Deux violents séismes ont secoué le Venezuela la semaine dernière. Le bilan déjà établi fait état de plusieurs milliers de morts, tandis que des dizaines de milliers de personnes restent portées disparues et que des millions d’habitants ont été touchés, directement ou indirectement. Selon l’institut géologique américain, compte tenu de la puissance de la secousse, le scénario final pourrait atteindre des dizaines de milliers de victimes. L’expérience des grands tremblements de terre dans le monde montre que le chiffre initial n’est presque jamais le chiffre définitif : les corps sont retrouvés progressivement, les disparus sont déclarés morts, et l’ampleur réelle de la catastrophe ne se dessine qu’après plusieurs jours, parfois plusieurs semaines.
Mais le drame vénézuélien ne se résume pas au nombre de morts. Les 72 heures dorées du sauvetage, cette fenêtre critique où l’on peut encore extraire des survivants des décombres, sont déjà passées. Commence maintenant la phase longue, difficile et bien moins médiatisée de la catastrophe : des dizaines de milliers de sans-abri, un réseau électrique hors service, des hôpitaux effondrés ou en grande difficulté, un besoin urgent de nourriture, d’eau, de médicaments et d’aide de base pour des millions de personnes. Le préjudice économique devrait osciller entre 10 et 100 milliards de dollars ; dans sa fourchette haute, cela représente presque l’équivalent du PIB annuel du pays. Il faudra des années au Venezuela pour simplement retrouver son niveau d’avant le séisme.
Et c’est précisément là que le Venezuela cesse d’être une tragédie lointaine pour devenir un avertissement pour Israël. Non pas parce qu’Israël serait le Venezuela, mais parce qu’un séisme violent frappe exactement là où un pays est le plus vulnérable : dans ses bâtiments, ses infrastructures, ses hôpitaux, ses dispositifs d’urgence, et dans la capacité du public à savoir quoi faire au moment critique.
Au Venezuela, le séisme a frappé le nord du pays, la région la plus peuplée. Environ 85 % de la population, soit près de 29 millions de personnes, vit dans cette zone, avec une densité d’environ 200 habitants au kilomètre carré. En Israël, si l’on se concentre sur les principales zones résidentielles, hors du Néguev, la densité atteint environ 1 100 habitants au kilomètre carré. Autrement dit, dans l’espace où la majorité d’entre nous vit, travaille et étudie, l’exposition humaine à un séisme violent est bien plus élevée.
Et ce calcul reste encore une sous-estimation. Il n’inclut pas les Palestiniens de Judée-Samarie et de Gaza, alors qu’un tremblement de terre ne s’arrête ni à une frontière, ni à une clôture, ni à une ligne administrative. Si un séisme important survenait dans notre région, Israël devrait aussi gérer une atteinte grave à la population palestinienne, sur les plans médical, humanitaire et sécuritaire. On ne peut donc pas bâtir un plan israélien de préparation qui ignorerait l’espace palestinien environnant.
Et chez nous ?
Certes, un séisme de magnitude 7,5 reste un scénario de faible probabilité en Israël. Il est possible que le prochain tremblement de terre ici soit d’une magnitude légèrement inférieure, disons 7,2, libérant moins d’énergie. Il est vrai aussi qu’une partie des constructions israéliennes est mieux bâtie, notamment celles érigées ces dernières décennies selon les normes de construction en vigueur. Mais ces faits ne doivent pas nous endormir. Un séisme de 7,2 reste extrêmement puissant. Dans un pays dense, avec des bâtiments anciens et des infrastructures vitales insuffisamment renforcées, même une telle secousse constituerait une catastrophe nationale.
Environ 80 000 immeubles résidentiels en Israël, où vivent des centaines de milliers de personnes, ont été construits avant l’entrée en vigueur de la norme antisismique. Dans une grande partie d’entre eux, le niveau de renforcement est insuffisant. Certains de ces bâtiments se trouvent près des zones à risque le long du fossé d’effondrement de la mer Morte, à Tibériade, Beit Shéan, Kiryat Shmona et ailleurs, mais de nombreux immeubles anciens se trouvent également au centre du pays. Le séisme n’est pas un problème de « périphérie » : c’est un problème israélien.
La situation n’est pas moins préoccupante dans les bâtiments publics et les infrastructures d’urgence. Un rapport du contrôleur de l’État de 2018 a établi qu’environ 1 600 écoles n’étaient pas préparées aux séismes. Depuis, seules quelques-unes ont été renforcées. 400 écoles ont été jugées impossibles à renforcer, et pourtant nos enfants et petits-enfants continuent d’y étudier chaque jour. Les hôpitaux ne sont pas mieux préparés : un rapport du contrôleur de l’État de 2024 indique que 60 % d’entre eux ne résistent pas aux séismes ou que leur niveau de résistance est inconnu. Très peu ont été rénovés, et aucun budget dédié n’existe pour leur renforcement. Les commissariats de police, les casernes de pompiers et les stations de Magen David Adom n’ont pas non plus de plan de renforcement budgétisé, et très peu, voire rien, n’a été entrepris. Quand les institutions d’urgence elles-mêmes ne sont pas résistantes, ce ne sont pas seulement des bâtiments qui s’effondreront, mais aussi la capacité même de sauver et de reconstruire.
« Un séisme en Israël arrivera. Ce n’est pas une question de si, mais de quand. Je répète cette phrase depuis 25 ans, et nous n’en faisons toujours pas assez. » S’il fallait résumer la préparation nécessaire à deux priorités, ce seraient le renforcement des bâtiments et l’éducation du public. Renforcer coûte cher, mais on peut commencer. Un milliard de shekels par an, soit environ 0,16 % du budget de l’État, pourrait créer un véritable plan pluriannuel : commencer par les écoles et les hôpitaux, poursuivre avec les institutions publiques et les dispositifs d’urgence, puis avec les immeubles résidentiels selon leur niveau de risque et leur type de construction. Commençons avec un seul milliard, mais même cela, nous ne le faisons pas.
La préparation ne se limite pas au béton et à l’acier. L’éducation du public compte tout autant. Chaque élève, chaque enseignant, chaque directeur d’établissement doit savoir quoi faire pendant un séisme, chaque famille doit s’entraîner à s’organiser pendant et après une secousse, et chaque autorité locale doit savoir ce qu’on attend d’elle dans les premiers jours. Cela commence dans le quotidien : des consignes simples pour les habitants, des cartes de risque municipales, une coordination claire entre le gouvernement, les autorités locales et le Commandement du front intérieur. C’est aussi une responsabilité communautaire, des réserves d’urgence, une information fiable et la capacité à prendre des décisions quand les téléphones sont coupés et les routes bloquées.
L’attention publique portée aux séismes est très faible, surtout ces temps-ci. La guerre, les réservistes, l’Iran, le Liban et les crises politiques absorbent toute l’attention nationale. C’est compréhensible, mais dangereux.
Même les guerres ne repoussent pas les tremblements de terre.
Israël n’a pas besoin d’attendre une catastrophe pour découvrir qu’elle n’y est pas préparée. Le séisme lui-même, nous ne pourrons pas l’empêcher. Mais le nombre de morts, l’ampleur de l’effondrement et la profondeur du traumatisme national, tout cela peut être réduit si nous commençons dès maintenant.
Cette tribune est signée par le Dr Ariel Heiman, général de brigade (réserve), chercheur senior à l’Institut d’études sur la sécurité nationale (INSS).
Sur des sujets liés à la préparation sismique en Israël, on peut également lire notre article sur un précédent avertissement du Dr Ariel Heiman après une série de secousses en Galilée, ainsi que notre article sur un séisme ressenti dans le sud de la mer Morte.






