L. a l’air d’aller mieux Ă chaque visite en IsraĂ«l. Il approche du milieu de sa cinquième dĂ©cennie, ce qui veut dire que la tignasse bouclĂ©e s’Ă©claircit doucement et que la barbe blanchit peu Ă peu, mais quelque chose dans son regard paraĂ®t Ă la fois tendu vers l’extĂ©rieur et apaisĂ© Ă l’intĂ©rieur — sans intervention cosmĂ©tique, encore moins chirurgicale.
Le vrai changement chez lui se lit dans le langage corporel : plus dĂ©tendu, moins fatiguĂ©, moins tourmentĂ©. Ma parole, plutĂ´t que les stars hollywoodiennes, qu’on laisse cet homme incarner la publicitĂ© pour la belle vie sur la cĂ´te ouest des États-Unis — les talents du monde entier feraient la queue pour ça. En fait, ils y sont dĂ©jĂ .
L. a quittĂ© le pays environ deux semaines après le dĂ©but de la guerre, vers la fin de cet octobre maudit. Au dĂ©part, il a fait ses valises avec sa femme et leurs trois enfants (aujourd’hui ils sont quatre, qu’ils soient en bonne santĂ©) pour partir se calmer un peu, pour que les enfants n’entendent plus trop de sirènes et que les parents ne voient plus trop les informations.
Sauf que le temps a filĂ©, les vacances sont devenues un voyage d’un mois, puis deux, on a explorĂ© ici et lĂ des pistes professionnelles, sans jamais prendre de dĂ©cision dramatique. Finalement ils ont dĂ©cidĂ© d’essayer — lui, issu du monde de la communication et de la publicitĂ©, a trouvĂ© un premier client, puis un autre, ensuite une maison, puis des crèches et des Ă©coles pour les enfants et… depuis, près de trois ans ont passĂ©, durant lesquels il n’est revenu ici qu’Ă deux reprises.
Sans lui poser la question directement, je suis certain qu’il y a aussi des hĂ©sitations — le manque de ses parents, par exemple, qui n’ont vu leurs petits-enfants qu’il y a une semaine après des annĂ©es, ou l’embrassade avec des amis d’un genre qu’il n’aura plus jamais dans sa vie. Sauf que lorsqu’on met ce poids Ă©motionnel face Ă sa nouvelle vie et Ă celle de sa famille, avec en ligne de mire l’avenir des enfants, on voit vite ce qui l’emporte.
Le réel madrilène
Par chance, nous avons pu voir L. la veille de notre dĂ©part d’IsraĂ«l… dans notre cas, il s’agissait simplement de vacances mĂŞlĂ©es d’un peu de travail (la preuve, cette chronique) Ă Madrid, une ville capable de faire recalculer son itinĂ©raire Ă quiconque aime la belle vie en milieu urbain.
Le salaire moyen y est plus bas qu’Ă Tel-Aviv, mais le coĂ»t de la vie, nettement plus faible ici, Ă Madrid, comble facilement l’Ă©cart. Il suffit de s’Ă©loigner un peu de la zone touristique du centre-ville pour rejoindre les quartiers plus pĂ©riphĂ©riques afin de sentir la diffĂ©rence. Je ne parle mĂŞme pas de la qualitĂ© des produits sur les marchĂ©s.
Passe encore pour la viande et le poisson, sur ce terrain les Espagnols ont toujours eu un avantage quasi absolu sur le reste du monde, mais comment diable ont-ils fini par nous dĂ©passer aussi sur la qualitĂ© des fruits et lĂ©gumes ? Et plus encore : comment font-ils cela Ă moitiĂ© prix ? On se souvient de l’Ă©poque oĂą l’on Ă©tait fiers de nos bambins hĂ©breux aux joues roses Ă force de manger des fruits et lĂ©gumes ? C’Ă©tait l’Ă©poque oĂą l’on s’envolait vers l’Europe, oĂą l’on trouvait une pomme, une pĂŞche ou une banane — et oĂą l’on rentrait en IsraĂ«l avec des histoires hĂ©roĂŻques sur leur prix exorbitant et leur absence de goĂ»t…
Si une odeur Ă©trange monte au nez du lecteur en ce moment, c’est Ă cause de la fumĂ©e qui sort de l’Ă©chappement des Espagnols, qui nous ont dĂ©passĂ©s depuis longtemps.
Ce n’est pas seulement au marchĂ© que se rĂ©vèlent des Ă©carts dĂ©raisonnables dans le coĂ»t de la vie, mais aussi dans tout ce qui touche aux restaurants, aux pubs et aux autres sorties — des concerts de rock dans les stades jusqu’aux musĂ©es d’art. Faut-il continuer avec les transports en commun d’ici, avec un rĂ©seau impressionnant de mĂ©tros, des bus de toutes tailles (du minibus au double Ă©tage), des taxis et des Uber ?
Et ce qui est stupĂ©fiant, c’est que tout cela se produit dans un pays qui fut peut-ĂŞtre jadis un empire, mais qui est entrĂ© dans un long sommeil — et qui Ă©tait encore gouvernĂ©, il y a environ cinquante ans, par un dictateur, sommet du triangle paralysant armĂ©e-monarchie-Église (partout oĂą ces trois-lĂ se rejoignent, mĂŞme sous d’autres formes religieuses, l’avenir devient sombre). Autrement dit, on parle d’un pays qui a mis du temps Ă combler son retard sur les leaders occidentaux. Comment se fait-il qu’eux avancent pendant que nous reculons ?
Question de boisson
Ma frustration grandit quand je cherche Ă boire un verre pour me dĂ©tendre. Passe encore pour les prix du vin au supermarchĂ©, mais mĂŞme dans les restaurants chers, j’ai trouvĂ© aux cartes des bouteilles excellentes autour de 100 shekels, Ă peine la moitiĂ© du prix d’un vin moyen dans un bar Ă vin tel-avivien. Impossible que les coĂ»ts d’importation et de distribution expliquent un tel Ă©cart. Alors quoi ? La marge que nous prennent ceux qui savent que nous sommes habituĂ©s Ă payer cher. Oui, messieurs les importateurs et les restaurateurs, je parle bien de vous.
Et si la carte des vins me fait soupirer de douleur, la carte des bières me fait carrĂ©ment pleurer. Dans des bars de quartier en pĂ©riphĂ©rie, j’ai dĂ©jĂ trouvĂ© des pressions qui servent une bière fraĂ®che pour deux euros. Au centre-ville, les prix dĂ©marrent Ă trois euros, le standard pour une pinte tourne autour de cinq euros — et les bières plus spĂ©ciales grimpent jusqu’Ă sept euros.
Hier, nous avons dĂ©cidĂ© de nous faire plaisir en dĂ®nant dans un restaurant rĂ©putĂ©, spĂ©cialisĂ© dans la cuisine espagnole traditionnelle, dont les racines remontent au XVIIe siècle… Le service Ă©tait impeccable, avec une flottille de serveurs en costume, la cuisine, gĂ©nĂ©reuse, dĂ©ployait tout ce que l’Espagne a de meilleur Ă offrir, le vin choisi sur la carte (32,5 euros) Ă©tait remarquable. Nous avons pris quatre entrĂ©es, deux plats principaux, un dessert, deux cafĂ©s expresso et deux bouteilles d’eau minĂ©rale. L’addition, service compris, s’est Ă©levĂ©e Ă 191 euros — soit environ 700 shekels — une fortune selon les critères locaux, et le prix d’un repas comparable dans un restaurant correct-plus Ă Tel-Aviv.
Je ne quitterai probablement plus jamais IsraĂ«l. J’avoue humblement que d’annĂ©e en annĂ©e, le poids spĂ©cifique de l’argument sioniste dans cette phrase diminue. Je suis dĂ©jĂ trop âgĂ©, l’hĂ©breu n’est pas seulement ma langue mais aussi mon gagne-pain (mĂŞme Ă l’ère de la traduction quasi parfaite par intelligence artificielle) et… laissons cela, allons droit au but : Ă mes enfants, je recommande au minimum d’Ă©tudier l’option.
Ils ont de bons mĂ©tiers, un excellent niveau d’anglais et surtout — tout leur avenir devant eux, ce qu’il est difficile de dire du pays oĂą ils ont grandi et dont l’armĂ©e a vu les trois servir un service significatif.
Viendra-t-il un jour oĂą l’on dira d’IsraĂ«l ce que l’on dit aujourd’hui de JĂ©rusalem, que n’y restent vivre principalement que ceux qui n’ont pas d’autre choix ? Laissez ce gouvernement lĂ©gifĂ©rer encore quelques lois du genre de celles votĂ©es cette semaine — et vous obtiendrez non seulement une rĂ©ponse Ă cette question, mais aussi un point d’exclamation Ă la fin.
Pour aller plus loin sur les questions liĂ©es au coĂ»t de la vie et Ă l’Ă©migration israĂ©lienne, notre rĂ©daction avait suivi de près le climat politique et social après la guerre contre l’Iran.






