« Les terroristes ne m’ont pas expulsĂ©  » : Shai a perdu sa femme franco-israĂ©lienne dans un attentat et a choisi la vie

Ce dernier Roch Hachana, les membres de la famille Amrani – le père Shai et ses trois enfants, Zohar, Ziv et Raz – ont marquĂ© 20 ans depuis la mort de Sarit, la mère de la famille, dans une fusillade meurtrière Ă  Samarie. Avec beaucoup d’aide de sa famille et la famille de Sarit, Shai a Ă©levĂ© trois enfants, qui avaient quatre, deux ans et trois mois au moment de l’attaque. Il y a douze ans, il a Ă©pousĂ© Michal.

Le couple a eu trois enfants – Noam (11), Roi (8) et Roni (6). Shai admet qu’au fil des ans, il a Ă  peine parlĂ© de Sarit, car c’Ă©tait trop difficile pour lui, et lors de l’entretien, il Ă©tait clair que le sujet le blessait toujours. Les larmes lui montent aux yeux et sa voix tremble alors qu’il se souvient avoir racontĂ© ce jour oĂą en un instant leur famille a Ă©tĂ© dĂ©truite. Raz, qui est assis Ă  cĂ´tĂ© de lui, Ă©coute et exprime tranquillement son soutien. Certaines choses qu’il entend sont pour la première fois.

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C’est arrivĂ© le jour de Roch Hachana en septembre 2001, les jours de la deuxième Intifada. IsraĂ«l a saignĂ© dans une sĂ©rie de tirs et d’attentats-suicides, qui ont eu lieu presque quotidiennement. Plus de 170 IsraĂ©liens, civils et soldats, ont Ă©tĂ© tuĂ©s cette annĂ©e-lĂ , et des centaines ont Ă©tĂ© blessĂ©s. 20 heures avant que le cessez le feu entre en vigueur et oĂą personne n’y croyait vraiment, sa femme a Ă©tĂ© tuĂ©e.

Une fĂŞte avait Ă©tĂ© cĂ©lĂ©brĂ©e par la famille Amrani, qui vivait Ă  Nokdim dans le Gush Etzion, chez les parents de Sarit Ă  Kiryat Arba. « C’Ă©tait une pĂ©riode très tendue, alors nous avons dĂ©cidĂ© de ne pas voyager la nuit, mais de retourner Ă  Nokdim le lendemain matin », explique Shai. « Vers sept heures et demie, nous avons quittĂ© Kiryat Arba en direction de Nokdim. Je conduisais, Sarit Ă©tait assise Ă  cĂ´tĂ© de moi et les trois petits enfants Ă©taient assis Ă  l’arrière et se sont endormis. »

Nous avons traversĂ© la localitĂ© d’Efrat et passaient devant la Tekoa Arab, lorsqu’au carrefour de Tekoa, Ă  quelques minutes de leur maison Ă  Nokdim, une voiture les a dĂ©passĂ©s et le feu a Ă©tĂ© ouvert sur eux. « Je me souviens qu’au dĂ©but, quand ils ont fait le dĂ©tour, juste avant le virage, j’ai dit ‘quels fous, ils conduisent comment, pourquoi se dĂ©placer dans un endroit ainsi ?’ J’ai vu le gars assis Ă  cĂ´tĂ© du conducteur qui a sorti sa main par la fenĂŞtre. Puis j’ai entendu les tirs, boum ! boum ! boum ! tout droit sur nous ! j’ai freinĂ©, et le vĂ©hicule s’est arrĂŞtĂ© avec un grincement. J’ai eu une balle dans le cou, une dans l’Ă©paule et deux dans l’autre Ă©paule.

« J’ai tentĂ© d’arrĂŞter le saignement de mon cou. Je n’ai pas arrĂŞtĂ© de saigner. Au bout d’une demi-minute, j’ai vu que je n’Ă©tais pas encore mort. J’avais peur qu’ils reviennent pour terminer le meurtre. Il y a eu de tels cas. J’ai essayĂ© plusieurs fois d’utiliser mon arme, et je ne pouvais pas, parce que j’Ă©tais grièvement blessĂ© Ă  l’Ă©paule. Ă€ la fin, j’ai changĂ© de main, et je suis sorti de la voiture, pour m’assurer qu’ils ne nous tuaient plus. J’ai essayĂ© d’appeler Ă  l’aide, et il n’y avait pas de rĂ©ception, alors j’ai juste attendu que quelqu’un vienne. « Après quelques minutes, la voiture d’un Juif est passĂ©e, et il s’est arrĂŞtĂ© et m’a demandĂ© ce qui s’Ă©tait passĂ©. Je pouvais Ă  peine parler Ă  cause des blessures. Il appelĂ© l’armĂ©e et le MDA. »

10 minutes plus tard, l’armĂ©e et les forces du MDA sont arrivĂ©es sur les lieux. Shai : « Je ne savais pas que Sarit avait Ă©tĂ© tuĂ©e. Je leur ai dit de s’occuper d’elle d’abord. Je les ai entendus dire qu’ils « y travaillaient », puis une ambulance est arrivĂ©e et m’a Ă©vacuĂ©e vers l’hĂ´pital. J’Ă©tais conscient pendant tout le trajet, et ce n’est que lorsque nous sommes arrivĂ©s Ă  l’hĂ´pital que j’ai Ă©tĂ© endormi. »

Shai a rappelĂ© qu’en attendant les forces, les enfants se sont rĂ©veillĂ©s. Zohar a pleurĂ© et a demandĂ© sa mère. « Ils n’ont pas compris ce qui se passait, et je n’ai pas eu le temps de leur expliquer. » La voiture de la famille Amrani a Ă©tĂ© touchĂ©e par 14 balles et un total de 25 balles ont Ă©tĂ© retrouvĂ©es aux alentours. Heureusement, aucune balle n’a touchĂ© les enfants. Zohar et Ziv ont Ă©tĂ© immĂ©diatement emmenĂ©s Ă  l’Ă©cole maternelle et Ă  la garderie. Raz, encore bĂ©bĂ©, a Ă©tĂ© emmenĂ© chez le voisin.

Shai a Ă©tĂ© soignĂ© Ă  l’hĂ´pital Hadassah Ein Kerem dans un Ă©tat critique. La balle dans son cou a brisĂ© ses cordes vocales. Il a Ă©tĂ© anesthĂ©siĂ© et a subi une sĂ©rie de chirurgies, dont une opĂ©ration rare et innovante pour restaurer les cordes vocales. Pendant une semaine, il a Ă©tĂ© hospitalisĂ© en soins intensifs et n’a pas pu se rendre aux funĂ©railles de Sarit et pour les shiva.

« Quand je me suis rĂ©veillĂ©, j’ai immĂ©diatement demandĂ© ce qui Ă©tait arrivĂ© Ă  Sarit. J’Ă©tais tellement optimiste qu’ils rĂ©ussissent Ă  la sauver. Le personnel mĂ©dical ne m’a rien dit. Ils ont appelĂ© son infirmière et elle m’a dit que Sarit avait Ă©tĂ© tuĂ©e d’une balle dans le cĹ“ur, et a probablement Ă©tĂ© tuĂ©e sur le coup. Nous avons pleurĂ© ensemble. »

Sarit avait presque 26 ans au moment de sa mort. Shai a immĂ©diatement demandĂ© Ă  se rendre sur la tombe du mont des BĂ©atitudes et y a Ă©tĂ© emmenĂ© en ambulance. Ă€ ce moment, semble-t-il, devant la tombe fraĂ®che, il a pris la dĂ©cision de se rĂ©tablir et de se rĂ©habiliter pour le bien de ses petits enfants, qui se sont retrouvĂ©s sans mère. Il est sorti de l’hĂ´pital un mois après l’attaque et a passĂ© un autre mois en rééducation au domicile de ses parents Ă  Kiryat Arba. Il a ensuite annoncĂ© qu’il rentrait chez lui Ă  Nokdim. Jusque-lĂ , les enfants Ă©taient avec leurs grands-parents des deux cĂ´tĂ©s – et surtout avec les parents de Sarit. « Je pense que les enfants Ă©taient plutĂ´t rĂ©confortants pour eux », dit Shay. Deux mois après l’attaque, alors qu’il soignait encore les blessures, il Ă©tait dĂ©jĂ  avec les enfants Ă  Nokdim.

« Sarit était calme, belle et douce »
Dès la première annĂ©e après l’attaque, Shai se souvient surtout des questions de Zohar, la fille aĂ®nĂ©e. « Elle n’arrĂŞtait pas de demander oĂą Ă©tait maman, pourquoi elle ne venait pas. » Il se souvient Ă©galement de beaucoup de traitements de physiothĂ©rapie et de psychologie pour lui et les enfants. « J’ai essayĂ© de revenir Ă  la routine dès que possible, et nous avons reçu beaucoup d’aide et de soutien de la part des familles et de la communautĂ© qui nous entoure. »

Ă€ l’occasion de l’anniversaire de son meurtre, la mère de Sarit, Francine, a dĂ©clarĂ© : « Tu as Ă©tĂ© la première Ă  tomber l’annĂ©e dernière. Nous avons priĂ© pour que tu sois la dernière, mais malheureusement des centaines de personnes ont Ă©tĂ© tuĂ©es après toi. On dit que tu es tombĂ©e pour la sanctification de Dieu. J’ai du mal Ă  accepter. Vous nous avez laissĂ© trois adorables petits-enfants, et Shai, malgrĂ© toutes les difficultĂ©s et les graves blessures physiques et mentales, oĂą il a tout pris sur lui. Il traite les enfants de manière exemplaire. Il est un exemple pour toute personne blessĂ©e, de ne pas s’apitoyer sur son sort, de ne pas dĂ©primer. »

MĂŞme après 20 ans, Shai n’oublie pas son premier rendez-vous avec Sarit. Un couple d’amis communs fait connaissance. Les deux sont originaires de Kiryat Arba, mais six ans les sĂ©parent et ils ne se connaissaient pas. Shai avait alors 25 ans et Sarit en avait 19. Leur premier rendez-vous Ă©tait lors d’une manifestation Ă  laquelle ils sont allĂ©s ensemble. « Nous sommes tombĂ©s amoureux », dit-il simplement. Un an plus tard, nous nous sommes mariĂ©s. Ils ont d’abord vĂ©cu Ă  Migdal Oz et Ă  JĂ©rusalem, jusqu’Ă  ce qu’ils achètent la maison de Nokdim et s’y installent. « Elle Ă©tait calme, belle et douce », dit-il d’elle. « Elle Ă©tait très attachĂ©e aux enfants, une mère merveilleuse. On ne s’aperçoit pas que 20 ans se sont Ă©coulĂ©s. »

Sarit Amrani, anciennement Baruch, est nĂ©e en France d’Uri et Francine, la fille aĂ®nĂ©e et la sĹ“ur aĂ®nĂ©e de deux frères et une sĹ“ur. Quand elle avait 6 ans, la famille a immigrĂ© en IsraĂ«l et s’est installĂ©e Ă  Kiryat Arba. Au moment de l’attaque, Sarit travaillait comme technicienne Ă  l’Institut de mĂ©decine nuclĂ©aire.

Dans la rĂ©gion oĂą vivaient Sarit et Shai, et surtout Ă  cette Ă©poque, le deuil ne leur Ă©tait pas Ă©tranger. « J’ai des amis qui ont Ă©tĂ© tuĂ©s et blessĂ©s dans les attaques », dit-il. « Le terrorisme et le deuil ont toujours existĂ©. C’est quelque chose que vous continuez Ă  penser que cela peut arriver, mais vous ne pensez pas que cela vous arrivera. »

Shai dit que ce qui a facilitĂ© la gestion de la perte de Sarit, c’est la foi. « Je crois que c’est le destin. Chacun a son temps dans le monde, et c’est ce qu’il fait. Cela ne signifie pas que les terroristes n’ont aucune responsabilitĂ©, cela ne signifie pas que n’importe qui peut assassiner, mais la foi aide et facilite. Je me suis dit que c’Ă©tait probablement son temps dans le monde. »

« Je n’ai pas grandi dans la perte »

Les Brigades des martyrs d’Al-Aqsa ont revendiquĂ© l’attaque et, un mois plus tard, le planificateur a Ă©tĂ© tuĂ©. « Je suis content qu’il ait Ă©tĂ© Ă©liminĂ©. Quiconque veut nous faire du mal doit quitter le monde », a dĂ©clarĂ© Shai.

Cependant, les deux terroristes qui se trouvaient dans le vĂ©hicule n’ont jamais Ă©tĂ© attrapĂ©s. L’un d’eux, selon la famille se trouvait Ă  l’Ă©glise de la NativitĂ© Ă  BethlĂ©em, lors d’un Ă©vĂ©nement au cours duquel des dizaines de militants palestiniens se sont barricadĂ©s dans le cadre de l’opĂ©ration Bouclier dĂ©fensif et ont pris en otage des prĂŞtres et des civils. En raison de la sensibilitĂ© religieuse, les FDI n’ont pas pĂ©nĂ©trĂ© dans l’endroit, et finalement, environ cinq semaines après avoir fait irruption dans l’Ă©glise, il a Ă©tĂ© convenu de dĂ©porter les personnes fortifiĂ©es vers Gaza et l’Europe.

Les enfants de Sarit, malgrĂ© la tragĂ©die, n’ont pas grandi tristes. Shai, alors un jeune homme de 32 ans, les a Ă©levĂ©s tous les trois et s’est occupĂ© d’eux. « Je devais continuer Ă  vivre pour les enfants. Je pense que sans les enfants, cela aurait Ă©tĂ© beaucoup plus difficile pour moi. Si eux aussi, Ă  Dieu ne plaise, avaient Ă©tĂ© blessĂ©s, je ne sais pas ce que j’aurais fait. »

Les enfants ont grandi, aujourd’hui ils ont la vingtaine, et les souvenirs de Sarit sont surtout constituĂ©s d’histoires la concernant et de vieilles photos. Raz, qui Ă©tait un bĂ©bĂ© Ă  l’Ă©poque, n’a aucun souvenir d’elle, et la figure maternelle la plus importante qu’il connaisse est Michal – l’Ă©pouse actuelle de son père, qui l’a Ă©levĂ© depuis qu’il avait 8 ans.

« D’aussi loin que je me souvienne, j’ai su que ma mère Ă©tait partie, mais je n’ai pas grandi dans sa perte. Je ne me suis jamais souciĂ© de pourquoi j’Ă©tais, pourquoi cela m’est arrivĂ©. Je ne pense pas comment elle Ă©tait ou ce qu’elle dirait Je n’ai aucun souvenir d’elle. Mais parfois « Quand je fais des choses, je pense Ă  ce qu’elle penserait de ce que je fais, et ça me renforce et me motive. »

Pour Raz – un combattant Golani qui sera libĂ©rĂ© de Tsahal dans quelques mois – le jour du Souvenir pour les victimes de l’armĂ©e et des hostilitĂ©s israĂ©liennes est surtout un jour de rĂ©flexion, pas de souvenirs. Lors du Memorial Day, il se rend Ă  l’organisation « One Family » et rencontre des enfants endeuillĂ©s comme lui, qui au fil des ans sont devenus de bons amis.

20 ans après l’attentat, Shai est fier d’ĂŞtre restĂ© avec sa famille dans la mĂŞme maison. « Ils n’ont pas pu me faire sortir d’ici. J’ai rĂ©ussi Ă  rester ici, dans ma maison, et c’est aussi une sorte de victoire. »