Le tĂ©lĂ©phone classifiĂ© oubliĂ©, et les vents d’escalade en Syrie : « Ce pays n’accepte pas les envahisseurs »

La friction entre Tsahal et les habitants du sud de la Syrie ne cesse de s’intensifier, rĂ©vĂ©lant une rĂ©alitĂ© complexe qui s’est installĂ©e dans ce secteur — et une tension qui grandit Ă  mesure que le contact entre l’armĂ©e israĂ©lienne et la population locale se poursuit.

Les derniers Ă©vĂ©nements ont dĂ©butĂ© lorsque des tirs ont visĂ© les forces de Tsahal positionnĂ©es dans l’avant-poste de Tel Kodna. L’armĂ©e a rĂ©pondu par des tirs d’artillerie et de mortiers, puis Ă©galement depuis un hĂ©licoptère de combat. Les habitants ont Ă©tĂ© contraints de quitter la zone, et l’on apprend dĂ©sormais qu’au cours de ces Ă©vĂ©nements, l’un des combattants de rĂ©serve a perdu un tĂ©lĂ©phone militaire classifiĂ© — rĂ©cupĂ©rĂ© par l’un des habitants syriens.

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« Ce sont nos derniers jours dans ce secteur, et il y a forcĂ©ment de l’action »

L’un des rĂ©servistes dĂ©ployĂ©s en Syrie a confiĂ© Ă  Ynet : « Tout a commencĂ© par des tirs vers les forces Ă  l’avant-poste. Il y a eu un attroupement de civils, beaucoup de gens sont arrivĂ©s près de l’avant-poste et les combattants ont dĂ» reculer. Dans le chaos et la confusion, l’un des combattants y a perdu l’appareil, qui contenait des informations sĂ©curisĂ©es. C’est un incident grave d’oublier une chose pareille. D’après ce que je comprends, ils s’en sont rendu compte assez rapidement et ont verrouillĂ© le tĂ©lĂ©phone Ă  distance pour tenter de limiter les dĂ©gâts. Ce sont nos derniers jours dans ce secteur, et il y a forcĂ©ment de l’action. »

Tsahal a rĂ©pondu, sans prĂ©ciser ce qui avait Ă©tĂ© fait pour empĂŞcher une fuite d’informations depuis l’appareil, que « l’incident est connu et fait l’objet d’une enquĂŞte, et qu’il est traitĂ© par les canaux compĂ©tents. »

Des pierres, des villageois en fuite et des accusations croisées

Des images diffusĂ©es en Syrie montrent des habitants jetant des pierres sur les forces de Tsahal, suivies par des tirs d’obus d’artillerie vers le village d’Abidine, dont les habitants ont fui en masse vers les villages voisins. Un correspondant syrien couvrant la rĂ©gion a ensuite rapportĂ© plusieurs incidents dans le secteur, affirmant que les forces de Tsahal avaient attaquĂ© une Ă©quipe de la chaĂ®ne syrienne Al-Ikhbariya ainsi que plusieurs journalistes alors qu’ils couvraient ce qu’il a appelĂ© « l’invasion » du village par les forces. Selon lui, il n’y aurait pas eu de blessĂ©s.

Le correspondant a Ă©galement affirmĂ© que Tsahal avait installĂ© des tentes militaires Ă  l’ouest du village d’Abidine. Il a publiĂ© une photo de pierres disposĂ©es contre les forces israĂ©liennes, Ă©crivant : « Cette terre n’offre pas de passage sĂ»r aux envahisseurs. Ce peuple n’accepte ni ne tolère les invasions. MĂŞme les enfants ont rassemblĂ© ce qu’ils ont pu trouver et ont placĂ© des pierres sur le chemin des forces israĂ©liennes envahissantes, comme pour dire : votre passage ne restera pas sans rĂ©sistance. »

Les mĂ©dias syriens ont couvert hier « le lendemain » : les habitants d’Abidine ont commencĂ© Ă  rentrer chez eux, des forces de l’ONUST ont effectuĂ© une patrouille dans le village, et des images du matĂ©riel laissĂ© sur place — ainsi que la vidĂ©o du tĂ©lĂ©phone oubliĂ© — ont Ă©tĂ© diffusĂ©es. La tĂ©lĂ©vision syrienne a Ă©galement montrĂ© de la nourriture laissĂ©e par Tsahal dans la zone de la colline al-Maghar, Ă  l’ouest du village d’Abidine. L’agence syrienne SANA s’est entretenue avec des habitants du village qui ont dĂ©crit la panique provoquĂ©e par les frappes israĂ©liennes : « Tout le village a Ă©tĂ© Ă©vacuĂ©, personne n’est resté », a dĂ©clarĂ© l’un des tĂ©moins interrogĂ©s.

Un autre habitant a ajoutĂ© : « Il n’y a pas de tranquillitĂ© d’esprit. On ne peut pas travailler. Quand tu vas au travail, tu as peur pour ta mère et ta famille. » Des enfants du village filmĂ©s par des chaĂ®nes arabes ont affirmĂ© : « Nous avons attaquĂ© les soldats avec des pierres et les avons chassĂ©s de notre village. » Le ministère syrien des Affaires Ă©trangères a condamnĂ© les Ă©vĂ©nements, dĂ©clarant : « Nous condamnons les attaques et les invasions israĂ©liennes du territoire syrien dans les provinces de Quneitra et Daraa. La poursuite de ces pratiques nuit aux efforts visant Ă  Ă©tablir la sĂ©curitĂ© et la stabilitĂ© et aggrave la souffrance des civils. »

Une importance stratĂ©gique qui dĂ©passe l’incident local

Hier, la situation dans le village Ă©tait dĂ©crite comme un « calme prudent », mais mĂŞme si les tensions se sont apaisĂ©es pour l’instant, la pression reste palpable. Les forces israĂ©liennes sont prĂ©sentes dans le sud de la Syrie depuis la chute du rĂ©gime de Bachar el-Assad le 8 dĂ©cembre 2024. De temps Ă  autre, des patrouilles de Tsahal dans diffĂ©rents villages, des arrestations d’habitants — gĂ©nĂ©ralement suivies d’une libĂ©ration après quelques heures — sont rapportĂ©es en Syrie, et parfois, comme hier, la situation s’envenime.

Alors que les nĂ©gociations entre IsraĂ«l et la Syrie sont au point mort et que le prĂ©sident Ahmad al-Sharaa accumule capacitĂ© et lĂ©gitimitĂ©, le rĂ©gime syrien exprime ouvertement son opposition Ă  la prĂ©sence israĂ©lienne dans le pays, une opposition qui revient rĂ©gulièrement dans les dĂ©clarations des dirigeants syriens, qu’il s’agisse du prĂ©sident ou du ministre des Affaires Ă©trangères Assad al-Shibani. Le mois dernier encore, le journal libanais Al-Akhbar, proche du Hezbollah, affirmait qu’al-Sharaa avait averti le Premier ministre libanais Nawaf Salam que les IsraĂ©liens « tirent des concessions progressives sans offrir de garanties rĂ©ciproques, tout en gardant des marges ouvertes leur permettant d’Ă©largir leur rayon d’action Ă  l’avenir. »

En avril dernier, al-Sharaa avait dĂ©clarĂ© : « Je considère l’Union europĂ©enne comme responsable face aux violations israĂ©liennes du territoire syrien. Ces attaques sapent la stabilitĂ©, la sĂ©curitĂ© et les efforts de reconstruction en Syrie. » Le week-end dernier, l’Observatoire syrien des droits de l’homme, basĂ© Ă  Londres, a rapportĂ© plus de 60 « invasions » israĂ©liennes du territoire syrien au cours du mois de juin. Selon le centre, IsraĂ«l renforce progressivement son emprise dans l’ouest de Daraa, notamment via l’installation de deux points de contrĂ´le Ă  proximitĂ© du village d’Abidine, « une mesure qui pourrait dĂ©passer le cadre de mesures de sĂ©curitĂ© temporaires et reprĂ©senter un test pour un nouveau modèle de contrĂ´le sur des corridors essentiels et des points gĂ©ographiques stratĂ©giques. »

« Les Iraniens cherchent le chaos »

Le lieutenant-colonel de rĂ©serve Eyal Dror, qui a dirigĂ© la direction « Bon Voisinage » pendant la guerre civile syrienne et Ă©tait chargĂ© du lien entre IsraĂ«l et diffĂ©rentes factions rebelles, explique les dĂ©fis du secteur et la tension face Ă  la population locale : « Tout cela fait partie du fait que nous pataugeons lĂ -bas, en plein cĹ“ur de la population. Rien de bon n’en sortira, certainement pas dans le sud de la Syrie. C’est une rĂ©gion difficile mĂŞme pour le rĂ©gime. Abidine Ă©tait l’un des bastions importants de Daesh. »

« Il y a lĂ  des gens très pauvres, qui pratiquent l’agriculture la plus rudimentaire, et qui sont Ă©galement extrĂ©mistes sur le plan religieux par rapport au reste du sud de la Syrie, Ă  Quneitra et Daraa. MĂŞme ces deux dernières annĂ©es, c’est une zone sans gouvernance rĂ©elle, et al-Sharaa n’y a qu’une faible influence. Quiconque y arrive est perçu comme un Ă©tranger, c’est une zone fermĂ©e. Il y avait aussi beaucoup de terrorisme palestinien lĂ -bas. C’est un terreau fertile pour l’extrĂ©misme idĂ©ologique de la part d’Ă©lĂ©ments pro-Hamas et de sunnites radicaux. Ils n’ont aucun problème Ă  s’affronter. »

Dror a rappelĂ© les affrontements face Ă  Tsahal dans le village de Koya en mars 2025, lorsqu’une force de Tsahal avait tentĂ© de pĂ©nĂ©trer dans un village de la rĂ©gion de Daraa et avait, après des affrontements, bombardĂ© le village. « Au final, nous sommes dans un processus oĂą, dans environ deux ans, nous allons ‘occuper’ selon la perception syrienne. On peut le prĂ©senter en termes militaires en disant que nous tenons opĂ©rationnellement le terrain et que Tsahal a créé un axe d’accès arrière pour ne pas traverser les villages — tout cela est vrai, mais c’est un regard israĂ©lien. »

Il a ajoutĂ© : « La perception syrienne dit que nous occupons, et la perception la plus grave dit que la Syrie a Ă©tĂ© libĂ©rĂ©e d’un occupant cruel — Assad — et que l’endroit occupĂ© aujourd’hui, c’est le sud de la Syrie. » Sur fond d’escalade du discours syrien envers IsraĂ«l et de nĂ©gociations au point mort, il a soulignĂ© : « L’hostilitĂ© ne cesse de croĂ®tre Ă  mesure que nous restons lĂ -bas. »

Quelle est la solution ? « La solution aurait Ă©tĂ© de gĂ©nĂ©rer une dĂ©marche politique, il n’y a pas d’autre choix et aujourd’hui c’est plus difficile. La Syrie, si nous continuons Ă  y rester, ne fera que nous occuper. Al-Sharaa se renforce, les terroristes se renforcent eux aussi en ce moment. Les armes ne leur manquent pas et ils se prĂ©parent, ils collectent du renseignement. Les Iraniens ont peut-ĂŞtre moins de capacitĂ©, de temps et d’attention pour agir dans ce secteur, mais ils veulent y recrĂ©er le chaos, et ce n’est pas si compliquĂ©. J’estime que l’ampleur des frictions ne va faire que s’amplifier. »

« Au final, la vie a sa propre dynamique, et un Syrien qui voit une patrouille, jette une pierre et constate qu’il ne se passe rien, tirera après-demain un missile antichar. Je suis surpris qu’on n’ait pas encore tirĂ© de missile antichar ni posĂ© d’engin explosif, car les Syriens lĂ -bas disposent de tout cela. Ce sont, au final, des gens qui savent se battre et qui se sont battus. »

Selon lui, dans la situation actuelle, le camp syrien perçoit IsraĂ«l comme gĂ©nĂ©rateur de conflits, y compris sur la question du soutien aux Druzes dans le sud de la Syrie, et il manque une stratĂ©gie politique claire dans ce secteur. « La situation en Syrie est diffĂ©rente de celle au Liban — lĂ -bas, il faut ĂŞtre prĂ©sent car il y a une entitĂ© armĂ©e terroriste qui a appelĂ© Ă  notre destruction. Al-Sharaa n’a pas appelĂ© Ă  notre destruction. Face Ă  la Syrie, dans le monde, IsraĂ«l est perçue comme un refuznik de la paix, on nous prĂ©sente comme des fauteurs de troubles », a dĂ©clarĂ© Dror.

« En Syrie, nous pouvons nous protĂ©ger autrement. Personne ne dit de tout retirer immĂ©diatement. Al-Sharaa Ă©tait au dĂ©but plus positif qu’il ne l’est aujourd’hui. Pourrons-nous maintenant inverser la situation ? Notre retrait doit correspondre Ă  des changements lĂ -bas. Je pense qu’IsraĂ«l aurait pu se crĂ©er suffisamment de mĂ©canismes de sĂ©curitĂ©, et si nous l’avions fait il y a deux ans, quand le monde Ă©tait alignĂ© avec nous sur l’Ă©vĂ©nement syrien, on aurait pu en tirer parti. Si finalement il y a un accord avec eux, je suppose que nous le paierons plus cher, car lorsqu’on est dans une position de nĂ©gociation moins favorable, on paie davantage. »

Pour mieux comprendre le contexte de la présence israélienne dans le sud de la Syrie, ces articles publiés sur notre site offrent des éclairages complémentaires :

đź”— « Mako » : Tsahal restera en Syrie au moins jusqu’Ă  fin 2025

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