Le dĂ©bat sur l’ouverture d’une base permanente de Wizz Air Ă l’aĂ©roport Ben Gourion est l’un des dossiers les plus clivants de la politique des transports en IsraĂ«l. Depuis mai 2025, date Ă laquelle la ministre des Transports Miri Regev avait prĂ©sentĂ© son projet comme un « évĂ©nement dĂ©cisif » pour faire baisser les prix des billets d’avion, les compagnies israĂ©liennes mènent une bataille acharnĂ©e contre cette initiative. L’opĂ©ration « Rugissement du lion » — la guerre dĂ©clenchĂ©e le 28 fĂ©vrier 2026 — est venue fournir un test grandeur nature pour trancher ce dĂ©bat. Et le rĂ©sultat est plus nuancĂ© qu’il n’y paraĂ®t.
Dès le dĂ©but du conflit, Wizz Air — comme la quasi-totalitĂ© des compagnies Ă©trangères — a immĂ©diatement suspendu tous ses vols vers et depuis IsraĂ«l, invoquant une « instabilitĂ© sĂ©curitaire ». Les annulations ont Ă©tĂ© prolongĂ©es Ă plusieurs reprises, d’abord jusqu’Ă mi-avril, puis jusqu’en mai. Pendant ce temps, El Al, Arkia, Israir et Air Haifa continuaient de voler — dans des conditions extraordinairement difficiles.
Des avions quasi vides mais qui volaient
Le commandement du front intĂ©rieur avait imposĂ© des restrictions draconiennes sur la capacitĂ© des avions Ă Ben Gourion en raison des menaces de missiles et des dommages subis par l’aĂ©roport : au pic de la crise, le nombre de passagers autorisĂ©s par vol avait Ă©tĂ© limitĂ© Ă 50 personnes, avec un seul dĂ©collage autorisĂ© par heure. Les compagnies israĂ©liennes ont d’abord dĂ» faire partir des avions complètement vides, puis quasi vides — une opĂ©ration Ă©conomiquement absurde mais stratĂ©giquement indispensable. Durant le pic de la guerre en mars 2026, leur part de marchĂ© Ă Ben Gourion avoisinait les 100% de l’activitĂ© civile. Elles ont organisĂ© des « trains aĂ©riens » et des vols de rapatriement pour ramener des dizaines de milliers d’IsraĂ©liens bloquĂ©s Ă l’Ă©tranger en raison des annulations des compagnies Ă©trangères.
Pour les compagnies israĂ©liennes, cette rĂ©alitĂ© valide entièrement leur argumentation : une compagnie Ă©trangère, mĂŞme celle qui affichait les ambitions les plus sĂ©rieuses d’implantation permanente en IsraĂ«l, n’est pas un pilier stratĂ©gique en temps de guerre. Le PDG d’Arkia, Oz Berlowitz, avait averti que le projet de base Wizz Air pourrait conduire Ă l’effondrement des compagnies israĂ©liennes — et donc Ă une perte de capacitĂ© de l’État Ă opĂ©rer des vols d’urgence. El Al avait mis en garde contre des « rĂ©percussions nĂ©gatives sur la rĂ©silience nationale ».
L’argument des prix : impossible Ă ignorer
Mais l’autre face de la mĂ©daille est tout aussi rĂ©elle. Depuis octobre 2023, les prix des billets des compagnies israĂ©liennes ont atteint des niveaux tels que des pans entiers de la population se retrouvent dans l’incapacitĂ© de voyager, mĂŞme lorsque des vols sont disponibles. El Al a publiĂ© ce mois-ci des prix plafonds pour rassurer les voyageurs — jusqu’Ă fin aoĂ»t 2026 : 238 dollars aller-retour pour Chypre, 555 dollars pour Rome, 1 599 dollars pour New York en mai-juin, et 1 779 dollars pour New York en Ă©tĂ©. Israir affiche des prix lĂ©gèrement infĂ©rieurs sur certaines destinations europĂ©ennes.
Face Ă ces tarifs, les prix de Wizz Air restent d’une toute autre nature : 90 dollars aller-retour pour Larnaca, 108 dollars pour Naples, 132 dollars pour Rome, 247 dollars pour Londres. Des Ă©carts qui, mĂŞme en tenant compte de la hausse du carburant, restent significatifs et structurels.
Ă€ noter que malgrĂ© la suspension de ses vols, le PDG de Wizz Air, JĂłzsef Váradi, avait contactĂ© la ministre Regev pour proposer d’aider Ă rapatrier des IsraĂ©liens via des pays tiers comme Chypre ou l’Égypte — preuve, selon ses dĂ©fenseurs, que la compagnie se considère comme un partenaire stratĂ©gique, malgrĂ© les contraintes rĂ©glementaires de l’Agence europĂ©enne de la sĂ©curitĂ© aĂ©rienne (EASA) qui lui interdisent de voler vers IsraĂ«l en temps de guerre.
Une équation sans solution simple
« Rugissement du lion » a illustrĂ© avec une clartĂ© brutale la complexitĂ© de cette question. Les compagnies israĂ©liennes ont prouvĂ© leur valeur stratĂ©gique irremplaçable en temps de crise — et personne ne peut sĂ©rieusement contester cet argument. Mais elles ont aussi profitĂ© d’une situation de quasi-monopole pour maintenir des prix Ă©levĂ©s bien au-delĂ des pĂ©riodes de crise aiguĂ«.
La conclusion qui se dessine est celle d’un Ă©quilibre difficile : renforcer la compĂ©titivitĂ© du marchĂ© aĂ©rien israĂ©lien en permettant Ă des compagnies comme Wizz Air d’opĂ©rer en base permanente, tout en compensant les compagnies nationales pour les pertes qu’elles absorbent sur ordre de l’État en temps de guerre — et en dĂ©finissant clairement les obligations de service en cas de crise sĂ©curitaire. Un cadre que ni le marchĂ© ni la seule volontĂ© politique ne peuvent produire seuls.
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