L’Espagne a reçu une subvention de 79 milliards d’euros. On sait maintenant oĂą est allĂ© l’argent

En 2021, alors que l’Union europĂ©enne cherchait Ă  conjurer le traumatisme Ă©conomique de la pandĂ©mie, les 27 États membres ont franchi un cap historique : pour la première fois, ils ont acceptĂ© de contracter une dette commune. Le rĂ©sultat a Ă©tĂ© un fonds de relance de 577 milliards d’euros, rĂ©parti selon des critères Ă©conomiques convenus, et saluĂ© par certains comme le premier pas vers une vĂ©ritable intĂ©gration budgĂ©taire europĂ©enne — une comparaison avec la naissance des États-Unis d’AmĂ©rique Ă  partir de colonies endettĂ©es avait mĂŞme Ă©tĂ© avancĂ©e par des commentateurs enthousiastes. L’Espagne a obtenu l’une des parts les plus gĂ©nĂ©reuses : quelque 79 milliards d’euros de subventions.

Cinq ans plus tard, un audit du contrĂ´le budgĂ©taire espagnol, rĂ©vĂ©lĂ© par le quotidien El Mundo, vient troubler ce rĂ©cit. Selon les conclusions du rapport officiel, au moins 13 milliards d’euros de ces fonds, qui auraient dĂ» financer des infrastructures vertes ou numĂ©riques et participer Ă  la relance Ă©conomique sur les annĂ©es 2024 et 2025, ont en rĂ©alitĂ© Ă©tĂ© rĂ©orientĂ©s vers les dĂ©penses courantes du gouvernement — et notamment vers des revalorisations de pensions pour les fonctionnaires. Madrid avait en effet augmentĂ© plusieurs fois les retraites au cours de cette pĂ©riode, invoquant la nĂ©cessitĂ© d’amortir l’impact de l’inflation europĂ©enne sur les mĂ©nages les plus fragiles.

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Le mécanisme utilisé repose sur plusieurs artifices comptables que le rapport officiel espagnol a mis en lumière en mai. Le gouvernement Sanchez se défend de toute irrégularité et soutient que le recours temporaire à ces fonds pour couvrir des besoins de liquidité est autorisé par les règles de la Commission européenne à Bruxelles. Dans les documents officiels publiés, Madrid a fait valoir que « les fonds ne sont pas requis à ce stade » — formule qui a aussitôt alimenté la polémique sur le continent.

La fracture qui structure ce dĂ©bat est ancienne mais profonde. D’un cĂ´tĂ©, les Ă©conomies du sud de l’Europe — Espagne, Italie, Grèce, France — Ă  fort ratio dette/PIB, habituĂ©es Ă  des politiques de dĂ©pense expansive. De l’autre, les pays du nord, notamment l’Allemagne et les Pays-Bas, qui maintiennent une discipline budgĂ©taire rigoureuse et des ratios dette/PIB nettement plus faibles. Au sein de la zone euro, malgrĂ© la monnaie commune, chaque État conserve ses propres obligations souveraines — l’Ă©cart de rendement entre l’OAT allemande Ă  dix ans (3,18 %) et son Ă©quivalent italienne (3,98 %) illustre concrètement cette asymĂ©trie.

Pour Berlin et Amsterdam, la pilule est amère Ă  avaler. L’argent qui avait Ă©tĂ© prĂŞtĂ© collectivement — grâce notamment Ă  leur rigueur fiscale et Ă  leur bonne rĂ©putation sur les marchĂ©s — semble avoir servi Ă  Madrid Ă  financer ce que ces mĂŞmes pays considèrent comme une gestion laxiste. « Cette affaire souligne que le fonds créé n’est rien d’autre qu’un soutien budgĂ©taire sous un autre nom », a dĂ©clarĂ© le lĂ©gislateur conservateur nĂ©erlandais Dirk Gotnik au site Politico. En Allemagne, la dirigeante du parti Alternative fĂĽr Deutschland Alice Weidel a quant Ă  elle Ă©crit sur X que « l’argent des contribuables allemands finance la mauvaise gestion des socialistes europĂ©ens ». L’agence europĂ©enne chargĂ©e du suivi comptable des dĂ©penses exige dĂ©sormais « davantage de transparence ».

L’enjeu dĂ©passe la seule question espagnole. L’Espagne, la France et l’Italie militent depuis plusieurs annĂ©es pour la crĂ©ation d’euro-obligations permanentes — des titres de dette paneuropĂ©ens qui permettraient Ă  ces États d’emprunter Ă  des taux subventionnĂ©s, sans alourdir leur propre ratio dette/PIB. Emmanuel Macron avait notamment proposĂ© de recourir Ă  ces instruments pour financer des investissements dans l’intelligence artificielle, l’informatique quantique, les semi-conducteurs et la robotique. La prĂ©sidente du Conseil italien Giorgia Meloni et le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez avaient tous deux apportĂ© leur soutien au projet, ce dernier le dĂ©fendant Ă©galement pour le financement des dĂ©penses de dĂ©fense.

La rĂ©vĂ©lation sur l’usage des fonds de relance renforce considĂ©rablement la rĂ©sistance allemande et nĂ©erlandaise Ă  cette perspective. Le chancelier Friedrich Merz s’y oppose fermement. En 2021, Berlin avait d’ailleurs pris soin de prĂ©ciser que le fonds de relance constituait un « geste exceptionnel et non reconductible ». L’affaire espagnole risque fort de refermer la parenthèse Ă  peine entrouverte sur la mutualisation de la dette europĂ©enne — et d’empoisonner par ricochet le dĂ©bat sur la dĂ©signation du prochain prĂ©sident de la Banque centrale europĂ©enne, poste pour lequel la France pousse un candidat favorable aux euro-obligations, face Ă  l’opposition de Berlin et de ses alliĂ©s.

Pour aller plus loin sur l’Espagne et ses relations avec IsraĂ«l :

➡ L’Espagne de Pedro Sanchez durcit le ton contre IsraĂ«l : neuf mesures « pour mettre fin au gĂ©nocide Ă  Gaza »

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