L’HYMNE A LA VIE… – Par Rony Akrich

L’homme a dĂ©laissĂ© ses sources et ne perçoit plus la suave pulsation de vie qui le soutient et l’associe au souffle Divin. Nous nous sommes Ă©garĂ©s vers une apprĂ©ciation altĂ©rĂ©e de nous-mĂŞme et nous restons les captifs de nos identitĂ©s virtuelles qui nous sĂ©parent de l’Harmonie universelle; nous nous sentons exilĂ©s, dĂ©possĂ©dĂ©s de la source de vie et expulsĂ©s du Paradis… Depuis l’aurore du règne de l’humanitĂ©, de toutes les manières, nous essayons irrĂ©mĂ©diablement de nous rapprocher de cette cĂ©leste partition afin de regagner notre ĂŞtre total et notre rang dans l’hymne Ă  la Vie, Ă  l’origine des commencements.

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Selon nos maĂ®tres, la prescription originale du nouvel an juif concerne les sonneries du Shofar. Que signifient ces sensations liĂ©es aux tonalitĂ©s de cette corne de bĂ©lier dans laquelle nous soufflons, si solennellement, dans les synagogues Ă  l’occasion des deux premiers jours de la nouvelle annĂ©e du calendrier hĂ©braĂŻque? MaĂŻmonide assure qu’il s’agit lĂ  d’un dĂ©cret divin, impĂ©nĂ©trable Ă  tout entendement humain. D’après la Torah, la pensĂ©e logique et l’intellect ne sont pas les instruments uniques dĂ©posĂ©s entre nos mains pour essayer de comprendre la rĂ©alitĂ©. Il est nombres de facultĂ©s qui se trouvent en deçà de l’intelligence – par exemple l’imagination, la volontĂ© ou le sentiment – et il en est d’autres se trouvant au-dessus de cette intelligence, comme l’esprit divin. Ne soyons guère impressionnĂ© s’il est des concepts que l’homme ne sache point apprĂ©hender raisonnablement dans toute leur intensitĂ©. L’une des fonctions pour y arriver est l’expression allĂ©gorique, qui selon MaĂŻmonide attise notre intĂ©rĂŞt et nous provoque moralement. De ce fait, les voix du Shofar recèlent de multiples effets dont il est certain que la plupart ne sont pas identifiables par l’intelligence humaine.

De nombreuses traditions consacrent l’origine de l’univers et la genèse du monde rĂ©vĂ©lĂ© au Verbe divin: la Conscience absolue, immuable et fixĂ©e dans une Ă©ternitĂ© sans espace. Le Verbe crĂ©ateur se manifesta issu de lui-mĂŞme sous une impĂ©nĂ©trable impulsion surgie d’au-delĂ  du temps. Ce timbre essentiel, profĂ©rĂ© dans le souffle divin, projeta l’Incommensurable dans le temps et l’espace, octroyant dĂ©livrance Ă  la matière mĂŞme de la crĂ©ation. Nous sommes certainement composĂ©s de cela: d’une grande pulsation alternative dès les origines qui serait l’essence mĂŞme de notre existence et le support de notre conscience.

Face Ă  ces interrogations il existe deux dissidences, risquĂ©es toutes les deux, qui composent d’une certaine manière deux positions extrĂ©mistes et insidieuses. D’après la première, l’individu possèderait les capacitĂ©s indispensables Ă  toute comprĂ©hension. Cela voudrait dire que seul le rationnel serait tangible: ce que l’homme ne peut comprendre n’existerait pas. L’autre dĂ©viation nous autoriserait Ă  considĂ©rer que l’on ne peut rien approfondir et que tout reste Ă©nigmatique, or il est Ă©vident que les ordonnances de la Torah interpellent notre intelligence par tous les moyens. Par ailleurs, il subsiste au sein du juste Ă©quilibre un espace en lisière de ce qui est discernable par l’intellect, et ce qui est au-delĂ  de lui-mĂŞme. MaĂŻmonide dĂ©die une part considĂ©rable de son « Livre des EgarĂ©s » Ă  ce qu’il nomme le sens cachĂ© des enseignements, et nous instruit du fait que l’homme ne peut aspirer dĂ©chiffrer et entendre l’ensemble des prescriptions, et particulièrement les prescriptions les plus complexes, comme celui des cendres purificatrices de la vache rousse. IndiffĂ©remment, il n’est guère facile d’apprĂ©hender naturellement toutes les sagesses d’une loi qui exige de s’emparer d’une corne de bĂ©lier et d’y souffler maintes fois, selon des temps et des tons composites. MaĂŻmonide interprète l’unique explication raisonnable et s’autorise Ă  dire que le Shofar vivifie l’âme humaine.

Ce son primordial serait-il l’origine, le substrat de l’univers. D’une simple vibration, d’une onde acoustique suprĂŞme, naĂ®trait la cohĂ©rence du monde exprimĂ© qui s’en sustenterait et conserverait ainsi son Ă©quilibre, maintenu sur le fil de cette onde sidĂ©rale jusqu’Ă  ce qu’elle s’introduise dans l’infini et qu’elle retourne Ă  sa source, au terme d’un souffle Divin. Nous, ĂŞtres humains, sommes-nous constituĂ©s de matière pĂ©nĂ©trĂ©e de ces sons de Vie issue du souffle et du Verbe Divin, sommes-nous une note originale dans la symphonie de l’univers et notre conscience individuelle s’inscrit-elle sur les harmoniques d’un chant cĂ©leste.

Durant son existence, l’homme est principalement l’objet d’un train de vie qui ne lui autorise aucune libertĂ©, surtout celle d’une remise en question concernant l’esprit de son histoire personnelle. Or Ă  Rosh Hashana, le Shofar parvient Ă  nous soustraire de cette lĂ©thargie indolente: Ă  la faveur de ses sons si troublants et si cristallins, il agite notre ĂŞtre et nos sentiments. « Le Shofar peut-il retentir dans la ville sans que le peuple ne soit pris de tremblements  » remarque le prophète. Cet objet singulier venu du fond des âges, provoque en effet un renouveau au sein mĂŞme des crĂ©atures que nous sommes et nous oblige Ă  dĂ©poussiĂ©rer notre vĂ©ritable personnalitĂ© si naturellement noble. Il fut un temps ou la pensĂ©e humaine allĂ©gua que la parfaite pĂ©dagogie se devait de prescrire et de reproduire sur l’individu une conduite qui lui Ă©tait foncièrement Ă©trangère. Il s’agissait lĂ  d’une opinion qui tenait le haut du pavĂ© en occident jusqu’au 19eme siècle. Par la suite, certains esprits rĂ©voltĂ©s, comme Jean-Jacques Rousseau, prouvèrent que cette thĂ©orie Ă©tait erronĂ©e et inepte: Ă©duquer veut dire, dĂ©livrer l’homme de ses inclinations malveillantes, de son obscur penchant et permettre Ă  son intĂ©rioritĂ© d’Ă©clore. Lorsque l’homme se manifestera dans sa forme et son esprit le plus naturel, son initiation prospĂ©rera. Il s’agit ici d’une approche optimiste oĂą l’ĂŞtre humain est essentiellement altruiste, cependant que l’humanitĂ©, la sociĂ©tĂ© agencĂ©e et l’ordinaire humain dĂ©forment son âme. Cette thĂ©orie est similaire Ă  celle de la Torah: « Dieu crĂ©a l’homme impeccablement, parfaitement », annonce la Bible dans les premiers chapitres de la Genèse. Nous devons donc, de temps Ă  autre, soutenir l’ĂŞtre humain Ă  se dĂ©charger de la domination de certaines emprises fatales. Ainsi Rousseau disait: « toute chose est bonne au moment oĂą elle sort de la main du CrĂ©ateur, alors qu’elle se dĂ©tĂ©riore une fois parvenue dans la main de l’homme ». De ce fait l’Ă©ducation authentique de l’enfant rĂ©side dans la dĂ©couverte de sa nature propre. Il n’est nullement question d’une formule Ă©lĂ©mentaire de pĂ©dagogie, certainement très sĂ©duisante au demeurant pour l’enseignement scolaire actuel. Cet examen nous entraĂ®ne bien au-delĂ : il se propose de reconsidĂ©rer intĂ©gralement l’ensemble des doctrines anciennes qui jugeait les gamins comme des « suppĂ´ts du Diable » simplement parce qu’Ă  ces âges ils ne se prĂ©occupaient de rien d’autre que de dormir et de manger. La croyance responsable de ces idĂ©es obsolètes tentait d’inculquer aux enfants, strictement, des  » conduites bienfaisantes », afin de conjurer leurs « penchants diaboliques » spontanĂ©s. Observons d’autre part que ce procĂ©dĂ© ne s’employait qu’Ă  l’Ă©gard des individus de sexe masculin, les jeunes filles Ă©tant dĂ©jĂ  proscrites dès leur naissance pour un satanisme permanent et dĂ©finitif. La Torah au contraire dĂ©crit d’une manière limpide le fait que l’homme possède une âme pure: « L’âme que Tu m’as donnĂ©e est pure », dit-on au matin dans la prière du rĂ©veil. Pour la Bible hĂ©braĂŻque, l’homme a Ă©tĂ© créé « à l’image de Dieu » et l’EcclĂ©siaste vient nous prĂ©ciser que « Dieu a créé l’homme droit » – seule la vie terrestre entaille cette vĂ©ritĂ©.

Devrions-nous abandonner l’existence terrestre et sociale? Ne sommes-nous pas ici-bas pour consacrer l’Eternel, un projet carrĂ©ment plus compliquĂ© que la charge des anges, lesquels se « limitent » quant Ă  eux Ă  consacrer D.ieu dans les firmaments? La tonalitĂ© du Shofar vient nous ressusciter et nous remĂ©morer ce que nous sommes vĂ©ritablement, quels sont les buts Ă©minents appartenant ici-bas Ă  l’Homme et combien notre nature conceptuelle renferme de bonheurs engloutis. Du reste cette corne est elle-mĂŞme un objet « naturel », assurĂ©ment le plus naturel qui puisse ĂŞtre, puisque celle-ci est simplement rĂ©alisĂ©e Ă  partir d’une corne de bĂ©lier! Pour MaĂŻmonide, les voix du Shofar demeurent en consĂ©quence au-delĂ  de l’entendement humain, mais elles suscitent en nous l’espoir: le fait que leurs sonoritĂ©s perçantes ou profondes, dĂ©nudĂ©es ou brisĂ©es, parfois mĂŞme gĂ©missantes, sachent ranimer fidèlement nos capacitĂ©s dĂ©robĂ©es.

NĂ©anmoins, au-delĂ  du commentaire de MaĂŻmonĂŻde, il nous est permis d’essayer de poursuivre la rĂ©flexion en se souvenant aussi que le Shofar fut frĂ©quemment Ă©voquĂ© dans les Ă©crits bibliques comme instrument de ralliement et de mobilisation lors des guerres d’IsraĂ«l. Certes il serait prĂ©fĂ©rable de rĂ©gler les diffĂ©rents des Ă©tats et des peuples par des voies pacifiques comme la nĂ©gociation, mais il subsiste occasionnellement des conjonctures qui n’offrent plus guère d’autre option qu’un règlement militaire. Le JudaĂŻsme voit cela comme un commandement positif lorsqu’IsraĂ«l se retrouve face Ă  un pĂ©ril susceptible d’annihiler son existence propre!

Lorsque le peuple d’IsraĂ«l se mobilise et part en guerre, les sons du Shofar sont encore lĂ  pour susciter les hardiesses et les desseins sublimĂ©s par les combattants. En effet Ă  Rosh Hashana aussi, nous nous mobilisons et sortons vers un affrontement des plus essentiels pour notre devenir. Un combat contre les instincts naturels qui demeurent en nous, et chacun sait Ă´ combien il n’est pas simple de gagner cette bataille car le commun des mortels reste fortement sĂ©duit et dominĂ© par ses pulsions.

Rien de très certain Ă  ce que la connaissance et le labeur soient similaires, il est aisĂ© de prouver que l’application qui Ă©taye la connaissance Ă  sa plus Ă©minente sagacitĂ© n’a rien Ă  voir avec le labeur. En revanche, la relation du labeur avec l’accoutumance est tout Ă  fait appropriĂ©e. L’apprentissage de l’indĂ©pendance se fait avec discernement pour Ă©chafauder une capacitĂ© divine qui requière croissance et organisation comme n’importe quel talent. Ainsi, le virtuose du piano doit-il s’entraĂ®ner constamment pour interprĂ©ter avec grâce et maestria son morceau. Il est exact que des exercices physiques sollicitent dans un premier temps, une bonne dose de concentration requĂ©rant de l’effort. Ensuite, la facilitĂ© vient et Ă  l’effort succède l’habitude. Nous voyons notre exemple du musicien qui dĂ©chiffre une partition, puis la joue avec facilitĂ©. Pour maĂ®triser un instrument, on passe par l’exercice et avant que la mĂ©canique de la position des doigts ne soit spontanĂ©e, il y a effort. Plus tard, quand l’habitude est acquise, les doigts vont directement lĂ  oĂą ils doivent aller et l’attention du musicien peut se dĂ©placer vers la musique. L’effort s’oublie de lui-mĂŞme dans l’inspiration, L’œuvre se libère dans la grâce.

Il est une force immanente du son, qui rapproche sa valeur vibratoire d’énergie et d’intelligence, elle parcourt toute une gamme de sonorités ; et il existe de la même manière des degrés, une ouïe grossière qui n’est interpellée que par le bruit sous une forme agressive et une ouïe subtile ouverte à des niveaux très fins du son, jusqu’à écouter dans les espaces, de silence entre les pensées. Affiner l’ouïe c’est découvrir que l’univers tout entier est murmure et vibration. C’est aussi découvrir la profondeur du silence de l’esprit. En effet, un esprit qui n’est pas intérieurement silencieux ne peut pas écouter. Il n’entend que son propre bruit. Il ne peut se mettre aux aguets et pressentir un mouvement, une respiration et les milles petits bourdonnements de la Nature. Il ne peut pas écouter une voix dans ses tremblements et recueillir ce qu’elle ne peut confier à la parole. Il ne peut pas non plus être attentif à l’activité de son esprit et encore moins être conscient des Idées. Par conséquent, il est facilement piégé par ses propres pensées, car il n’y a pas autour un espace de silence. Tant qu’il n’y a pas d’espace silencieux en nous, il ne peut pas y avoir d’intelligence lucide. Écouter, c’est ouvrir un espace à ce qui est et le laisser vacant. Écouter, c’est autoriser l’entrée en scène de ce qui advient, sans faire barrage, sans vouloir par avance contrôler, sans chercher à fuir ce qui est. C’est-à-dire sans être obnubilé par ce que nous sommes en train de dire ou de penser. L’écoute fait de l’observation une méditation vivante en donnant à la conscience une profondeur qu’elle n’aurait pas sans cela. L’écoute permet qu’affleure en permanence la Conscience qui est en toile de fond de toute expérience.