ© d’enquĂŞter sur des accusations de torture, de disparition forcĂ©e et de soupçons de crimes contre l’humanitĂ©. C’est prĂ©cisĂ©ment cette dernière qualification qui change la nature du dossier. En droit international, les crimes contre l’humanitĂ© impliquent une attaque systĂ©matique et gĂ©nĂ©ralisĂ©e contre une population civile — une dĂ©finition qui, si elle venait Ă  s’appliquer Ă  l’assassinat de Khashoggi, pourrait contourner l’immunitĂ© diplomatique dont bĂ©nĂ©ficient normalement les chefs d’État et les dirigeants en exercice lors de poursuites Ă  l’Ă©tranger.

Reporters sans frontières a saluĂ© la dĂ©cision comme « une première victoire immense, fruit d’un combat acharné », qualifiant la mesure de « premier pas sĂ©rieux d’un système judiciaire europĂ©en souverain vers la justice pour l’assassinat effroyable de Jamal Khashoggi ».

Les faits remontent au 2 octobre 2018. Khashoggi, chroniqueur saoudien rĂ©putĂ© au Washington Post et critique virulent du rĂ©gime de ben Salmane, Ă©tait entrĂ© dans l’enceinte du consulat saoudien d’Istanbul pour y rĂ©cupĂ©rer des documents liĂ©s Ă  son divorce. Il n’en est jamais sorti. Les enquĂŞtes amĂ©ricaine et turque ont conclu qu’il avait Ă©tĂ© assassinĂ© Ă  l’intĂ©rieur du bâtiment par un commando dĂ©pĂŞchĂ© depuis Riyad, et que son corps avait Ă©tĂ© dĂ©membrĂ© et dĂ©truit Ă  l’aide de substances chimiques. Riyad avait d’abord niĂ© les faits avant de reconnaĂ®tre le dĂ©cès du journaliste, prĂ©sentant l’opĂ©ration comme un acte « spontanĂ© et isolé » de ses agents. Cinq membres du commando avaient Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă  mort par un tribunal saoudien, puis graciĂ©s par la famille de la victime sous pression supposĂ©e du rĂ©gime.

L’article du Dr. Adi Cohen Ă©tablit un parallèle avec la situation du procureur de la Cour pĂ©nale internationale Karim Khan, qui avait demandĂ© des mandats d’arrĂŞt contre des dirigeants israĂ©liens et se trouve aujourd’hui lui-mĂŞme sous enquĂŞte pĂ©nale pour viol. Ce rapprochement illustre une tendance plus large : les institutions judiciaires internationales et nationales sont de plus en plus disposĂ©es Ă  s’en prendre Ă  des dirigeants de premier plan, quelle que soit leur puissance Ă©conomique ou politique.

La dĂ©cision française intervient Ă  un moment oĂą ben Salmane cherchait Ă  consolider sa rĂ©habilitation internationale, notamment via le projet Vision 2030 et la diplomatie active du royaume en matière de règlement du conflit israĂ©lo-palestinien. La perspective de mandats d’arrĂŞt internationaux susceptibles de se matĂ©rialiser Ă  chaque visite en Europe pose une contrainte concrète sur ses dĂ©placements et envoie un signal aux autres chancelleries du continent. CĂ´tĂ© Washington, l’administration Trump maintient des liens Ă©troits avec Riyad, ce qui limite la portĂ©e amĂ©ricaine de cette pression judiciaire. Mais les partis dĂ©mocrates aux États-Unis et le gouvernement turc pourraient utiliser les conclusions françaises pour raviver les pressions politiques sur le royaume.

Pour aller plus loin sur l’Arabie Saoudite et la diplomatie rĂ©gionale :

➡ L’Espagne de Pedro Sanchez durcit le ton contre IsraĂ«l : neuf mesures « pour mettre fin au gĂ©nocide Ă  Gaza »

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