Les rues des Champs-ÉlysĂ©es se sont vidĂ©es de monde, le nom de la station de mĂ©tro « Argentine » a Ă©tĂ© changĂ© pendant le match, et les habitants sont passĂ©s des larmes de tristesse Ă la joie puis au chagrin lors de la passionnante finale de la Coupe du monde qui s’est terminĂ©e en Ă©norme dĂ©ception pour eux.
Ce fut une soirĂ©e Ă©prouvante pour les Français. Celui qui va du feu d’artifice tirĂ© dans le ciel des Champs-ElysĂ©es Ă une dispersion tranquille au retour Ă la vie, sous une pluie torrentielle qui a commencĂ© après le match comme une douche froide sur la tĂŞte des supporters déçus.
Les Champs-ÉlysĂ©es Ă©taient presque dĂ©serts alors que tous les restaurants et bars diffusant le match dans les rues environnantes Ă©taient si pleins que de nombreux fans se pressaient Ă l’extĂ©rieur pour regarder mĂŞme dans le coin d’un Ă©cran un morceau d’herbe et entendre de ceux Ă l’intĂ©rieur ce qui se passait dans le jeu.
Le service de mĂ©tro français s’est mĂŞme Ă©tendu et a changĂ© les panneaux de la station « Argentine », près de l’Arc de Triomphe, en « Allez les bleus » – le slogan d’encouragement des fans de l’Ă©quipe. Une partie du personnel des boutiques de luxe des Champs-ElysĂ©es protĂ©geait jusqu’au dernier moment les vitrines des magasins avec des panneaux, une procĂ©dure de routine Ă chaque match de l’Ă©quipe et Ă chaque manifestation qui se respecte.
Après la première mi-temps au cours de laquelle les Argentins menaient 0:2, les sourires et le maquillage en bleu, blanc et rouge ont commencĂ© Ă disparaĂ®tre. Une partie de la foule a mĂŞme commencĂ© Ă se disperser. En revanche, le noyau dur des fans n’a pas baissĂ© les bras, a lancĂ© des pĂ©tards et des feux d’artifice dans le ciel de Paris et a bipĂ© des zamboros. Peu Ă peu, de nouvelles personnes ont commencĂ© Ă affluer sur le boulevard, qui cette fois s’est transformĂ© en une immense rue piĂ©tonne.
Les nombreux policiers ont tentĂ© de ne pas intervenir, mĂŞme s’il y avait une forte pression et que les pĂ©tards mettaient en danger les supporters. Le Wi-Fi s’est effondrĂ© Ă cause du nombre de personnes qui ont tĂ©lĂ©chargĂ© chaque photo d’un pĂ©tard sur le rĂ©seau. Les gens se sont entassĂ©s autour des quelques mobiles oĂą vous pouviez encore regarder le match et se faire de nouveaux amis.
Samia, qui est venue avec ses amis de la ville voisine de Nanter, est passĂ©e d’appels tĂ©lĂ©phoniques avec des amis qui l’ont mise Ă jour sur les rĂ©sultats, Ă jeter un coup d’Ĺ“il sur les Ă©crans d’autres fans pour courir après d’autres fans qui semblaient ĂŞtre mis Ă jour. « Nous avons regardĂ© un peu dans le mĂ©tro en venant ici, dans les cafĂ©s et n’importe oĂą sur le chemin qui avait un Ă©cran. Maintenant, nous Ă©coutons juste les cris de tout le monde et Ă partir de lĂ , nous comprenons si c’est Mbappe ou Messi qui a marqué », explique-t-elle Ă moi. Elle n’est pas la seule Ă ĂŞtre partie en chasse. La moitiĂ© des Champs-ÉlysĂ©es a rĂ©ussi Ă rattraper le rĂ©sultat avec quelques minutes de retard.
Lorsque les Français ont rĂ©ussi Ă revenir dans le match et Ă forcer 2:2, la nouvelle s’est rapidement rĂ©pandue et la rue a Ă©tĂ© infectĂ©e par la folie Ă la brĂ©silienne. Des tambours, de la danse, des gens grimpant aux feux de circulation et agitant des drapeaux français, sautant et s’enlaçant. Les locaux se sont Ă©clatĂ©s dans une chanson devenue l’hymne de l’Ă©quipe de France dans cette Coupe du monde. C’est la protestation discrète des Français face Ă ce qui se passe au Qatar puisque cette chanson est connue comme l’hymne de la communautĂ© LGBT.
En prolongation, les cris de victoire se sont transformĂ©s en montagnes russes de cris de joie et de chagrin. Dans certains cas, les fans au centre de l’avenue ont cĂ©lĂ©brĂ© deux fois après le mĂŞme but, et ceux sur la touche ont cĂ©lĂ©brĂ© parce qu’un but de plus a Ă©tĂ© marquĂ©. Parfois, un silence tendu s’abattait sur toutes les personnes prĂ©sentes, qui n’Ă©tait interrompu que par d’autres feux d’artifice. Des nuĂ©es de personnes se sont dĂ©versĂ©es dans les stations de mĂ©tro, dont la station « Argentine », qui a retrouvĂ© son nom d’origine, avant mĂŞme la fin du match.
« Ça y est, on a perdu », a lancĂ© un fan dont tout le visage Ă©tait couvert de sequins aux couleurs du drapeau français. « Mais nous avons bien jouĂ© et Mbappe est incroyable. » « Mbappe est Ă moitiĂ© algĂ©rien, comme moi, et Ă moitiĂ© camerounais – mais aussi français », a dĂ©clarĂ© Samia, que j’ai retrouvĂ©e sur le quai du mĂ©tro. Dans le train d’en face, des jeunes d’origine maghrĂ©bine plaisantaient. « Ils parlent comme s’ils Ă©taient français », a dĂ©clarĂ© Samia et son amie a rĂ©pondu avec choc: « Mais vous ĂŞtes français, nous sommes nĂ©s en France » et en un instant toute la tension qui existe dans le pays entre les communautĂ©s qui cĂ©lèbrent ensemble mais encore parfois le sentiment qu’ils ne font pas partie de la fĂŞte nationale se rĂ©vèle.
« La plupart des joueurs sont jeunes », a dĂ©clarĂ© un gars qui a utilisĂ© un drapeau pour se protĂ©ger la tĂŞte de la pluie et est arrivĂ© tout mouillĂ© au mĂ©tro. « Ils seront aussi aux prochains matchs de coupe et on peut espĂ©rer que cette fois ils joueront l’Ă©té », s’amuse-t-il. Les Français ont perdu avec Ă©lĂ©gance. Ils ont continuĂ© Ă tirer des feux d’artifice dans le ciel mĂŞme Ă la fin du match. Hommage aux deux Ă©quipes, qui leur ont offert une Ă©norme soirĂ©e. »