Netanyahu dira qu’il ne savait pas — la grande catastrophe qui pourrait s’abattre sur IsraĂ«l | Ben Caspit

Commençons par un scĂ©nario. Admettons que le gĂ©nĂ©ral Roman Gofman franchisse l’obstacle de la Cour suprĂŞme et soit nommĂ© Ă  la tĂŞte du Mossad. Imaginons qu’il autorise, de manière exceptionnelle et totalement secrète, sans aval officiel, l’activation d’un agent israĂ©lien sur le sol amĂ©ricain. La tentation est trop forte — Pollard, vous vous souvenez ? L’agent est positionnĂ© au cĹ“ur du secret amĂ©ricain. Cela se dĂ©couvre. Une crise colossale Ă©clate, menaçant les relations mĂŞmes entre IsraĂ«l et les États-Unis. Le nouveau prĂ©sident, un dĂ©mocrate peu naturellement favorable Ă  IsraĂ«l, envisage des sanctions. Et Benjamin Netanyahu, s’il est encore Premier ministre Ă  ce moment-lĂ , dira qu’il ne savait pas. Qu’il n’a pas entendu. Qu’on ne l’a pas rĂ©veillĂ©. Que Gofman a agi de sa propre initiative. Qu’il ne pouvait pas savoir. Qu’on ne lui a pas tirĂ© la manche.

Le problème, Ă©crit Ben Caspit dans Maariv, c’est qu’on lui tire la manche en ce moment mĂŞme.

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C’est prĂ©cisĂ©ment ce que fait le chef sortant du Mossad, Dadi Barnea, dans un acte rare, courageux et dictĂ© par les circonstances : sonner les cloches de l’alarme, Ă©crire la mise en garde sur le mur, attraper le Premier ministre par la manche — de sa veste acquise par quelque milliardaire — et lui dire : monsieur, vous commettez une faute grave. Vous pariez sur le poste le plus sensible, le plus explosif, le plus dangereux de l’État. Cela peut vous coĂ»ter très cher, Ă  vous et Ă  nous tous. Vous voilĂ  prĂ©venu.

Le Netanyahu original — celui d’avant la fonte de l’Ă©pine dorsale morale, avant qu’il ne devienne le parieur le plus dĂ©rĂ©glĂ© du Moyen-Orient — n’aurait jamais envisagĂ© une telle nomination. La lettre complète de Barnea est Ă  couper le souffle. Il dissèque la nomination au scalpel, prĂ©cisant qu’il ne s’intĂ©resse pas Ă  l’absence d’expĂ©rience renseignement de Gofman, ni Ă  son absence d’expĂ©rience dans les opĂ©rations du Mossad, ni Ă  un anglais jugĂ© insuffisant, ni Ă  un parcours qui ne lui vaudrait mĂŞme pas le grade de gĂ©nĂ©ral de division par les voies ordinaires. Ce qui le prĂ©occupe, c’est autre chose : on s’apprĂŞte Ă  placer Ă  la tĂŞte d’une organisation qui opère dans l’ombre, sans ĂŞtre soumise Ă  aucune loi dans le monde, un homme venu de l’intĂ©rieur du cercle intime, sans les contrepoids, sans les freins, sans la boussole morale que suppose une telle fonction.

La notion de « tĂ©moin » recèle plusieurs sous-catĂ©gories, rappelle Caspit. Il y a le tĂ©moin oculaire, le tĂ©moin auditif, le tĂ©moin expert, le tĂ©moin de l’État. Barnea est le tĂ©moin le plus qualifiĂ© qui soit. Cela fait cinq ans qu’il porte sur ses Ă©paules le poste auquel Gofman est pressenti. Il est le premier Ă  qui l’on devrait demander son avis. Et si ses objections Ă©taient d’ordre personnel, on pourrait les balayer. Mais ce n’est pas le cas. Ce qu’il met sur la table est une question de valeurs, d’Ă©thique professionnelle, de compĂ©tence. Ignorer Barnea dans ces conditions, c’est une faute par nĂ©gligence. Netanyahu, lui, ne se contente pas de l’ignorer : dans ce que le chroniqueur qualifie d’ »arrogance et de mĂ©diocrité », il le tance vertement et lui interdit d’envoyer sa lettre aux magistrats de la Cour suprĂŞme.

On peut compter sur la procureure gĂ©nĂ©rale de l’État, Gali Baharav-Miara, pour que la lettre de Barnea parvienne effectivement aux juges. Sur la Cour suprĂŞme elle-mĂŞme, Caspit est plus prudent : il la dĂ©crit comme sur la dĂ©fensive, intimidĂ©e, effrayĂ©e. Et il n’en attend pas grand-chose. Le problème, dit-il sans dĂ©tour, c’est qu’on ne peut pas davantage compter sur Netanyahu. « Il n’y a pas dans cette arène d’adulte responsable, pas de loi, pas de juge, pas d’Ă©quilibre, pas de freins, pas de règles, pas de rĂ©gulateurs. »

« Seul le Premier ministre nomme le chef du Mossad », avait dĂ©clarĂ© Netanyahu la veille — et jamais il n’avait paru plus mal Ă  l’aise. Caspit lui renvoie ses propres mots, ceux formulĂ©s dans sa rĂ©ponse Ă  la pĂ©tition dĂ©posĂ©e contre la nomination : la responsabilitĂ© du choix incombe au Premier ministre, et Ă  lui seul. L’information nĂ©cessaire Ă  cet effet n’est connue que de lui. La responsabilitĂ© de la sĂ©curitĂ© de l’État ne repose que sur lui. Bien. Sauf que cette mĂŞme rhĂ©torique, brandie quand il s’agit de repousser les contraintes lĂ©gales, disparaĂ®t chaque fois que les Ă©checs produisent leurs effets. Netanyahu ne s’arrĂŞte pas. Il ne tente pas de sortir du vertige dans lequel il a entraĂ®nĂ© tout le monde.

Les tentatives de prĂ©senter Gofman comme une sorte de croisement entre Judas MacchabĂ©e, Bar Kokhba et quelque hĂ©ros des forces spĂ©ciales font sourire les connaisseurs. L’homme Ă©tait sous-gĂ©nĂ©ral, commandant d’une division rĂ©gionale, sans fonction opĂ©rationnelle significative. Promu directement au grade de gĂ©nĂ©ral en qualitĂ© de secrĂ©taire militaire — c’est-Ă -dire, dans les faits, un fonctionnaire. Gofman est un blindĂ© de formation. Caspit, qui se dit lui-mĂŞme ancien tankiste — très modeste dans ce rĂ´le —, le dit avec une certaine ironie : le blindĂ© est la composante la moins connue pour la crĂ©ativitĂ©, l’originalitĂ©, la ruse. C’est le corps le plus carrĂ© de l’armĂ©e, celui dont la devise implicite pourrait se rĂ©sumer ainsi : ce qui ne passe pas par la force, passe par encore plus de force. PrĂ©cisĂ©ment ce que l’on cherche dans les couloirs feutrĂ©s du renseignement.

Gofman, lui, ne semble pas s’en prĂ©occuper. Avant mĂŞme d’avoir pris ses fonctions, des informations ont filtrĂ© sur plusieurs dĂ©cisions futures qui font dĂ©jĂ  l’effet de mines antipersonnel dans les couloirs de l’institution. La plus notable : l’intention de propulser un homme des opĂ©rations, audacieux mais assez jeune, connu sous l’initiale « K. », Ă  un poste inĂ©dit que Gofman entend inventer lui-mĂŞme, celui de « responsable de l’ensemble des opĂ©rations ». Cette manĹ“uvre porte un coup sĂ©vère Ă  toute une chaĂ®ne de cadres en poste, Ă  commencer par le directeur adjoint du Mossad, et crĂ©e la confusion dans l’organisation avant mĂŞme que son futur patron n’ait passĂ© la porte.

Les sources proches du dossier sont formelles : si la nomination se concrĂ©tise, une longue sĂ©rie de dĂ©parts et de secousses dans les hautes sphères est Ă  prĂ©voir — et pas seulement au sommet. Des cadres chevronnĂ©s, porteurs d’une mĂ©moire institutionnelle irremplaçable, pourraient choisir de partir plutĂ´t que de cautionner une direction qu’ils jugent dangereuse. La boutade finale de Caspit rĂ©sonne comme un avertissement glaçant : « Mais bon, d’ici peu nous renverserons le rĂ©gime en Iran. » Le parallèle avec le 7 octobre est lĂ , non dit mais prĂ©sent dans chaque ligne. Netanyahu dira qu’il ne savait pas. Il l’a dĂ©jĂ  dit. La question, cette fois, est de savoir si le système aura laissĂ© assez de traces pour que personne ne puisse le croire.

Pour approfondir ce dossier : Nomination du gĂ©nĂ©ral Roman Gofman au Mossad : un choix explosif qui divise le système sĂ©curitaire. Et sur les tensions rĂ©currentes entre Netanyahu et l’appareil sĂ©curitaire : Tensions explosives entre Netanyahou et le chef d’Ă©tat-major : faut-il conquĂ©rir Gaza coĂ»te que coĂ»te ?